Ludovica Costa est consultante Diversité et Inclusion chez BloomTime, structure fondée par François Miquet-Marty et Garance Ferbeck, respectivement président et directrice associée du groupe « Les temps nouveaux », qui accompagne en conseils et événements le développement des entreprises. Ils viennent de lancer le club « Arts & Entreprises ». Ludovica répond aux questions de la Revue Civique sur la nature et la force des apports de l’art pour la vie de l’entreprise.
-La Revue Civique : Pourquoi l’art est-il parfois décrit comme une expérience de type «syndrome de Stendhal» ?
-Ludovica COSTA: Je ne pourrais pas dire que j’ai moi-même vécu le syndrome de Stendhal car je n’ai jamais ressenti ce type de bouleversement face à une œuvre d’art. En revanche, lors de la soirée de lancement du Club Arts & Entreprises, le témoignage d’Agnès de Ribet m’a profondément marquée. Elle a elle-même vécu cette expérience, qui a profondément influencé son parcours professionnel et guidé ses choix tout au long de sa carrière. Elle a raconté qu’enfant, en Italie, elle était allée à la Scala de Milan avec son père. L’atmosphère du théâtre, la musique et la découverte d’un lieu chargé d’histoire avaient laissé en elle une empreinte très forte. Des années plus tard, invitée à assister à un opéra à la Comédie-Française, elle a retrouvé certaines sensations dans les lumières, les odeurs, l’ambiance du lieu qui ont ravivé ce souvenir d’enfance avec une grande intensité.
Des années plus tard, lorsqu’elle a pris la direction de la communication de Grant Thornton, elle a choisi d’engager l’entreprise dans un partenariat de mécénat avec la Comédie-Française. Cette décision montre à quel point une expérience artistique authentique peut laisser une empreinte durable et contribuer à donner du sens à l’action collective. Son témoignage illustre que faire les choses avec passion et se laisser guider par ses émotions peut avoir un impact concret, non seulement sur ses propres décisions, mais aussi sur les valeurs et les engagements d’une entreprise.

» L’art invite à ralentir, à observer, à questionner et à accepter plusieurs interprétations d’une même réalité «
-Quel rôle l’école et l’entreprise peuvent-elles jouer dans la transmission du regard artistique ? -Je pense que l’école et l’entreprise ont deux rôles complémentaires dans la transmission du regard artistique : elles peuvent toutes les deux apprendre à voir le monde autrement. À l’école, ce rôle est avant tout pédagogique. Lors de la soirée de lancement du Club Arts & Entreprises, Alexandre Blaineau, Inspecteur de l’Éducation nationale, a rappelé l’importance de préserver et développer la capacité d’émerveillement, particulièrement chez les jeunes. L’art invite à ralentir, à observer, à questionner et à accepter plusieurs interprétations d’une même réalité. Pour développer cette sensibilité, il faut avant tout garantir l’accès aux œuvres et aux expériences artistiques. On ne peut pas transmettre un regard artistique sans permettre la rencontre concrète avec l’art.
L’entreprise, quant à elle, peut prolonger cette démarche tout au long de la vie. Elle ne remplace pas l’école, mais elle peut offrir aux adultes des occasions de continuer à nourrir leur curiosité et leur ouverture. En donnant accès à des expériences artistiques, l’entreprise permet à chacun de développer une manière plus attentive, plus nuancée et plus créative de regarder les situations professionnelles et humaines.

