Alexandre Jardin : « Deux grands naufrages »

Alexandre Jardin (© Pascal Rostain)

L’écrivain Alexandre Jardin, fondateur de « Lire et faire lire » (association luttant contre l’illettrisme), tire ici un signal d’alarme : il estime que « nous assistons à deux grands naufrages », celui du décrochage de 80 000 enfants chaque année dès le CP ; et celui du « collège unique », une « illusion d’égalité », trop d’adolescents subissant l’échec durable. Il en appelle, avec vigueur dans cet entretien, à un sursaut des autorités et à une révolution culturelle. Au lieu de se perdre dans des considérations quantitatives et budgétaires, dit-il, mettons le paquet sur la détection et la diffusion des bonnes pratiques éducatives et ouvrons les fenêtres de l’école sur toutes les réalités positives – y compris celles des métiers et de l’entreprise – qui l’entourent. Ce sera la meilleure façon d’enrayer la spirale de l’échec, et du chômage des jeunes.

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La REVUE CIVIQUE : Qu’est-ce qui ne va pas dans le système éducatif français ?
Alexandre JARDIN :
Nous assistons à deux grands naufrages. Le premier c’est l’échec lourd et massif d’environ 80 000 jeunes élèves qui, chaque année en CP, loupent le virage de l’apprentissage de base : celui de la lecture et du calcul.
C’est l’estimation la plus basse des enfants qui ont décroché. Cet échec massif de notre école primaire, la société ne peut plus l’encaisser car cela provoque une exclusion progressive d’une partie de chaque classe d’âge, et l’expérience montre que notre système ne propose pas de réel rattrapage pour ces enfants là. C’est ainsi que l’on arrive au chiffre de 15 % des élèves, qui ne maîtrisent pas l’écrit à l’entrée au collège. Un chiffre inacceptable pour une société moderne comme la nôtre.

Le deuxième grand naufrage, c’est le « collège unique » à la française, qui se perpétue avec l’accord de toutes les élites françaises contre le peuple. Les élites syndicales, les élites économiques, les élites politiques savent protéger leurs enfants des effets désastreux du collège unique alors que les enfants du peuple, eux, sont les grands perdants du système ! Du coup, on condamne sciemment, à grand frais et dans un grand élan républicain, les enfants des classes populaires à l’expérience de l’échec prolongé. Cela représente une violence sociale, proprement scandaleuse pour ces élèves, violence qu’ils nous renvoient parfois méchamment, et on peut comprendre pourquoi.

Le collège unique est pourtant présenté comme une garantie d’Égalité, le moyen de compenser les inégalités de traitement, d’intégrer tous les élèves dans un modèle « d’éducation pour tous ». Selon vous, c’est une fiction, et il faudrait un collège différencié, à plusieurs vitesses ?
L’égalité de ce modèle est une fiction, oui. On nous présente, en vitrine, un paquet cadeau, républicain et généreux, mais qui en arrière-boutique est une machine cruelle à fabriquer l’échec et à garantir le blocage de l’ascenseur social : c’est une illusion totale !
Dès la classe de 4e ou de 3e, il faudrait, pour l’intérêt des élèves, commencer à aller vers des classes de découverte des métiers. L’énorme malentendu est que, dans notre culture dominante, cette découverte des métiers revient à prendre un ticket pour des trajectoires socialement perdantes ou dévalorisées, tout simplement parce que nous avons perdu, dans notre pays, le sens et l’honneur des métiers. Collectivement nous vivons comme un déshonneur d’avoir un métier ! Ce qui est, avec le recul, hallucinant ! Les adultes ne gagnent-ils pas leur vie grâce à des métiers ? Notre système éducatif a, en grande partie, oublié cette réalité !

On attend 40 % de chômage ?!

