Alexandre Jardin, la nécessité du « do tank » pour contrer une crise majeure

Alexandre Jardin (© JF Paga / Grasset)

Pour l’écrivain engagé, l’heure est venue de passer du « think tank » au « do tank » : « nous allons devoir faire remonter vers le débat public des gens qui ne promettent pas mais qui font. Cela reste la dernière manière de redonner du crédit à l’action politique », nous déclare-t-il. Dés le début de l’année 2014, Alexandre Jardin disait à La Revue Civique son inquiétude : « les indices d’une grave crise ne se voient pas trop car les élites masquent encore ; je pense que nous allons nécessairement vivre un épisode de très grand déréglage/re-réglage du pays. De type révolutionnaire même ». Prémonitoire, l’écrivain traçait l’horizon des prochaines élections européennes : « la première force, illusoire et cataclysmique, sera celle d’un grand parti d’extrême- droite. C’est évident que le FN risque d’être ce soir là le premier parti de France ». Entretien et mise en alerte.

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La REVUE CIVIQUE : Dans votre dernier livre « Mes trois zèbres », notamment en son chapitre 2 où vous faites l’apologie du « charlisme » – du prénom du Général de Gaulle – apologie d’une action solitaire, hyper-volontaire, lucide au risque d’être perçue comme « mégalo », vous ne cachez pas votre profonde inquiétude. Pour vous, une grande crise institutionnelle et politique est non seulement possible mais probable…
Alexandre JARDIN :
Oui. Le marché de la promesse politique s’est effondré, il y a eu un krach. Les dernières études le confirment toutes1. En conséquence, toute proposition politique construite sur une promesse est démonétisée au moment même où elle est proférée ! Nous allons donc devoir faire remonter vers le débat public des gens qui ne promettent pas mais qui font. Cela reste la seule et la dernière manière de redonner du crédit à l’action publique et politique.

Or, le problème est, aujourd’hui, que tout le débat public, à dimension politique ou civique, est monopolisé par des gens qui ont un logiciel du passé, reposant sur des promesses. Pas un politique ne dit « je vais faire tout de suite ». Tous disent : « je ferai plus tard, si je suis élu… » Et même quand ils sont élus, ils continuent à faire des promesses, des annonces, au lieu de faire précéder l’action à la parole. François Hollande arrive pour ses vœux à la télévision et dit : « je vais faire un pacte de responsabilité pour les entreprises ». Pourquoi n’est-il pas d’abord passé à l’action puis, ensuite, venu en parler aux Français ?

Ce système de « promesses » permanentes n’est pas nouveau, en politique. En quoi ce phénomène, ce syndrome de la parole politique boursouflée de promesses, s’est-il aggravé ?
Il y a eu un effet cumulatif. Je dirais que le premier grand krach a eu lieu sous la période Sarkozy. Cet homme a été élu en 2007 avec le mot « rupture ». Mais il n’y a jamais eu de rupture du logiciel économique français pendant les cinq ans. Ce qui pose quand même un problème ! Nous sommes dans une Nation qui vit un épisode traumatique. Les Français espèrent quelque chose qui ne vient pas, tout en vivant une crise.

Les hochets de la vie médiatique

Ensuite, vous avez la période Hollande, qui nous refait des promesses : « Moi, Président, etc. » Et rien n’a lieu… Par exemple, la TVA sociale est annulée puis rétablie de manière subreptice ! Quand je dis « rien n’a lieu », je parle des choses fondamentales qui déterminent la vie des gens, je ne parle pas des hochets qui agitent la vie médiatique. Il y a eu une promesse de redressement du pays, promesse qui ne peut pas fonctionner puisqu’il est matériellement impossible de redresser un pays sans faire alliance avec ses forces vives.

Après des années d’inertie chiraquienne, qui suivait un second septennat de Mitterrand qui a brillé par son inertie… cela fait extrêmement longtemps que la parole politique n’affecte plus la réalité, qu’elle tourne en vase clos, que les citoyens ont débranché. Comment voulez-vous que cela puisse continuer sans secousses, politiques ou civiques ?

Sommes-nous au bord d’une crise politique grave ?
C’est évident ! Pour qu’un système fonctionne, il faut un minimum de soutien, de consentement du peuple. Pour l’instant, les indices d’une grave crise ne se voient pas trop car les élites masquent encore mais je pense que nous allons nécessairement vivre un épisode de très grand « déréglage / re-réglage » du pays. De type révolutionnaire même, vu que le système ne fonctionne plus.

Même les institutions de la Ve République, voulues par le général de Gaulle, qui semblent solides ?
Les institutions ne sont rien sans les hommes. Vous pouvez donner de grands pouvoirs à quelqu’un qui n’en a pas intérieurement, il ne l’exercera pas. C’est ce que nous sommes en train de vivre depuis maintenant un très grand nombre d’années.