« La capacité (avec l’art) à déplacer le regard nourrit la créativité, la résolution de problèmes et l’adaptabilité »
-En quoi l’entreprise a-t-elle besoin de l’art pour sortir de ses pures logiques de performance et d’efficacité ? Et en quoi l’art peut servir la cohésion de l’entreprise et ses « relations extérieures » avec ses parties prenantes ?
-Fondamentalement, nous entrons dans des « temps nouveaux » où les horizons paraissent
de plus en plus fermés et où la continuité des activités actuelles « à périmètre constant » semble une impasse. Au sein de BloomTime, notre conviction est que l’art, aujourd’hui plus que jamais, peut aider les entreprises à ouvrir les imaginaires, à envisager des idées d’avenir, des solutions inédites que, seules, les méthodes habituelles permettent moins.
L’exigence pour les entreprises qui veulent être pionnières demain, est celle de « l’imagination radicale » : c’est en cela que l’art peut jouer un rôle décisif. A toutes les grandes périodes de progrès historiques (je pense notamment à la Renaissance), l’art et l’invention allaient de pair (chez Léonard de Vinci par exemple). Par ailleurs, l’entreprise a besoin de l’art parce qu’il lui permet de dépasser une vision de la performance limitée à l’efficacité immédiate.
Lors d’un événement autour du livre « L’Intelligence artistique » que nous venons de publier, une personne m’a confié avoir traversé une période difficile liée à sa santé mentale. Dans son parcours de soin, l’art avait joué un rôle important, non seulement comme objet de contemplation, mais aussi comme pratique active. Cette expérience l’avait aidé à retrouver une autre manière de penser et, une fois revenu au travail, à aborder les problèmes quotidiens avec un regard plus créatif et plus ouvert. Ce témoignage m’a fait réfléchir : pourquoi attendre une situation de fragilité pour reconnaître les bienfaits de l’art ? L’efficacité et la performance sont évidemment nécessaires au développement d’une entreprise. Mais elles deviennent réellement durables lorsque les personnes ont la possibilité de prendre du recul, d’explorer d’autres points de vue et de développer leur capacité d’imagination. L’art offre précisément cet espace. Une œuvre, un film, une photographie ou une pratique artistique peuvent révéler des aspects de notre quotidien que nous n’avions pas observés sous cet angle. Cette capacité à déplacer le regard nourrit la créativité, la résolution de
problèmes et l’adaptabilité.
Intégrer l’art dans l’entreprise ne signifie donc pas renoncer à la performance. Au contraire, cela peut contribuer à construire une performance plus soutenable, fondée sur l’engagement, la créativité et le bien-être des personnes. Une organisation qui laisse une place à la sensibilité et à l’expression montre qu’elle considère ses collaborateurs comme des personnes à part entière, et non uniquement comme des ressources au service
d’objectifs de résultat.

« L’art a aussi cette capacité particulière de parler au-delà des mots »
-Quelle place l’émotion occupe-t-elle dans l’expérience artistique en entreprise ?
-Dans l’expérience artistique en entreprise, l’émotion occupe une place centrale, car elle donne à cette expérience sa dimension véritablement humaine. Je suis une jeune professionnelle et je n’ai pas encore une très grande expérience du monde du travail. Mais, au fil de mon parcours, j’ai rencontré des personnes qui m’ont parlé de leur vie professionnelle et j’observe aussi au quotidien mes collègues. Chaque fois que j’ai croisé quelqu’un de véritablement animé par ce qu’il faisait, cela m’a donné envie de mieux faire mon propre travail. Cette expérience m’a fait comprendre que l’émotion joue un rôle essentiel dans notre rapport au boulot : elle donne de l’élan, du sens et de l’énergie. Dans l’expérience artistique en entreprise, elle permet de sortir de la routine et de réveiller une sensibilité qui peut parfois s’endormir avec le temps.
L’art a aussi cette capacité particulière de parler au-delà des mots. En tant qu’Italienne travaillant dans un environnement français, j’ai parfois ressenti que le langage pouvait constituer une limite. L’expérience artistique, au contraire, peut créer une forme de compréhension plus intuitive et plus universelle. Nous l’avons observé lors du lancement du Club avec les œuvres de Ludivine Rey sur la pluralité des identités mais aussi lors d’une autre soirée où une jeune femme a chanté une chanson liée à son vécu personnel. Ces moments ont permis aux participants de se sentir reconnus, de partager une expérience commune et d’ouvrir des échanges plus sincères.
À mes yeux, l’émotion est donc le moteur de l’expérience artistique en entreprise (comme ailleurs). Elle aide à
remettre l’humain au centre et à créer des espaces de dialogue où chacun peut se sentir compris et relié aux autres.
Propos recueillis par Antoine ARNOUX
(16/07/2026)










