Daniella Pinkstein, auteure de « AvatarS »: « la littérature doit revenir quand tout chute » (entretien Revue Civique)

Dans cet entretien, l’écrivaine Daniella Pinkstein présente à La Revue Civique le sens, formel et fondamental, du roman qu’elle vient de sortir, « AvatarS »(éd. Constellations) : « un récit, une fable, un voyage à la frontière du réel, nous dit-elle, où chaque individu, homme, femme, enfant est confronté à son double, à son plus énigmatique avatar, à cette part irréductible de soi capable de se dresser face aux ténèbres ».

-La Revue Civique : vous venez de publier votre cinquième ouvrage, AvatarS  (éd. Constellations, mai 2026), un roman très original, singulier, hors catégorie. Il est à la fois l’écho d’un monde qui nous écrase, nous renvoyant sans cesse à de sinistres fantômes, et une fable joyeuse d’une escouade fantasque et merveilleuse. Nous connaissons vos écrits à la Revue Civique et le sérieux qui les caractérise alors, après avoir été attachée parlementaire, traductrice, enseignante, journaliste et après avoir écrit des essais et romans relevant d’une narration classique, comment en êtes-vous arrivée à écrire à un tel livre ?

-Daniella Pinkstein : J’aime la littérature par-dessus tête – s’y dissimule toujours quelque chose d’intimement salvateur – et, pour reprendre une phrase de Franz Kafka, je n’ai su ni voulu être autre que littérature. Cependant, il m’a fallu vivre mille autres vies pour poser un stylo avec sérieux. Cela m’a également appris à regarder, à observer, à entendre, dans des milieux aussi divers que représentatifs de la société, ce que nous vivions et surtout ce que nous étions sur le point d’expérimenter. Je retiens en effet de tous ces lieux que j’ai traversés, bon an, mal an, qu’ils étaient au bord de la bascule. Le monde entamait déjà, qu’il fût littéraire, politique, social ou civilisationnel, une mue.

Aujourd’hui, c’est un sentiment d’effondrement qui domine. Un monde et ses représentations, réelles, symboliques et imaginaires qui constituaient un ensemble de symboles occidentaux communs a, avec le bruit sourd du fracas, capitulé sous le poids de tout un ensemble de conjonctions dont la technologie tous azimuts n’est pas exempte, – technologie à la portée de tous, ou presque, sauf de quelques dinosaures vieillissants et hagards. Pauvres et misérables dinosaures, portés à disparaître, sous le feu ou la glace.

« La littérature doit réapparaître avec la force déterminée de ces dessins qui ont survécu aux dévastations »

Ou pas. Car c’est maintenant que la littérature doit urgemment refaire son entrée. Elle doit revenir comme une hantise, quand tout chute, – juste avant le dernier saut. Elle doit réapparaître avec la force déterminée de ces dessins qui ont survécu aux dévastations et qui hantent les grottes, nous rappelant que nous étions des hommes même dans la nuit la plus irrespirable.

Les dinosaures ont peut-être, finalement, la peau épaisse.

La romancière Daniella Pinkstein, auteure de « AvatarS » (éd. Constellations)

-Vous parlez de délabrement du monde dont les symptômes se ressentent de l’individu à l’art, aux fondements de notre civilisation. Où se situe la littérature dans ce cas ?

-Un passage de la Mishna nous enjoint « Là où il n’y a pas d’homme, toi, conduis-toi comme un homme ».  Adage éternel, hélas, car il signifie qu’il existe des mondes, des époques dépourvues d’âme humaine. Mon livre AvatarSest dédié à Emmanuel Ringelblum, cet historien juif polonais qui, pendant toute la période du ghetto de Varsovie, avait rassemblé des récits, des études, des pièces de théâtre, des cartes postales, tout, absolument tout ce qui concernait le ghetto et la vie des juifs de cette période. Parmi ceux qu’il missionnait, se trouvaient de jeunes artistes qui dans les ténèbres écrivaient des poèmes, des récits d’une beauté effarante. J’ai volé un peu de leur souffle, je les ai pour certains incarné dans des personnages, songeant à ce qu’ils feraient aujourd’hui à notre place. Des jeunes hommes, des jeunes femmes, des vieillards, ou des enfants dont les récits furent (en partie) retrouvés dans les décombres du ghetto, à l’intérieur d’une bouteille de lait. Tout l’humanité gisant dans une bouteille de lait en fer, enfouie sous la braise.

