[EXTRAIT] Professeur de science politique consacrant aux médias ses recherches et ses enseignements, Francis Balle est l’auteur de « Médias et Sociétés » (éd. Montchrestien) et d’un « Que sais-je ? » (PUF), intitulé « Les médias ». Professeur à l’université Paris-II Panthéon-Assas, il dirige l’IREC (Institut de recherche et d’études sur la communication), il est aussi professeur invité, depuis 1981, à l’Université de Stanford (Californie). Membre du comité de parrainage de la Revue Civique, il répond à nos questions sur l’historique d’Internet, ses évolutions et ses caractéristiques, à l’heure des réflexions sur une régulation commune du secteur de l’audiovisuel et du monde des télécommunications.

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La REVUE CIVIQUE : Vous, expert des médias, comment percevez-vous Internet : est-ce simplement un « nouveau » média qui s’est ajouté aux précédents ?
Francis BALLE :
Le XXIe siècle s’est ouvert, avec une dizaine d’années d’avance sur le calendrier, par un concours de circonstances et deux événements majeurs : d’un côté la mondialisation de l’économie qui résultait de la chute du Mur de Berlin, et de l’autre un réseau de réseaux, dont personne n’avait imaginé à quel point il allait devenir le vecteur universel de tous les autres médias. Internet a été présenté comme un nouveau média qui s’ajoutait aux autres, comme la radio, le cinéma puis la télévision s’étaient ajoutés à la presse écrite. En réalité, Internet n’est pas un média mais le réseau des réseaux. C’est en effet la possibilité de voir se connecter des réseaux qui, jusque là, étaient dédiés à un usage particulier. Ce grand bouleversement a été découvert grâce à un financement public de l’armée américaine, permettant de connecter des réseaux qui, jusque là, étaient indépendants les uns des autres. Personne n’a imaginé alors ce qu’allait devenir Internet à partir des années 1993-1995, c’est-à-dire la possibilité mondiale de consulter, depuis n’importe quel ordinateur (à l’époque de bureau), toutes sortes de bases de données, toutes sortes de serveurs, qui allaient offrir sur commande des textes mais aussi des images et des sons. Nous ne prenions pas la mesure de ce qu’Internet allait devenir, un réseau universel capable de véhiculer aussi bien du téléphone que des journaux, de la radio, de la télévision, du film, de la musique… Tout cela a changé l’accès aux médias, et bouleversé les modes de production, de consommation, et les modèles économiques.

Un outil universel, issu d’une révolution technologique ?
Oui, en cela c’est une révolution technologique universelle, non seulement parce que c’est un réseau qui convoie des signaux qui étaient autrefois spécifiques (téléphone, radio, télévision, cinéma), mais parce que tous ces signaux sont aujourd’hui traduits dans le même langage : celui de l’informatique. Deux innovations technologiques qui se sont donc conjuguées pour introduire une rupture, mot que je préfère à celui de révolution.

Pourtant on a parlé de révolution, pour l’imprimerie de gutenberg à laquelle est souvent comparée l’arrivée d’internet ?
En effet, généralement deux parallèles historiques sont faits. Un premier avec l’invention de l’écriture, moment où l’expression de la pensée allait pouvoir trouver un support voué à la transmission et à l’éternité. Un second avec l’imprimerie et Gutenberg, dont on imagine qu’il a ouvert la voie à la Réforme et à la Renaissance.

L’apparition d’une demande sociale

C’est cependant, dans les deux cas, une erreur. Aussi bien en ce qui concerne le support de l’écriture que la possibilité de propager, via l’imprimerie, la Bible, ce qui invitait au libre examen et à se retourner vers le texte plutôt que vers les clercs qui l’interprétaient. En réalité, ce n’est pas la technique qui a conduit à la Réforme ou à la Renaissance, mais plutôt une concomitance entre l’avènement d’une technique et l’apparition d’une demande sociale. S’il n’y avait pas eu une puissante demande de liberté d’expression au XIXe siècle, il n’y aurait sans doute pas eu non plus les quotidiens, nés des rotatives.

