L’Ukraine, en première ligne de la défense européenne: Pascale Joannin, directrice de la Fondation R. Schuman

La Fondation Robert Schuman a publié son rapport annuel sur l’Europe, « L’état de l’Union 2026 », une mine d’informations et analyses actualisées sur les données et politiques publiques concernant l’UE. L’occasion pour la Revue Civique d’interviewer sa directrice générale, Pascale Joannin, sur le rôle stratégique d’avenir que joue l’Ukraine pour et avec l’Europe des vingt-sept. Entretien.

-La Revue Civique : Plus de quatre ans après la tentative d’invasion de l’Ukraine par la Russie, pour
quelles raisons essentielles l’Ukraine s’impose de plus en plus comme partenaire stratégique clé pour
la défense de l’Union européenne ?

-Pascale JOANNIN : L’Ukraine a été agressée par la Russie parce que ses dirigeants et son peuple ont choisi de se rapprocher du modèle européen, de ses valeurs et notamment de la démocratie, s’éloignant donc de facto du système hérité de l’Union soviétique. L’Ukraine paye ce choix depuis quatre ans par une guerre sur son territoire où elle montre de solides capacités de résistance et des ressources – dont certains la croyaient incapables – pour affronter l’armée russe, plus nombreuse et mieux équipée, en développant une production d’armes modernes, notamment des drones qui sont aujourd’hui parmi les plus efficaces au monde. Depuis 30 ans, les Européens avaient cessé d’investir dans leur défense. Ils ont pris conscience du danger et leur réarmement est en marche mais il leur faut encore deux à trois ans pour être en mesure de dissuader la Russie avec certitude.
Outre son territoire, l’Ukraine défend donc aussi les pays démocratiques de l’Europe ; elle est en première ligne d’un combat pour arrêter la Russie afin que cette dernière n’étende pas son agression à d’autres parties du continent. La Russie, tout comme l’Union soviétique, n’a jamais aimé la construction européenne qui, à ses frontières, offre un modèle démocratique et social attirant, riche et respectueux des droits de l’Homme, que les citoyens russes aimeraient bien rejoindre. Elle a littéralement déclaré la guerre à l’Europe organisée et le revendique ouvertement.

« Véritable puissance agricole, industrielle et désormais militaire, ce serait donc un avantage de la compter au sein de l’Union européenne »

-Dans quelles mesures les ambitions d’intégration de l’Ukraine s’alignent-elles aujourd’hui sur le projet de l’Union européenne ?
-L’Europe est avant tout un projet de paix, portée par des pays cinq ans après la fin de Seconde guerre mondiale, qui s’étaient affrontés à de nombreuses reprises. L’Ukraine est l’un des premiers pays européens à connaître ce combat au XXIème siècle et à infliger une leçon de courage aux yeux du monde entier. L’Union européenne est un projet qui s’est construit pas à pas, selon la méthode Schuman, évoluant en fonction du retour à la démocratie de pays européens, au fil de l’histoire récente. Elle n’a pas de frontière déterminée à ce jour car il y a encore des pays qui veulent la rejoindre, dont l’Ukraine. Des négociations d’adhésion sont en cours qui s’achèveront dès lors qu’elle aura satisfait aux critères nécessaires. De surcroît, l’Ukraine est une véritable puissance agricole, industrielle et désormais militaire. C’est donc un avantage de la compter au sein de l’Union européenne.

Pascale Joannin est la directrice générale de la Fondation Robert Schuman.

« L’UE montre une capacité d’adaptation et une agilité face aux perturbations du monde (…) Elle doit constater qu’elle a des ennemis et c’est nouveau pour elle ! »

-Quels sont aujourd’hui les principaux risques sécuritaires qui menacent les démocraties européennes ?
-La démocratie, née en Europe, a vu progressivement de plus en plus d’Etats y aspirer et finalement l’adopter notamment à la fin du XXème siècle car les expériences autoritaires ou les dictatures qu’ils avaient pu connaître, ne leur ont pas paru positives. On voit dans le monde qu’un certain nombre d’Etats suivent un autre chemin, comme la Russie ou la Chine. Et on peut dans une moindre mesure s’interroger sur le rétrécissement de la « démocratie en Amérique ». L’Union européenne n’est pas un Etat et peut donc sembler plus faible a priori. Elle dispose toutefois de nombreux atouts et montre une capacité d’adaptation et une agilité face aux
perturbations du monde et une unité face à ses concurrents qui ne lui veulent pas toujours du bien et qui essaient de la diviser jusqu’à présent sans succès. L’Europe doit donc constater qu’elle a des ennemis et c’est nouveau pour elle !

« La France est trés active en termes de renseignement, de formation et de soutien capacitaire à l’Ukraine. Son soutien emprunte des voies plus discrètes que d’autres ».

-La France joue-t-elle un rôle à la hauteur de son statut de grande puissance militaire (et puissance nucléaire) dans le soutien à l’Ukraine ?
-La France occupe, depuis le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne en 2021, une place à part en ce sens qu’elle est le seul Etat membre qui a un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, et qu’elle est la seule puissance nucléaire. Cette posture lui donne un statut à part, le président ukrainien l’a bien compris tout comme le président russe. L’effet dissuasion de la force nucléaire s‘impose et joue à plein. Cette dissuasion a d’ailleurs fait l’objet d’un discours important du président français, le 2 mars dernier, en développant le concept de « dissuasion avancée » pour le partager avec ceux de nos partenaires européens intéressés. Elle est en outre très active en termes de renseignement, de formation et de soutien capacitaire à l’Ukraine mais son soutien emprunte des voies plus discrètes que d’autres.

-La Russie peut-elle réellement et durablement se passer du marché européen ? Dans quelles mesures, le régime russe contourne les sanctions européennes en se tournant vers d’autres partenaires économiques, notamment la Chine ?
-Non ! Plus de 2 000 personnes et 700 personnes morales et plus de 550 navires, sont désormais sous les différentes mesures des 20 trains de sanctions, décidées à l’unanimité et un 21ème est en cours de préparation. Cela affecte beaucoup plus la Russie et son économie que ce qu’elle veut faire croire. Le marché intérieur européen est un des plus importants du monde, et le monde entier le sait. L’interruption des fournitures d’énergie pèse lourdement sur une économie russe désormais en grande difficulté. D’autres pays (Royaume-Uni, États-Unis) ont adopté aussi des sanctions contre la Russie. Elle doit s’en remettre à des partenaires comme la Chine, qui ne manque pas de profiter de la faiblesse de la Russie, pour imposer ses conditions. La Russie n’est plus une grande puissance comme elle l’était dans la deuxième partie du XXème siècle, et la Chine, qui veut devenir la première puissance mondiale en 2049, prend peu à peu sa place.

Propos recueillis par Antoine ARNOUX

(13/06/26)

-Se procurer le rapport sur l’Europe « L’état de l’Union 2026 »