Une communauté d’individus a fait preuve d’un courage et d’une dignité, – une dignité juive, celle vous savez qui tient sans cesse du miracle-, à peine réelle. C’est pour la même raison qu’AvatarS s’ouvre sur une peinture de Sam Ringer qui, après sept camps de concentration, peint comme personne, chaque menu trait de crayon est un rayon d’espoir, un coup de pied, un rire effronté à la laideur du monde. Un homme en effet dans ce monde qui s’en était vidé.

C’est un peu aujourd’hui comme si nous devions tout réapprendre. Dont la charnière sacrée de l’homme qui fait passer le monde d’un seuil à l’autre.

« Faire de cette nuit hideuse qui prospère un simple passage avant la lumière du jour »

Claude Vigée expliquait que « l’homme en hébreu s’appelle Adam. Dans ce nom on distingue d’abord la lettre initiale Aleph, signe de l’antériorité, témoin de la présence muette du Seigneur au plus profond de chaque homme ; puis la syllabe Dam, qui signifie le sang, l’animal, la brute issue de la terre vierge (Adamah). La créature naturelle « vit dans son sang », elle le verse et périt par lui. Selon l’enseignement d’un autre sage hassidique, c’est seulement lorsque l’Aleph rencontre le Dam que l’homme des pulsions mérite enfin d’être appelé Adam[1] ».

J’ai cherché parmi nous, dans l’histoire humaine, ceux auquel il ne manquait aucune lettre. Dont l’alphabet était complet. Dans ce chahut actuel, la mémoire des hommes qui l’ont été, et qui nous incite à le devenir est essentielle. Si j’ai rappelé (sans le dire explicitement) les individus du ghetto de Varsovie qui avait participé à Oneg Shabbat à notre secours, j’ai également espéré que chacun d’entre nous, aujourd’hui, demain au plus loin, pouvait enfin retrouver le silence de ce moi céleste que Rabbi Nahman de Brastlav qualifiait de « chambre forte du don immérité ». Devenir non pas un autre que soi, mais initier l’éveil de l’homme entièrement humain en nous pour faire de cette nuit hideuse qui prospère un simple passage avant la lumière du jour.

« L’écrivain est toujours le premier désigné devant le peloton d’exécution »

-La littérature permet ce passage ?

-La littérature comme le langage est une matière vivante, a contrario justement de ce que pourrait créer de monstrueux ou de merveilleux l’intelligence artificielle. En tout lieu, en toute dictature, en tout obscurantisme, l’écrivain est toujours le premier désigné devant le peloton d’exécution. Ce n’est pas son art qui est visé, car de quel art se soucie le bourreau, mais le sacré qui y réside, ce sacré qui chuchote d’homme en homme, que tout peut changer d’un seul mot.

L’écrivain pugnace, dans l’incommensurabilité de sa solitude, renouvelle l’inscription de l’homme dans l’histoire collective. Pas question de liberté d’expression dans ce lieu sombre, – formule incongrue des temps actuels, – mais du salut, aussi imperceptible soit-il, de la destinée humaine. J’ai pour ma part suivi la trace, non comme on chasse un animal, mais en quête d’un souffle d’air, de ceux qui ont engendré une littérature bouillonnante, révolutionnant le monde juif comme l’espoir général d’une civilisation prodigieuse, plénière, apaisée. Les Kulback, Markish, Manger, Warszawski, Leivik, Halpern, Leyeles, Glatstein, Spiegel, Singer, Mani Leib (et tant de centaines d’autres encore) cités du reste dans le corps du roman, mais aussi ces femmes écrivains, – absolument géniales, certaines hélas oubliées- , subversives autant que profondément traditionnelles dans leur ancrage à la culture yiddish, les Lempel Blume, Ida Maze, Fradel Schtok, Rochel Faygenberg, Rokhl Brokhes, etc, etc …

Je me suis inspirée tant de leur littérature que de leur lyrisme et de leurs publications qui prédestinaient déjà ce monde multiple aux regards exponentielles, entre le foisonnement infini des images, les réalités et le mot, créateur ou fossoyeur. C’est pourquoi aussi, des images de photographes renommés sont disséminées tout au long d’AvatarS, indiquant un lieu où il faut encore tourner la tête, un ciel de plus.

-Vous qualifieriez-vous, comme le faisait Claude Vigée, d’écrivain juif de langue française ?

