Vincent Crouzet a passé plus de 20 ans à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure; le service de renseignements français qui opère à l’étranger), envoyé « en projection » dans divers pays, d’Afrique notamment, et au Liban. Il vient de publier le récit de son exceptionnelle expérience dans le livre « Le jour où je suis devenu espion », paru éditions de l’Observatoire (qui inaugure ainsi une nouvelle collection, « Le jour J », dirigée par Caroline Fourgeaud-Laville). Le fondateur de la Revue Civique, Jean-Philippe Moinet, ancien grand reporter politique, avait connu ce sympathique personnage quand le jeune Vincent Crouzet était dans la lumière de la vie politique, dans l’univers du centre droit auprès de Valéry Giscard d’Estaing. Jean-Philippe Moinet l’a retrouvé, il y a quelques années, comme auteur de roman d’espionnage, à la fois bien écrit et bien documenté… et pour cause (même si les précisions stratégiques et sensibles sont évitées dans ses écrits).
Cet auteur talentueux, désormais intervenants réguliers dans divers médias (LCI en particulier, où il analyse les enjeux géostratégiques actuels), raconte dans son livre les moments de recrutement et d’opérations au sein de la grande « Maison » DGSE, où il a vécu des aventures épiques, parfois rocambolesques et dangereuses, au service de la France. En particulier en Angola au temps où, dans ce pays placé dans le giron dictatorial pro-soviétique, une guerilla pro-occidentale (menée par un leader charismatique Jonas Savimbi) bénéficié du soutien du service secret français. Un livre qui passe en revue une série d’épisodes hauts en couleurs, en même temps que des années d’un engagement hors du commun dans les coulisses de l’Histoire.

Vincent Crouzet livre, au grand plaisir du lecteur, des épisodes de son extra-ordinaire tranche de vie.
Vincent Crouzet, qui raconte donc une grande partie de sa vie antérieure, répond ici à Jean-Philippe Moinet pour La Revue Civique sur les leçons de cette extra-ordinaire tranche de vie, qu’il livre au grand plaisir du lecteur. Et sur son analyse sur la période de turbulences que traverse actuellement l’Europe, en particulier à cause de la guerre provoquée depuis 4 ans par la Russie de Poutine en Ukraine. Pour lui, il nous le dit sans détours, » nous devons nous préparer mentalement, budgétairement, matériellement, à un conflit de haute intensité avec la Russie, et ce avec un but dissuasif. Nous devons montrer à nos adversaires, même nos ennemis, que nous sommes prêts ». Entretien.
-La Revue Civique : vous racontez dans votre dernier livre une part passionnante de votre vie antérieure, passée comme agent de la DGSE sur divers théâtres d’opérations. Vous racontez sans tout livrer, bien sûr. Avec le recul, et maintenant que vous menez une vie dans la lumière (notamment des spots TV de LCI), que retenez-vous surtout de ces années d’engagement dans l’ombre, en termes de force et d’enseignement ?
-Vincent CROUZET : Je retiens une meilleure compréhension du monde, certainement. Le déplacement sur le terrain permet de rompre la bulle informationnelle qui régit notre vision des événements. Une « projection » sur une zone de crise permet de confirmer les impressions ou les ressentis que l’on pourrait avoir ou de les tempérer. Tous les reporters de guerre vivent aussi cette expérience : les choses apparaissent souvent plus compliquées et moins manichéennes.
Le travail d’un agent de renseignement, sa fonction, est de faire remonter des renseignements dénués de tout a priori, dans une objectivité optimale. Le pouvoir politique auquel sont diffusés ces éléments doit pouvoir s’appuyer sur leur crédibilité à fins de décision. Sur les plateaux de LCI, j’avoue aujourd’hui observer avec beaucoup d’envie (et de respect) le travail effectué par les reporters de terrain : eux aussi, comprennent mieux que personne la réalité du terrain.

« Nous devons montrer à nos ennemis que nous sommes prêts. Mais cette posture déterminée suppose aussi un soutien citoyen de la Nation dans son ensemble. »
-La Revue Civique : la France et l’Europe vivent une période bouleversée et trouble sur le plan géopolitique, notre continent étant pris en étau entre la dictature russe de Poutine sur son flanc oriental et une administration Trump qui cherche comme jamais à affaiblir l’alliance atlantique et les démocraties européennes. Même si les Français et les autres peuples européens voient monter les menaces, doivent-ils vraiment se préparer à une confrontation de type militaire ou à un simple durcissement des relations internationales, diplomatiques ou commerciales ?
-Vincent CROUZET : Le durcissement des relations internationales : nous y sommes. Tout est tendu, et sur un fil. Le retour des ambitions des empires induit une pression constante sur les démocraties. La Russie et les États-Unis nous mènent une guerre idéologique féroce à même de détruire nos modèles de sociétés. Nous nous défendons désormais avec vigueur, notamment dans les domaines numériques par lesquels nous sommes les plus agressés. Cette guerre dite hybride pourrait finalement nous réconforter en nous laissant croire que les attaques ne seront que question d’influence, ou d’ingérence. Pour l’heure, c’est le cas, et c’est déjà un danger permanent, notamment en France un an avant un scrutin national.
Cependant, nous devons aussi nous préparer mentalement, budgétairement, matériellement, à un conflit de haute intensité avec la Russie, et ce avec un but dissuasif. Nous devons montrer à nos adversaires, même nos ennemis, que nous sommes prêts. Mais cette posture déterminée suppose aussi un soutien citoyen de la Nation dans son ensemble. C’est pourquoi les propos très commentés du Chef d’état-major des Armées, le Général Mandon, faisaient pleinement sens.
Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET
(09/02/2026)










