Allemagne : paysage politique troublé, à un an des élections générales (par la Fondation Jean Jaurès)

Les médias préconisent souvent les recettes du modèle allemand mais, en interne, un certain malaise trouble les citoyens de l’Allemagne. La grande coalition entre les sociaux-démocrates du SPD et les conservateurs de la CDU donne l’impression d’être « à bout de souffle », tant les problèmes se multiplient : la crise migratoire, les ratés de la politique sociale et l’inexorable montée des extrémistes de l’Alternative für Deutschland (AfD) sont autant de défis qui « pourraient mettre un terme à l’action » de la coalition dirigée par Angela Merkel. Rhétorique xénophobe, précarité sociale, quels sont les éléments à l’origine de la contestation électorale ?

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À un an de l’élection fédérale en Allemagne, Gabriel Richard-Molard, Docteur en droit européen de l’Université de Potsdam et consultant politique auprès du Parlement européen, propose, dans une note politique présentée par la Fondation Jean Jaurès (25.05.16), une réflexion visant à déchiffrer l’état des lieux de notre voisin allemand : « la vie politique allemande se lit au baromètre du sondage hebdomadaire relatif aux élections législatives ». Si le SPD passe à l’heure actuelle en-dessous de la barre des 20% d’intentions de vote en ne rassemblant que 19,5% des voix, la CDU est aussi, avec 30,5%, à son plus bas niveau historique. Les écologistes, jusqu’à maintenant troisième force politique du pays, semblent avoir cédé la place au parti d’extrême droite eurosceptique « Alternative für Deustchland », qui atteint 15%. Voici une synthèse de principaux points énoncés par cet expert en politique allemande.

1/ La montée de l’AFD, parti d’extrême droite. Le parti a réussi à devenir, lors de l’élection (régionale) de mars 2016, la deuxième force politique de Sachsen-Anhalt et la troisième dans le Bade-Wurtemberg ; dans les deux cas devant les sociaux-démocrates. Le parti capitalise du soutien autour de la question migratoire et de la souveraineté économique. L’ennemi serait ainsi le réfugié ou l’immigré qui « viendrait profiter des prestations sociales en en privant ainsi le citoyen national ». Selon cet expert, ce ne sont ni l’augmentation du taux de précarité de l’emploi, ni l’accroissement de l’inégalité de la répartition des richesses qui favorisent la montée de l’extrême droite en Allemagne : c’est plutôt le mythe de l’indépendance allemande et de la reconquête de la souveraineté nationale liée au Deutsch Mark, qui serait la principale explication.

L’accord CDU-PSD touche ses limites

2/ L’implosion de la coalition conservatrice. Les deux partis de droite composant la plateforme politique d’Angela Merkel est en risque de rupture. Le désaccord entre la CDU de la Chancelière et son pendant bavarois de la CSU est si fort que même le Ministre fédéral des Finances, Wolfgang Schäuble, a pris position sur la question en déclarant qu’un tel dénouement serait une erreur historique. La cause du malaise est la montée de l’AfD, que certains considèrent comme la conséquence inévitable de la politique « de gauche » de la Chancelière en matière de migration. En Allemagne, parler de parti à la droite de la CDU n’est pas anodin, affirme Richard-Molard, puisque la droite allemande considère que « à la droite du CSU, il ne peut exister de parti démocratiquement légitime ». Les tensions s’expliquent donc en raison de la peur des conservateurs de perdre leur électorat au profit de l’AfD et de la radicalisation du débat politique.

3/ Les sociaux-démocrates en difficulté. La grande coalition s’est avérée un vrai cauchemar pour le parti de Sigmar Gabriel (le parti social-démocrate, SPD) : si ce parti a été à l’initiative des toutes les réformes sociales du mandat comme le salaire minimum, il n’en bénéficie pas du tout électoralement. Selon Richard-Molard, des déclarations extrêmement contre-productives comme celle de la Ministre de l’Emploi et des Affaires Sociales, appartenant au parti de gauche, sur la nécessité de réduire encore plus les bénéfices sociaux des migrants citoyens de l’Union, ont largement contribué à la déstabilisation de la base militante du parti.

4/ Une grande « coalition » gouvernementale ? L’accord entre la CDU et le SPD touche ses limites parce que le SPD commence très sérieusement à ressentir les choix faits tout au long de la législature en matière financière, notamment sur les enjeux de l’Union européenne, où Angela Merkel s’est mise en position de leadership, et parce que la Chancelière s’est approprié des revendications de la gauche en matière sociale et migratoire. Certes, la CDU devra bientôt virer à droite pour reconquérir l’électorat perdu en faveur de l’AfD, mais l’avenir du SPD, selon Richard-Molard, est de son côté pour le moins incertain.

L’ensemble de l’analyse sur le site de la Fondation Jean Jaurès

Rafael Guillermo LÓPEZ JUÁREZ

(juin 2016)