-Je me comparerais davantage à ceux que l’on nomme aux Etats-Unis les « native Americans ». Je suis en quelque sorte la peau-rouge du continent européen, avec une mémoire, un folklore, une tradition, une rhétorique spirituelle qui enveloppe mon style. Ma thèse cependant portait sur Stéphane Mallarmé, dont je suis toujours très éprise, incrustant comme la pierre dont je porte le nom, mon écriture dans la littérature française.

Ce livre est « un voyage à la frontière du réel, où chaque individu est confronté à son double, à cette part irréductible de soi capable de se dresser face aux ténèbres »

AvatarS est un roman hors du commun, « hors de ses gonds » pour reprendre une phrase d’Hamlet ; répondait-il à une urgence ?

AvatarS est une épopée humaine dans laquelle deux vieux juifs, fous, rêveurs, naïfs, audacieux nous embarquent. C’est un récit, une fable, un voyage à la frontière du réel, où chaque individu, homme, femme, enfant est confronté à son double, à son plus énigmatique avatar, à cette part irréductible de soi capable de se dresser face aux ténèbres. Chacun, dont le lecteur.

Il ne s’agit pas d’un roman juif, ni sur les juifs, ni le n-ième récit hélas sur la destruction. Toutefois, on ne traverse pas le Styx, aucun pont ne permet non plus de le franchir, les deux rives menant aux Enfers. La Shoah a divisé le temps, l’histoire, l’Europe en deux, et il est aussi difficile de regarder d’un côté que de l’autre. Nous sommes, comme je le disais au début de notre interview, dans un temps de bascule. Nous « peaux-rouges d’Europe », juifs de nulle part, de partout ou de Sion, avons reconnu ce qui avance. Mais tous au fond comprennent aussi, Occidentaux, et surtout Européens, aveugles, aveuglés ou effarés, oui tous nous comprenons, sans posséder la même grille d’interprétation. Et c’est précisément de cela dont il est question dans AvatarS, ce « tous », ce « nous » collectif qui, – par la grâce d’une civilisation judéo-chrétienne, foisonnante, fulgurante, intense, – se pose la seule question qui vaille encore que l’on s’y attarde :

qui sommes-nous dans cette confusion, et qui voulons-nous devenir face au miroir de cette aube hésitante ?

(31/05/2026)


[1] Claude Vigée, Etre poète pour que vivent les hommes (Parole et Silence, 2006)

-Se procurer le roman « AvatarS »

Les écrits et le parcours de Daniella Pinkstein

Écrivaine, linguiste de formation, Daniella Pinkstein a d’abord travaillé dans l’édition française, puis en tant que spécialiste des minorités en Europe centrale pour plusieurs organisations françaises et européennes. Auteure des romans « Que cherchent-ils au Ciel tous ces aveugles ? » (Ed. M.E.O, Bruxelles), et de « Jérusalem, par une rosée de lumières » (Ed. Biblieurope, Paris) préfacé par Rachel Ertel, ses ouvrages furent en lice pour l’un des 1ers prix de la Société des Gens de Lettres (Paris). Elle a obtenu le Jewish European Writers Prize. Elle collabore à l’Institut Elie Wiesel (Paris) et écrit pour plusieurs revues françaises et américaines (comme The Forward). Elle organise des conférences sur des penseurs, écrivains ou poètes européens. Claude Vigée fut dernièrement honoré lors d’un important colloque, – elle consacra pour la Revue Tsafon un numéro à la connaissance de son œuvre. Sont parus également, à la suite de ses longs séjours en Hongrie, deux ouvrages sur les minorités d’Europe centrale, dont l’un sur l’histoire complexe et fascinante des juifs hongrois. Son conte « Quand je serai enfant », en hommage à Janusz Korczak (2024. Ed Biblieurope) fut adapté au théâtre (ECUJE – Paris). « Murmuration, Paroles insomniaques pour des temps incertains » paru en 2025 est une série d’interviews de personnalités sur l’état du « monde », qui traite de la question: comment engendrer une nouvelle réflexion ?

Dans le passé, Daniella Pinkstein a également été attachée parlementaire, chargée de mission dans plusieurs ministères
français avant d’être coordinatrice, auprès du Premier ministre, de la présidence française de l’Union Européenne. Ces dix dernières années, elle ne se consacre qu’à la littérature.