La liberté d’expression, précisément, est portée universellement par internet. Pourtant, ce vaste champ d’expression publique est caractérisé aussi par des dérives, y compris pour la liberté individuelle et la protection des droits individuels. La liberté va-t-elle assurément l’emporter sur les dérives, sur les atteintes à la liberté ou à la dignité, car sur internet, il y a aussi beaucoup de violences, sans parler du voyeurisme mondialisé de la pornographie ?
De même que Gutenberg n’aurait pas connu la gloire sans les réformes, Internet n’aurait pas connu une telle fortune s’il n’y avait pas une telle revendication d’autonomie et d’individualisme dans le monde. La fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle ont été marqués par les revendications d’autonomie individuelle et la volonté de ne pas subir, par exemple, les programmes des chaines de télévision, le verdict du petit écran, comme s’il s’agissait d’un magister des journalistes. Par conséquent, cette revendication de liberté d’expression a permis à Internet de se développer, de répondre à une immense demande, exactement comme la volonté de voyager, de découvrir d’autres cultures ou civilisations. La volonté d’échanges économiques plus faciles a aussi favorisé l’extension du réseau Internet. La mondialisation économique a également été favorisée par Internet puisque les modes de production, de consommation, de promotion ont changé. Internet répond à la fois à une demande de l’économie et à une demande de libre expression.

Ce qui se passe sur Internet, à travers les blogs, les réseaux sociaux, les réseaux d’intérêt, les sites d’échanges, fait penser au moment de la libération des ondes pour la radio. Lorsqu’il y a eu une floraison de « radios libres » légalisées (après avoir été « pirates »), il y en avait plus de 1500 en France, au début des années 90, avec tout et n’importe quoi. Lorsque je m’étais permis d’alerter, en 1980, un responsable politique de premier rang sur l’urgence pour la France de libéraliser les ondes (nous étions le dernier pays à vivre sous un monopole public avec les deux seules radios périphériques privées, RTL et Europe 1), il m’a été répondu : « vous voudriez des guérilleros à tous les coins de rue ?! » Je ne me voyais évidemment pas dans la tête d’un guérillero, mais c’était la preuve que devant de tels espaces de liberté d’expression, les gouvernants, les élites, les mandarins, sont inquiets. Les élites s’inquiètent toujours de l’ouverture de nouveaux espaces d’expression.

Le meilleur et le pire

Et c’est vrai qu’au début, pour les radios « libres », il y a eu un certain désordre, qui charriait le meilleur comme le pire. Le meilleur parce que cela a permis à des courants d’expression de trouver une voix, le pire aussi car il y a eu des ragots, du « buzz » sur la vulgarité, des injures, etc. C’est exactement ce à quoi on assiste avec Internet.

Avec Internet, la rumeur, les violences, les atteintes au droit et à la dignité, sont sans frontières, elles se répandent parfois sans sources précises. Cette immatérialité, l’anonymat des auteurs, c’est aussi un problème, non ?
Internet a poussé à son paroxysme ce à quoi nous avions assisté avec la libéralisation des ondes et même de la télévision. Globalement, la liberté d’expression s’en trouve renforcée mais, simultanément, étant donné cette absence apparente de régulation, cela permet aussi, il est vrai, à une série de diffamations, de rumeurs, d’atteintes diverses de se répandre. Tout n’est donc pas idéal dans l’univers Internet. Notons par ailleurs que si le débat de la dernière campagne présidentielle, en France, n’a pas pu échapper à l’incantation, à la diffamation et à l’injure, c’est peut-être aussi parce qu’Internet et les tweets ont joué un rôle important auprès des chaînes d’information (et du coup auprès des grandes chaînes généralistes) : ces grands médias se sont crus obligés de relayer ce qui ne le méritait pas forcément… Il y a eu un « sarkobashing », relayé depuis l’avenue de Ségur (siège de campagne de François Hollande), comme désormais il y a un « hollandobashing », encouragé du côté de l’UMP. Le débat n’a pas été aussi élevé, porté sur de vrais sujets, qu’on aurait pu le souhaiter.

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Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET
(in la Revue Civique Hors-Série, Hiver 2012-2013)

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