Des théories du complot à l’islamisme : le documentaire « Complotisme, les alibis de la Terreur » (pour France 3)

La Revue Civique était présente lors de la projection en avant-première du documentaire « Complotisme. Les alibis de la Terreur » (France 3, en première diffusion le mardi 23 janvier 2018 à 23h20), projection accompagnée d’un débat dans les locaux de la Fondation Jean Jaurès. Ce documentaire, co-réalisé par Rudy Reichstadt (rédacteur en chef de Conspiracy Watch, qui analyse et lutte contre les théories du complot) et Georges Benayoun (producteur de cinéma et de télévision), met l’accent et en alerte sur le rôle de préparateur psychologique joué par diverses théories du complot en vogue sur le net (mythe du complot juif, eschatologie islamique, fake news diverses, services secrets supposément derrière les attentats, etc.), avant des passages à l’acte antisémites, djihadistes et terroristes. Ou plus prosaïquement, ce même documentaire met l’accent sur la façon dont ces théories complotistes mènent à la confusion des esprits et à l’obscurantisme une part grandissante des citoyens, notamment les plus jeunes, comme le révélait par ailleurs une récente enquête d’opinion sur le sujet. Voici notre synthèse du documentaire et du débat qui s’en est suivi.

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Un documentaire qui se veut à la fois un électrochoc et une source factuelle

La démarche du film est de montrer l’enchaînement dans la folie complotiste, voire islamiste, par du factuel et de l’inattaquable, notamment des vidéos d’archives: des propos complotistes de terroristes djihadistes tristement connus ; mais aussi de Tariq Ramadan et de son frère Hani, de Thierry Meyssan, Alain Soral, Michel Collon, Matthieu Kassovitz, Karl Zéro, ainsi que des propos complaisants d’Edwy Plenel et d’autres personnages publics par ailleurs… Ces extraits étant entrecoupés d’interviews de témoins et de chercheurs de divers horizons. A propos des leaders d’opinion conspirationnistes, « leurs soutiens financiers sont souvent opaques, mais leurs cibles ne changent jamais » (souvent la CIA, les « RG » ou « les Juifs », pris dans une globalité symptomatique), énonce le documentaire.

Le complot « judéo-croisé » dans l’idéologie djihadiste

Dans le documentaire, le chercheur  Pierre-André Taguieff (CNRS) note que la thèse d’un complot « judéo-croisé » basé sur la croyance dans une complicité globale entre juifs et chrétiens contre « les musulmans », est « totalement banalisée » et instrumentalisée dans la sphère djihadiste. Le djihadisme a besoin de justification comme tout totalitarisme, analyse le chercheur. « L’idée que les musulmans sont assiégés est profondément ancré dans l’islam radical (…). Le djihadisme est à la fois complotiste, terroriste et apocalyptique ». Cependant « on ne se radicalise pas en regardant deux ou trois vidéos » seulement, il s’agit d’un processus progressif et souvent long, souligne le documentaire.

Attentats de Charlie Hebdo : 25 % des 18-25 ans pensaient à une « mise en scène »

Pierre-André Taguieff constate aussi, dans ce film, que le fait qu’une thèse soit « officielle » joue parfois désormais contre elle en suffisant à la discréditer. Ainsi, deux semaines après les attentats de Charlie Hebdo, 25 % des 18-25 ans pensaient qu’il s’agissait d’une « mise en scène » organisée par l’État !

Autre thèse islamiste et complotiste populaire évoquée dans le documentaire : les djihadistes ne feraient que « réagir » à « l’islamophobie ». Pour Serge Hefez, un des interviewés du film, cela fait partie d’un processus d’endoctrinement : le complotisme s’en prend aux innocents en faisant passer les coupables pour des victimes (« je suis en légitime défense car c’est moi qui suis attaqué »).

Parmi les autres interventions fortes du documentaire : Abdelghani Merah, frère du djihadiste Mohammed Merah, qui relève et dénonce le fait que beaucoup de jeunes lui ont affirmé des théories complotistes parmi les plus fumeuses, dont celle-ci : si son frère a commis ces actes criminels terribles, c’était pour permettre à Nicolas Sarkozy d’être réélu !