D’où vient ce déni de réalité ?
Cela s’est progressivement installé dans les esprits avec la mystique de l’éducation issue de la IIIe République. Une mystique qui fait que, récemment, on a vu le Président de l’Assemblée Nationale, à peine installé, faire venir l’instituteur qui lui avait permis « d’échapper » au métier de garagiste ! Il s’en est honoré, devant la presse, disant par là à l’ensemble des Français que si, par malheur, ils étaient garagistes c’étaient un déshonneur, le signe d’un grand échec.
Je n’arrive pas à comprendre que notre pays qui atteint 23 % de chômage chez les moins de 25 ans continue dans cette voie. On attend quoi pour se réveiller, pour dire qu’il est urgent de donner un avenir professionnel aux enfants, qui sont les premières victimes du système général, tel qu’il est conçu dans l’uniformité actuellement ? On attend que le chômage des jeunes atteigne 40 % ?!
Ce que je crois profondément, c’est que pour connaitre et vivre une mobilité sociale, celle de la réussite, il est absolument nécessaire au moment de l’adolescence d’avoir confiance en soi. L’expérience de l’échec, chez un(e) adolescent(e) est probablement ce qu’il y a de plus destructeur, surtout chez les garçons. Il faut qu’on leur donne l’expérience de la réussite, dans une branche ou dans une autre, et que l’on cesse de penser qu’aller vers un métier est un signe d’acculturation.

Cela suppose probablement un autre accompagnement culturel pour nos filières professionnelles : ce n’est pas parce que je choisis un métier technique que ma culture théâtrale doit être déficiente. Je ne pense pas que le système général en place emmène d’ailleurs nos classes d’âge vers la culture la plus étendue ! Et si l’on croit cela, il ne faut jamais avoir mis les pieds dans un collège de banlieue !
Je pense que dès la 4e et la 3e, il faut permettre aux élèves d’aller vers des filières professionnelles, avec des systèmes de passerelles, permettant de changer de voie, et de progresser. Parce qu’il faut aussi pouvoir bifurquer, on n’est pas le même en 4e, en 3e et en 2de. Il faut aussi remettre en question la nécessité d’avoir le Bac pour faire des études supérieures. Il faut savoir organiser des passerelles entre différents niveaux d’études, et prévoir davantage d’équivalences pour gravir les échelons, en dehors de la voie classique.

La classe de 4e, n’est-ce pas trop tôt comme orientation dans le parcours des jeunes ?
Il faut avoir mis régulièrement les pieds dans les collèges, en banlieue notamment, pour voir quelle est aujourd’hui la maturité des élèves en classe de 4!
La raison pour laquelle cela me semble une urgence sociale de leur ouvrir des voies, c’est que, si on ne le fait pas, on maintient dans des classes inadaptées des gosses qui ne jouent pas le jeu et qui peuvent faire exploser le fonctionnement des classes. Et dans toutes ces zones là en particulier, le gamin qui est volontaire, qui veut jouer le jeu, ne le pourra qu’avec de grandes difficultés car une partie de sa classe aura décroché et sera tentée de perturber les cours. L’ascenseur social se bloque ainsi dans les deux cas de figure, c’est perdant de chaque côté, pour ceux qui ont décroché et pour ceux qui veulent s’accrocher.

L’Allemagne n’a pas notre problème

Des filières professionnelles existent, aujourd’hui ; il y a les « lycées pro » ?
Oui, quand je parle de ces classes de découverte des métiers, elles existent déjà. Mais elles sont très inégales. Des initiatives naissent heureusement du terrain. En réalité, aujourd’hui, le collège n’est pas véritablement un collège unique, mais le nouveau Ministre de l’Éducation Nationale a indiqué vouloir remettre le cap vers cette folie ! Je ne comprends pas comment un homme, ayant une ambition sociale, peut à ce point dénier le réel.

Concrètement, vous préconisez quoi ?
Il faut que l’on trouve des orientations, assez tôt pour ceux qui décrochent, qui mènent à l’expérience de succès, c’est mon obsession, car c’est décisif pour un parcours humain. Il faut une ouverture bien plus large des filières professionnelles, avec beaucoup de passerelles. Ce qui veut dire, probablement aussi, remettre en cause l’étonnante fermeture de notre milieu éducatif au tissu économique. Les chambres de métiers, par exemple, ne sont que marginalement associées à la vie de nos collèges. Au nom de quoi ? Au nom de quel principe supérieur ? L’Allemagne n’a pas ce problème là, la condition ouvrière et l’apprentissage professionnel n’y sont pas vécus de la même manière qu’en France.

