Le Café de Flore à Paris accueillait récemment une rencontre du Club « Art & Entreprise », organisée par BloomTime, consacrée à la place de l’art dans le monde professionnel. Réunissant experts et artistes, cet échange a mis en lumière les multiples fonctions de l’art en entreprise, entre levier de créativité, vecteur d’émotion et outil de transformation sociale.
L’art comme projection et source d’espérance
L’art occupe une place centrale dans la construction des représentations collectives et dans la capacité des sociétés à se projeter dans l’avenir. Comme le souligne François Miquet-Marty, co-fondateur de l’institut Viavoice et président du Groupe Les Temps Nouveaux, il constitue une « projection » essentielle dans nos vies, permettant d’ouvrir et façonner un imaginaire collectif. En mobilisant le vers d’Apollinaire, « nous sommes là, mourant la mort des étoiles », il rappelle que l’art nourrit une forme d’espérance et rend possible l’adhésion à l’idée d’un avenir meilleur. Dans un contexte français marqué par le pessimisme, la création apparaît ainsi comme un levier fondamental de renouvellement et de transmission des imaginaires, comme de cristallisation des énergies positives.
L’art comme outil d’inclusion sociale
Par ailleurs, l’art se distingue par sa capacité à constituer un outil d’inclusion et de transformation sociale. Ludovica, consultante en diversité et inclusion chez BloomTime, insiste sur son caractère universel : il permet à chacun « de s’exprimer », quels que soient l’âge ou le parcours. En ce sens, l’art favorise l’émergence et la reconnaissance de nouveaux talents et contribue à améliorer les dynamiques sociales en offrant des espaces d’expression accessibles et partagés.
Créativité et innovation en entreprise
Cette dimension trouve un prolongement potentiel dans le monde de l’entreprise, notamment à travers les réflexions portées par le club Art & Entreprise. Celui-ci met en avant le rôle de l’art comme vecteur de créativité et d’innovation, en traçant notamment la perspective de ce que l’art peut apporter aux organisations. En y introduisant des pratiques artistiques, il devient possible de « créer des choses nouvelles » et de stimuler la réflexion et les pratiques collectives dans une logique qui rappelle l’esprit de l’époque de la Renaissance, est-il relevé par ce club. L’art apparaît ainsi comme un outil stratégique d’innovation permettant de renouveler les modes de pensée et d’échanges au sein des entreprises.

L’émotion artistique comme levier managérial
Agnès de Ribet, directrice de la communication du groupe Rocher et membre du comité exécutif de la Comédie-Française, insiste sur la puissance émotionnelle de l’expérience artistique. Selon elle, « l’art est une émotion » capable de produire des effets profonds, comparables à ce que l’on désigne comme le « syndrome de Stendhal ». Elle souligne également que si l’art n’est pas présent dans toutes les familles, il peut être introduit dans l’entreprise, devenant ainsi un vecteur d’accès élargi à la culture. En entreprise, il permet « d’interpeller » et de susciter le dialogue, tout en apportant « de nouveaux regards » aux dirigeants. Cette intégration favorise également l’engagement des collaborateurs et participe à la transmission auprès des jeunes générations, en leur apprenant à « décrypter et comprendre l’art ».
Les enjeux de la création artistique
La réflexion sur la création artistique elle-même met en lumière des dynamiques plus complexes. Le compositeur Karol Beffa évoque une « souffrance » inhérente au processus créatif, liée à la recherche d’une singularité propre à toute création originale. Créer, notamment en musique, revient à « partir de rien », dans un effort intense qui ne trouve satisfaction qu’au terme d’un épuisement créatif. Le compositeur souligne également une dimension de « transcendance », aujourd’hui en partie affaiblie, l’art, autrefois très lié au sacré, tendant à perdre cette dimension dans les sociétés contemporaines.
L’émerveillement comme fondement de la pensée
Dans une perspective plus philosophique, Alexandre Bénaut, inspecteur de l’Éducation nationale et poète, rappelle que la pensée elle-même trouve son origine dans l’étonnement, comme l’avaient déjà formulé Platon et Aristote. Il estime que nos sociétés, qui tendent à automatiser les pratiques et les perceptions, tendent aussi à perdre cette capacité d’émerveillement. Or, celui-ci constitue une « disponibilité intérieure » essentielle, ainsi qu’une forme de résistance culturelle. Une société qui ne s’émerveille plus perd sa capacité à créer, à transmettre et à se renouveler.
L’exigence et le dépassement de soi dans l’art
Cette exigence se retrouve également dans la pratique artistique elle-même. La violoniste Sophie Bardenet insiste sur la nécessité d’une immersion totale, d’une concentration sans distraction et d’un dépassement constant de soi. L’art implique une discipline rigoureuse et un haut niveau d’exigence technique, notamment dans la performance où « l’on n’a pas le droit de se rater ». Toutefois, la passion permet de donner sens à cet engagement et d’en relativiser les contraintes.
Art, théâtre et politique
Enfin, le journaliste Christophe Barbier, parrain du club Art & Entreprise, met en lumière les liens étroits entre l’art – en particulier le théâtre, dont il a une haute expérience – et la politique. Il rappelle que le théâtre et la démocratie sont historiquement liés, notamment dans la Grèce antique, où la scène permettait de représenter le peuple et d’interroger le pouvoir. À travers des figures comme Molière et son rapport au roi Louis XIV, il indique aussi que le théâtre peut également être instrumentalisé politiquement. Toutefois, il demeure un espace d’émancipation individuelle : la rencontre avec une œuvre (théâtrale notamment) constitue un moment singulier, marqué par l’émotion, le risque et la possibilité de la « catastrophe ». Le trac de l’acteur, loin d’être un obstacle, fait partie intégrante du processus artistique, révélant la dimension vivante et imprévisible de l’art.
Antoine ARNOUX
(13/07/2026)
-Le groupe Les Temps Nouveaux (président: François Miquet-Marty)
-Le livre « Lintelligence artistique. Comment transformer l’entreprise par la culture » (éditions BloomTime)











