Au Palais du Luxembourg, la rencontre DigiLex organisée en juin par le think tank La Villa Numéris a mis en lumière les recompositions économiques et territoriales à l’ère de l’intelligence artificielle. Entre innovations technologiques et stratégies d’entreprises, les régions apparaissent comme des acteurs clés de cette mutation. L’IA redessine les dynamiques économiques et sociales, accentue les disparités mais ouvre aussi de nouvelles opportunités de développement. Cette réflexion collective interroge opportunément la capacité des territoires à s’adapter, à coopérer et à se positionner dans une compétition désormais largement conditionnée par le numérique et ses innovations.
À titre de propos introductif, David Lacombled, fondateur et président de La Villa Numéris, et le sénateur des Vosges Jean Hingray soulignent que l’intelligence artificielle prend une place croissante dans l’action publique et nécessite une réappropriation politique du sujet. Ils rappellent également que la France dispose d’un écosystème particulièrement riche en initiatives et en innovations, un atout qu’il conviendrait désormais de mieux structurer et valoriser. À l’échelle des territoires, l’IA peut favoriser l’émergence de nouveaux métiers et talents, comme il permet de renforcer l’attractivité locale, à condition d’anticiper ces transformations.
Une transformation profonde du travail et des compétences
Pour Antoine Amiel, fondateur de Learn Assembly (cabinet de conseil en transformation), l’IA ne constitue pas seulement une innovation technologique mais un bouleversement systémique du marché de l’emploi. « Nous assistons à une forme de surproduction de métiers et de compétences » souligne-t-il, pointant une difficulté croissante à adapter les certifications professionnelles à un environnement en mutation très rapide.
L’un des enjeux majeurs réside dans l’impact de l’IA sur les activités cognitives. Longtemps considérées comme relativement protégées, ces dernières sont désormais directement exposées à l’automatisation. À cela s’ajoute une convergence croissante entre intelligence artificielle et robotique, qui pourrait affecter des secteurs comme le bâtiment et les travaux publics, traditionnellement fondés sur une main-d’œuvre importante. Dans ce contexte, la formation apparaît comme un levier central. Il ne s’agit plus seulement d’enseigner l’usage d’outils nouveaux mais de développer des compétences transversales, adaptables et évolutives. L’apprentissage informel et l’intégration précoce en entreprise sont présentés comme des pistes à tracer pour renforcer l’employabilité face à l’incertitude technologique.
Le bâtiment, l’un des secteurs face à une révolution silencieuse
Claire Guidi, conseillère auprès du président de la Fédération Française du Bâtiment, rappelle que le secteur n’a pas été immédiatement identifié comme prioritaire dans la transformation numérique. Pourtant, dès 2018, certaines initiatives pionnières ont émergé autour de l’usage de l’IA. Depuis, une charte éthique a été mise en place pour encadrer ces pratiques, soulignant que « l’IA n’est pas qu’un sujet technologique mais un enjeu de gouvernance et de responsabilité ». L’enjeu principal réside désormais dans l’accompagnement des entreprises, notamment les PME, afin qu’elles identifient les usages pertinents de l’IA en fonction de leurs processus internes. Si le taux précis d’adoption reste difficile à mesurer en raison d’usages diffus et souvent informels, une dynamique de fond est néanmoins perceptible. L’IA générative, en particulier, agit comme un catalyseur, incitant les entreprises à numériser leurs données et à repenser leurs modes de collaboration.

Enjeu de débat civique et collectif, les infrastructures numériques, socle invisible mais stratégique de l’IA
Comme le rappelle Kévin Joly, président de 2AMH (architectes des infrastructures numériques), « il n’y a pas d’intelligence artificielle sans infrastructure ». Derrière les applications visibles se trouvent les data centers, véritables piliers matériels de la révolution numérique. Ces infrastructures ne soutiennent pas uniquement le développement de l’IA, elles contribuent également à la production de services essentiels, qu’il s’agisse de la continuité des activités économiques, de la cybersécurité ou encore du fonctionnement de nombreux services publics. Leur implantation soulève des enjeux territoriaux majeurs. En France, certaines régions comme les Hauts-de-France, la Normandie ou les régions de la rive méditerranéenne se distinguent par leur attractivité, liée à la disponibilité énergétique et foncière. Un projet de data center peut générer jusqu’à 1 000 emplois cumulés, directs et indirects, depuis les phases de construction jusqu’à l’exploitation et à un ensemble d’activités induites, tout en contribuant à la redynamisation de territoires parfois en perte d’activités.
Cependant, le développement de ces data centers reste confronté à des perceptions négatives, souvent associées à une forte consommation énergétique. Face à ce problème, les acteurs du secteur appellent à dépasser ces représentations et à reconnaître que les exigences réglementaires françaises constituent également des garanties en matière de durabilité et de sécurité pour toute une série de secteurs d’activités économiques et sociales. Ils soulignent également que ces infrastructures nécessitent une véritable planification territoriale : il faut près de dix ans pour concevoir, autoriser et mettre en service un data center. Ce temps long représente un atout si les investissements sont engagés dès aujourd’hui car il laisse la possibilité de structurer une filière industrielle nationale et de renforcer l’autonomie numérique du pays.
Une tension croissante sur les compétences et les ressources est perceptible en ces domaines. La montée en puissance de l’IA s’accompagne en effet d’une pression accrue sur les compétences techniques, notamment dans la gestion et la maintenance des infrastructures. Parallèlement, la demande en données et en capacités de calcul ne cesse d’augmenter, laissant entrevoir un déséquilibre entre l’offre et la demande. Cette situation pourrait entraîner, à moyen terme, une hausse des coûts d’accès à l’IA, aujourd’hui encore largement démocratisés. Certains acteurs évoquent même un risque de restriction de l’accès, pouvant renforcer les inégalités entre les entreprises et entre les territoires.
Un enjeu politique et territorial majeur
À l’approche des échéances électorales, la question de l’IA s’impose progressivement dans le débat public. Les élus locaux apparaissent comme des acteurs clés pour impulser des dynamiques territoriales, notamment en matière d’accueil d’infrastructures numériques. Au-delà des décisions étatiques ou techniques, il s’agit aussi de construire un imaginaire collectif autour de l’IA, en sensibilisant les citoyens et en déconstruisant certaines idées reçues. Des initiatives émergent déjà pour rapprocher ces technologies du grand public et favoriser leur acceptation. Pour Antoine Amiel, l’enjeu est également social : « les TPE et PME, cœur de l’emploi, doivent être accompagnées », notamment dans les territoires en difficulté. L’IA pourrait ainsi contribuer à réduire (et non accentuer) certaines fractures, notamment dans les déserts médicaux ou éducatifs, à condition d’être intégrée dans des politiques publiques cohérentes.
Pour une réponse coordonnée entre acteurs publics, privés et académiques
Entre opportunités économiques, défis de formation et recompositions territoriales, l’intelligence artificielle apparaît comme un révélateur des tensions contemporaines. Elle oblige à repenser les politiques d’emploi, les stratégies industrielles et les modèles de gouvernance. Bien plus qu’une simple innovation, elle constitue un fait social majeur, appelant en conséquence une réponse coordonnée entre acteurs publics, privés et académiques.
Antoine ARNOUX
(07/07/2026)