Vous soulignez aussi la limite des approches quantitatives, celle des budgets et des emplois notamment – qui ont pourtant fait florès pendant la campagne présidentielle – pourquoi ? Parce que c’est du pur électoralisme. Il n’y a évidemment pas de corrélation, d’une manière globale, entre réussite éducative et budgets. Cela se saurait dans le monde entier, et ce serait si simple !
Quand on regarde les pratiques innovantes dans certains établissements, on voit que leurs performances viennent d’une révolution des pratiques plutôt que d’une question d’effectif. Par exemple, dans les lycées agricoles, les élèves partent souvent en « classe verte » la première semaine. Une vie communautaire soude une promotion, et au cours de cette semaine on évalue aussi les déficiences des élèves. À la fin de cette semaine, est prévu un plan de rattrapage pour toute la promotion. C’est tout simple comme pratique, mais c’est efficace. Et ce n’est pas une question de budget.
Aujourd’hui en France, les lycées agricoles qui ne dépendent pas de l’Éducation nationale, ont une forte autonomie, ils représentent d’ailleurs une école de la deuxième chance, ce n’est pas un hasard. Il y a une foultitude d’expériences qui démontrent que des changements de pratiques sont bien plus efficaces socialement qu’une approche comptable.

C’est très simple si on regarde notre propre vie, notre propre scolarité, nous avons tous eu des profs qui ont compté : est-ce que leur enseignement était de grande valeur parce qu’ils étaient de grandes valeurs, ou était-ce lié au nombre d’élèves dans la classe ? ! Et si jamais c’est le nombre d’élèves qui prévaut, alors, il faut tout de suite arrêter les cours en amphi ! En revanche, ce critère joue pour certaines classes comme celles des tout-petits. Je ne dis pas que les questions du nombre d’élèves n’interfèrent pas sur les résultats mais cela n’est qu’un des paramètres à apprécier. Ce n’est pas sûr qu’il soit un paramètre central.

L’expérience « école ouverte »

Je préfèrerais mettre mon enfant dans un établissement à classes surchargées mais qui, par exemple, met en œuvre l’expérience « école ouverte » et qui par conséquent accueille des enfants hors temps scolaires en leur proposant d’autres expériences de vie (en lien avec le milieu associatif ou institutionnel) dans leur établissement. Le dispositif « école ouverte », développé par Lionel Jospin, est infiniment plus performant socialement qu’une approche numérique. On sait qu’un enfant qui va participer, par exemple, à une expérience de pompiers dans son collège pendant les vacances, n’aura pas du tout le même regard sur son collège le lundi de la rentrée.
J’ai personnellement beaucoup milité pour proposer aux établissements des programmes clés en main pour nourrir « l’école ouverte ». En Île-de-France, nous avions créé des sections d’élèves pompiers, expérimentées à Évry, élargies ailleurs dans la région. Cela a été un grand succès pour les élèves qui y ont participé.

Dans le domaine clé de la lutte contre l’illettrisme, vous avez permis, avec l’initiative « Lire et faire lire », d’enclencher une expérience importante en France. La généralisation de cette belle expérience, qui permet à de jeunes retraités bénévoles de soutenir la lecture de jeunes élèves, ne pourrait-elle pas être assurée par l’Éducation Nationale ?
« Lire et faire lire », ce sont 13 000 bénévoles qui s’occupent chaque semaine de 350 000 enfants, en complément de l’action éducative classique. Je me bats depuis 1999 pour étendre cette pratique avec le rêve, qu’un jour, un Ministre décidera de généraliser « Lire et faire lire » à l’ensemble des écoles primaires et maternelles françaises.
Sur le papier c’est aberrant de ne pas le faire, cela ne coûte rien ! Je suis archi-pour ! C’est une énigme pour moi que les différents Ministres, qui nous ont parfois soutenus ponctuellement, n’aient pas généralisé cette pratique. Je sais que la Ligue de l’Enseignement fait tout pour appuyer ce projet auprès du nouveau Ministre mais, à ma connaissance, le dossier n’a pas encore avancé.

C’est une décision politique, cela suppose quelques tout petits moyens, il faudra renforcer un peu l’encadrement mais c’est absolument minuscule comme investissement par rapport à l’enjeu. On pourrait faire une nation de lecteurs, en pariant sur nos retraités disponibles en nombre, si un Ministre s’avisait de répandre cette bonne pratique qui a largement fait ses preuves. Il est vrai que le Ministre doit en ce cas rentrer aussi dans le jeu politique et syndical, il n’est pas certain qu’il y arrivera !

