Le grand climatologue Jean Jouzel évoque pour la Revue Civique les impacts en France du réchauffement climatique, il indique que « les émissions de gaz à effet de serre produites d’ici les vingt prochaines années auront des conséquences durables » ce qui « implique de réduire dès à présent ces émissions afin de ne pas compromettre les capacités d’adaptation futures ». Entretien.
-La Revue Civique : Quelles sont, selon vous, les principales causes du réchauffement climatique qui touche de plus en plus la France ?
-Jean Jouzel : Au cours des deux derniers siècles, les activités humaines ont profondément modifié la composition de l’atmosphère, en particulier la concentration des gaz à effet de serre. La concentration de dioxyde de carbone (CO₂) a ainsi augmenté d’environ 50% par rapport à son niveau préindustriel. Cette modification résulte principalement de l’utilisation massive des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz), ainsi que de certaines pratiques agricoles et industrielles. Ces transformations entraînent un renforcement de l’effet de serre, se traduisant par une augmentation de la température moyenne globale, phénomène communément désigné comme le réchauffement climatique. Si le climat terrestre a toujours connu des variations naturelles, notamment sous l’influence de l’activité solaire ou de cycles naturels, le dernier rapport du GIEC (2023) établit sans ambiguïté que le réchauffement observé est principalement d’origine anthropique.
Les émissions de gaz à effet de serre atteignent aujourd’hui environ 37 milliards de tonnes de CO₂ par an, principalement liées à la combustion des énergies fossiles, qui représentent près des deux tiers de l’augmentation des émissions. Le méthane (CH₄), issu en grande partie des activités agricoles (notamment l’élevage), contribue également de manière significative au réchauffement. À l’échelle mondiale, le réchauffement moyen est actuellement d’environ +1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. En France, cette hausse est encore plus marquée, atteignant environ +2 °C, ce qui illustre des disparités régionales dans l’intensité du réchauffement.
« Nombre de ces conséquences (du réchauffement) s’inscrivent dans le long terme, rendant leurs effets durables et parfois irréversibles »
-Comment les conséquences du réchauffement climatique se manifestent-elles le plus sur le territoire français ?
-La première conséquence du réchauffement climatique est l’augmentation de la température moyenne globale, mais ce phénomène ne s’y limite pas. Il s’accompagne d’une intensification des événements climatiques extrêmes. On observe ainsi une multiplication des records de chaleur, y compris dans des régions historiquement peu exposées, comme en témoigne l’apparition plus fréquente de températures dépassant les 30 °C dans des villes telles que Rennes. La perception du réchauffement climatique se manifeste notamment par des épisodes de canicule plus fréquents, plus précoces et plus intenses. Par ailleurs, d’autres risques se renforcent, tels que les feux de forêt, favorisés par des conditions plus chaudes et plus sèches, ainsi que des précipitations de plus en plus intenses, pouvant entraîner des inondations.
Les cyclones ne sont pas nécessairement plus nombreux mais leur intensité tend à augmenter en raison du réchauffement des océans. En parallèle, les glaciers reculent, ce qui affecte notamment les stations de ski et les économies locales qui en dépendent. L’élévation du niveau de la mer constitue également une conséquence majeure, avec des implications importantes pour les zones littorales. Ces évolutions concernent l’ensemble du territoire français. Elles ont également un impact significatif sur la biodiversité : la faune et la flore disposent de capacités d’adaptation plus limitées que les sociétés humaines, ce qui accroît leur vulnérabilité. Enfin, nombre de ces conséquences s’inscrivent dans le long terme, rendant leurs effets durables et parfois irréversibles.

En France, « il faudrait réduire les émissions de gaz à effet de serre d’environ 4 à 5% par an. La priorité consiste à sortir progressivement de la dépendance aux combustibles fossiles. Cette transition suppose le développement d’alternatives, notamment les énergies renouvelables ainsi que le nucléaire »
-Dans les scénarios climatiques envisagés pour la France à l’horizon 2050, quels types de mesures à prendre vous paraissent à la fois les plus urgentes, réalistes et efficaces ?