Les trois mondes qui agissent

Qu’en déduisez-vous pour les « forces vives de la Nation », les citoyens et acteurs de la société civile, comme action possible et souhaitable, avant que cela ne craque ?
Nous avons une chance historique : nous n’avons pas de sauveur ou d’homme providentiel (comme c’est souvent le réflexe français) sous la main. La société civile va donc devoir se conduire de manière adulte ! Et entreprendre des actions concrètes.
Ce qui d’ailleurs correspond au génie d’une société moderne et développée, qui fonctionne d’une manière beaucoup plus horizontale que verticale. La révolution Internet est passée par là, avec l’évolution des mœurs.
Nous allons sans doute assister, d’une manière ou d’une autre, à un réveil impressionnant de la société civile. Quand je dis « société civile », je parle des gens du monde associatif, des entrepreneurs, des gens du monde mutualiste : ces trois mondes ont comme point commun d’agir, de passer à l’acte. Ils prennent des initiatives et ont du pouvoir, réel.

Les autres peuvent avoir envie de prendre du pouvoir mais ils sont pris dans des systèmes hiérarchiques sclérosés. Un haut fonctionnaire, par exemple, peut avoir envie de prendre des initiatives mais il dépendra toujours in fine d’un supérieur puis d’un politique.

La culture politique française reste, en comparaison à d’autres pays, très « verticale », correspondant à cette vieille culture monarco-bonapartiste. Elle en appelle souvent à un homme (ou une femme ?) incarnant, à tort ou à raison, l’autorité. N’y a-t-il pas là, aussi, sous le masque de l’autorité « républicaine », le danger de voir une nouvelle extrême droite à visage féminin (et rassurant), appelée à jouer ce rôle du retour de « l’autorité » ?
Oui, bien sûr, il y a ce danger extrême. Nous allons nous retrouver dans un face-à-face entre une extrêmedroite qui progresse (en étant la caricature de nos partis étatiques et, par ailleurs, extraordinairement malfaisante et dangereuse) et des acteurs de la société civile, qui n’en peuvent plus de ce système politique sclérosé.

Les trois constats effrayants

Les partis classiques, même s’ils peuvent encore faire illusion lors des élections locales, n’ont en réalité plus de crédit dans l’opinion populaire. Cela va se voir de plus en plus clairement, lors des élections générales comme les prochaines élections européennes. Il est évident que le 25 mai au soir, tout cela va se solder par trois constats effrayants :

  • le parti du Président de la République sera le 3e parti de France,
  • la droite traditionnelle ne sera plus en mesure de récupérer la révolte et l’opposition populaire,
  • la première force, illusoire et cataclysmique, sera celle d’un grand parti d’extrême-droite.

C’est évident que le FN risque d’être ce soir là le premier parti de France. Il faut ne pas se promener en France pour l’ignorer encore…

Les citoyens ne vont pas s’opposer à cette duperie nationale ?
Ils ne sont pas devenus massivement favorables aux options économiques et sociales du Front National ou devenus subitement racistes. Je ne le crois pas. Simplement, ils vont utiliser ce parti pour essayer de se débarrasser de la classe politique actuelle.

Dans ce contexte, quel est votre souhait et l’action que vous proposez ?
La solution, il me semble, la plus raisonnable serait de fusionner la société civile autour de ses leaders, dynamiques et entreprenants, dans une sorte de grand « do tank ». Il faut quitter le modèle des « think tanks » pour celui des « do tanks » qui sont sources de légitimité, de crédit, de restauration de l’action publique d’intérêt général. Cela réunira les gens qui agissent et non pas ceux qui sont sur le marché de la promesse.

Personnellement, vous voulez apporter votre pierre à l’édifice ?
En tant que militant associatif, et non pas en tant qu’écrivain, je serai l’un des « agissants », oui. C’est en train de se construire, nous anticipons la fin mai. Il est évident que c’est par Internet que la société civile va s’organiser. Puisque nous n’avons pas accès au système public de financement, nous aurons recours à la technologie la moins chère et la plus efficace pour mettre en réseau.

Avez-vous l’ambition d’entrer dans la bataille des élections, actuelles ou futures ?
Car, en démocratie, l’élection peut aussi être un moyen de reconstruire un édifice civique qui s’effondre, non ? Je ne souhaite pas entrer dans une logique électorale, non. Je préfère consacrer mon énergie à construire, plus utilement, un « do tank ». Nous verrons bien le moment venu mais ce que je ne veux pas, c’est que rien ne soit prévu avant le 25 mai 2014, et que l’on se retrouve comme des idiots, sans solution, devant notre poste de télévision, sans recours possible pour le lendemain. Il ne s’agit pas de re-fabriquer des hommes providentielles mais une société providentielle, mûre et moderne, capable du meilleur. Cela n’a rien à voir avec les « recettes » politiques habituelles, ni avec un ou des leaders providentiels.

Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET
(In La Revue Civique n°13, Printemps 2014) 

► Se procurer la revue
Lancement du « do tank » les Zèbres 

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1) Cf 5e édition du Baromètre de la confiance du CEVIPOF (Sciences Po), publiée en janvier 2014.

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