Une nouvelle vie civique après 60 ans

Sur cette question centrale du lien intergénérationnel, qu’est-ce qui pourrait être imaginé encore, en dehors du champ éducatif ?
« Lire et faire lire » est, pour moi, un laboratoire. Si nous étions des gens civilisés, nous remettrions en question l’idée que l’on se fait, généralement en France, de la retraite. C’est une idée qui est née dans un contexte économique et social complètement différent. Aujourd’hui, les gens à partir de 60/65 ans ne se reconnaissent plus dans les représentations de la vieillesse d’hier.
Ce n’est d’ailleurs pas forcément une bonne nouvelle de partir à la retraite, il suffit de voir lors de pots de départ, à quel point l’intéressé est stressé, désemparé parfois. Il n’est pas normal d’ostraciser ainsi les êtres humains, à partir de l’âge de 60/65 ans, de les prier de devenir des purs consommateurs-contribuables, des êtres passifs.
À mon sens, on devrait bâtir une bonne douzaine de programmes sur le modèle de « Lire et faire lire » pour que la bascule dans l’âge de la retraite soit le début d’une nouvelle vie communautaire et civique. Plutôt que de réinventer l’eau chaude, je préfèrerais qu’on fasse comme pour « Lire et faire lire » (qui a été la reprise à l’échelle nationale d’une initiative brestoise) : qu’on regarde toutes les associations qui ont un savoir-faire en ce domaine intergénérationnel, et qu’on étende les bonnes pratiques. Il y a par exemple des associations de retraités qui parrainent des créateurs d’entreprises, il devrait donc y avoir un grand programme national qui généralise cette pratique. Un accompagnement des chômeurs par les retraités, des grands programmes écologiques aussi, soutenus par les retraités.
Lorsque des personnes s’engagent dans une action civique ils sont socialisées, ils sont réellement utiles, ils trouvent une forme de joie alors que le départ sec à la retraite est rarement synonyme de joie !

Des endroits, comme les établissements pour personnes âgées, qui aussi sont des lieux parfois laissés à l’abandon du lien, social et humain, entre générations…
Je fais une très grande différence entre le troisième et le quatrième âge. Je pense que si l’on remet en question notre façon de voir le troisième âge, on aura un quatrième âge en meilleur forme. En effet, si on commence à désocialiser un être humain aux alentours de 60 ans, on le retrouve à 85 ans en très mauvais état psychique. Et entre le troisième et le quatrième âge, des relations utiles pour les plus âgés sont à imaginer.

Le grand renfort des retraités

Comment faire en sorte que les institutions concernées, qui encadrent les gens physiquement par exemple quand il s’agit des personnes très âgées, prennent davantage en compte cette dimension et fassent les jonctions avec des institutions ou établissements, qui concernent d’autres âges ?
Cela supposerait une énorme révolution mentale dans le cerveau de nos politiques ! À chaque fois qu’ils sont élus, ils pensent que c’est à eux d’agir avec des moyens publics. Ils n’imaginent pas encore qu’ils pourraient faire agir le peuple, qui a voté pour eux.
Nous avons une culture du service public qui fait que quand un politique ne peut pas dépenser, il croit qu’il ne peut pas agir ! Ce qui relève de l’aveuglement collectif ! Aujourd’hui, nous sommes dos au mur financièrement. Il faut donc trouver d’autres solutions, et pour les politiques changer de logiciel. C’est du bon sens !
Dans la plupart des politiques publiques, on est dans le désert de l’innovation. La révolution mentale n’a pas encore eu lieu. Quand on a construit « Lire et faire lire », on l’a aussi fait pour montrer un exemple : la société peut pour partie prendre en charge, positivement et efficacement, une cause d’intérêt général, l’illettrisme. On le retient davantage comme un exemple positif pour les enfants, alors que c’est aussi vrai aussi pour les adultes, ces très nombreux jeunes retraités qui y participent.

Le secteur de la vie associative est une mine d’innovation. Il faut simplement que les exemples inspirent et guident les politiques publiques, et que les politiques cessent de penser l’inverse !

Le lien intergénérationnel est un sujet d’avenir, non ?
Oui, c’est un terrain qui est encore quasi vierge en France. Il y a pourtant beaucoup d’expériences menées, localement, mais nous les menons en France en mode mineur. Il faut passer à la vitesse supérieure. C’est possible, et nécessaire : pour transformer la France en une superpuissance éducative, il faut le renfort massif des retraités ! Si on continue à réfléchir dans le périmètre classique, nous ne deviendrons jamais une grande puissance éducative, ni une grande puissance tout court.

Propos recueillis par Georges LÉONARD
(In La Revue Civique n°9, Automne 2012)

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