Le documentaire de Georges Benayoun et Rudy Reichstadt, ci dessous en intégralité :

Un inquiétant renouveau des croyances complotistes

Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et intervenant lors du débat organisé par cette Fondation, a introduit ce même débat en constatant un renouveau des croyances complotistes. Sa définition du complotisme est la suivante : « derrière tout ce qui se passe dans le monde, il y a quelqu’un qui tire les ficelles » et cela devient d’autant plus du complotisme « quand on veut faire croire à une conspiration délibérément cachée au grand public« . Historiquement, les théories du complot se manifestent par exemple au XVIIIè siècle avec la thèse du complot jésuite, puis plus tard dans les milieux contre-révolutionnaires (envers les « Illuminés de Bavière » et les Franc-maçons en particulier). C’est à partir des années 1880 que le thème du complot « judéo-maçonnique » prend réellement son essor, et c’est ce thème qui a été récupéré à la fois par l’extrême-droite et par l’islamisme, rappelle Jean-Yves Camus. « Dans toutes les sociétés humaines avec du pouvoir et du secret, il y aura toujours de vrais complots » précise Rudy Reichstadt.

Selon Georges Benayoun, le rôle d’internet et de certaines chaînes satellitaires étrangères émettant en France, notamment moyen-orientales, est central dans l’existence du courant complotiste en France. A titre d’exemple, à la mort du terroriste Khaled Kelkal en 1995 en France il n’y a avait guère d’internet, donc pas de théorie du complot démesurée à cette époque autour de son décès. Toutes ces théories sont aujourd’hui en libre-accès par exemple sur YouTube, déplore-t-il.

« Des digues ont cédé » dans la société française

Le lien avec la montée de l’antisémitisme est aussi évoqué. Pour Rudy Reichstadt, il y a « augmentation de la complaisance envers l’antisémitisme de la part de ceux qui se disent victimes de racisme (…). On a franchi un palier depuis le début des années 2000, dont on n’est jamais revenu. Ces dernières années, 40 % des actes racistes étaient antisémites » en France, souligne-t-il. Le chercheur prend pour exemple la comparaison entre les mobilisations massives en France dans les années 1990 du fait de la profanation du cimetière juif de Carpentras et leur absence suite au supplice d’Ilan Halimi en 2006. « Des digues ont cédé«  selon lui dans la société française.

Que faire alors ? Comment faire face à cette « rupture du monde commun » (Hannah Arendt) ? Comment « faire société » avec des gens radicalement en désaccord avec notre histoire commune et en rupture avec le simple énoncé des faits réels ? Les professeurs, qui doivent réhabiliter l’art du raisonnement et de l’esprit critique à l’école, et les journalistes, qui ne peuvent par ailleurs se permettre de donner la parole à n’importe qui sous prétexte de faire de l’audimat, sont en première ligne dans ce combat, selon les intervenants. Ces derniers ajoutent qu’à moins de verser dans le racisme, l’antisémitisme ou le négationnisme, le complotisme n’est pas un délit mais une opinion… C’est donc à la société de se mobiliser et pas à l’État de droit ou sécuritaire, selon les intervenants au débat suscité par le documentaire.

Il n’en reste pas moins que c’est la démocratie elle-même qui finit par être en danger. Car si, au-delà des opinions, chacun a ses propres faits – qui font l’histoire, ancienne comme en cours – il n’y a plus de dialogue possible. « C’est un phénomène qui a de l’avenir et nous allons devoir vivre avec des complotistes » en nombre parmi nous, concluent les deux auteurs du documentaire.

T.L.

(janvier 2018)

Le reportage « Complotisme. Les alibis de la terreur », co-réalisé par Rudy Reichstadt et traitant des liens entre complotisme, antisémitisme et islamisme en France, diffusé sur France 3 le mardi 23/01/2018 à 23h20, est disponible ici en libre accès et en intégralité sur Youtube.

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