-Face au réchauffement climatique, deux grandes familles de mesures doivent être mises en œuvre : l’adaptation et l’atténuation. L’adaptation consiste à faire face aux conséquences déjà inévitables du changement climatique, afin d’en limiter les impacts les plus graves. Il s’agit notamment de préserver la capacité des sociétés, en particulier des générations futures, à s’ajuster aux nouvelles conditions climatiques. En effet, une partie du réchauffement est d’ores et déjà « engagée » : les émissions actuelles détermineront en grande partie l’évolution du climat dans la seconde moitié du XXIe siècle. Ainsi, les émissions de gaz à effet de serre produites d’ici les vingt prochaines années auront des conséquences durables. Cela implique de réduire dès à présent ces émissions afin de ne pas compromettre les capacités d’adaptation futures. Cette démarche relève du volet de l’atténuation, qui vise à limiter l’ampleur du réchauffement climatique à l’échelle globale.
L’adaptation et l’atténuation se distinguent également par leur échelle d’action : l’adaptation est principalement locale ou régionale, car elle dépend des spécificités territoriales, tandis que l’atténuation nécessite une mobilisation à l’échelle mondiale. Pour être efficaces, ces politiques doivent s’appuyer sur des données solides et bien documentées. À cet égard, des initiatives comme la Convention citoyenne pour le Climat ont contribué à formuler des propositions pertinentes. Dans le cas de la France, il est généralement admis qu’il faudrait réduire les émissions de gaz à effet de serre d’environ 4 à 5% par an. La priorité consiste à sortir progressivement de la dépendance aux combustibles fossiles, qui constituent aujourd’hui la principale source d’énergie. Cette transition suppose le développement d’alternatives, notamment les énergies renouvelables (éolien, solaire, géothermie, biomasse) ainsi que le nucléaire, afin de garantir un approvisionnement énergétique suffisant.
Par ailleurs, des transformations structurelles sont nécessaires dans les principaux secteurs émetteurs. Le logement, les transports et l’alimentation représentent à eux seuls environ les deux tiers des émissions. Cela implique, par exemple, une meilleure isolation des bâtiments, le développement de mobilités moins carbonées et une évolution vers des régimes alimentaires moins émetteurs.
En matière d’adaptation, certaines mesures relèvent du bon sens et ont déjà montré leur efficacité. Par exemple, les politiques de prévention ont permis de réduire la mortalité lors des vagues de chaleur, notamment chez les personnes âgées. Toutefois, des défis importants subsistent, comme la gestion des feux de forêt ou l’aménagement du territoire face à la montée du niveau de la mer. Même si la France n’est pas le pays le plus exposé, il est essentiel d’éviter de construire dans des zones à risque. Enfin, l’adaptation implique de penser à long terme, en intégrant dès aujourd’hui les conditions climatiques attendues dans 20 à 40 ans. Il s’agit de ne pas reproduire les erreurs du passé et de concevoir des politiques publiques et des infrastructures résilientes face aux évolutions climatiques à venir.
« L’objectif central est de stopper l’augmentation de l’effet de serre, ce qui implique de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre«
-Les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont-ils encore suffisants pour limiter les impacts du réchauffement climatique ?
-La lutte contre le réchauffement climatique s’inscrit au cœur des engagements internationaux, notamment depuis la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques adoptée en 1992, puis renforcée par l’Accord de Paris de 2015. Si, au début des années 1990, la compréhension du phénomène restait encore partielle, le consensus scientifique actuel est clair : il est impératif de limiter l’ampleur du réchauffement afin de préserver les conditions de vie des générations futures. Aujourd’hui, les leviers d’action sont bien identifiés. L’objectif central est de stopper l’augmentation de l’effet de serre, ce qui implique de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Pour stabiliser le climat, il est nécessaire d’atteindre la neutralité carbone, c’est-à-dire un équilibre entre les émissions produites et celles absorbées par les puits de carbone, à l’horizon 2050. Cet objectif est inscrit dans la loi en France mais aussi dans les stratégies de nombreux pays.
Cette transition doit être rapide et ambitieuse. Bien que la France ait déjà amorcé une réduction de ses émissions, le rythme actuel reste insuffisant au regard des objectifs fixés. Il ne s’agit pas d’un projet irréaliste, mais d’une transformation profonde des systèmes énergétiques, économiques et sociaux. Enfin, il est important de souligner que l’objectif n’est pas de « faire baisser » les températures à court terme mais de limiter le réchauffement à un niveau soutenable. Une partie du changement climatique étant désormais inévitable, les sociétés doivent apprendre à « faire avec », tout en agissant de manière résolue pour en contenir l’ampleur. Cette double exigence atténuation et adaptation est essentielle pour préserver la capacité d’action des générations futures.
Propos recueillis par Antoine ARNOUX
(17/07/2026)











