Iran: répression intérieure et contournement extérieur. Entretien avec l’expert Clément Therme, auteur Tallandier.

Clément Therme est l’auteur de « Iran-Israël : la guerre idéologique » (éditions Tallandier) et répond ici aux questions de La Revue Civique. Chercheur associé au programme Turquie/Moyen-Orient de l’IFRI (institut français des relations internationales) et chercheur non-résident à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah), il est également membre du CETOBAC à l’EHESS et chercheur associé au Centre de Recherches Interdisciplinaires en Sciences Humaines et Sociales (CRISES), chargé de cours à l’Université de Montpellier Paul-Valéry et à Sciences Po Paris.

-La Revue Civique : Dans cette région du monde ô combien tourmentée et instable, quels sont les acteurs qui peuvent effectivement limiter l’influence idéologique et stratégique de l’Iran au Moyen-Orient ? La guerre enclenchée par les Etats-Unis et Israël le 28 février 2026 n’a-t-elle pas eu, du point de vue idéologique, l’effet inverse de celui recherché ?

-Clément THERME : Plusieurs acteurs peuvent endiguer (containment) voire même refouler (roll back) l’influence iranienne au Moyen-Orient mais aucun ne peut, à lui seul, l’effacer. Israël dispose d’une supériorité militaire et technologique évidente ; les États-Unis conservent une capacité de projection décisive ; les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, cherchent à contenir Téhéran par une combinaison de dissuasion, de diplomatie et de diversification de leurs partenariats. À cela s’ajoutent la majorité des populations des sociétés arabes elles-mêmes, souvent méfiantes à l’égard de l’influence iranienne lorsqu’elle passe par des milices ou par une logique confessionnelle.

Mais la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février a effectivement produit un paradoxe. Sur le plan militaire, elle a affaibli les capacités militaires iraniennes. Sur le plan idéologique, en revanche, elle a offert au régime iranien un puissant argument de mobilisation: celui d’un pays agressé par des puissances extérieures. Or, la République islamique excelle dans la transformation de la contrainte extérieure en ressource politique intérieure. La guerre a donc pu affaiblir l’Iran comme puissance régionale tout en renforçant, au moins temporairement, le récit victimaire et anti-occidental du régime qui utilise cette pression extérieure pour accroître la répression intérieure.

L’ouvrage éclairant de Clément Therme est paru chez Tallandier (avril 2026).

« Plus le régime se militarise autour des Gardiens de la Révolution, plus la dimension religieuse apparaît comme un vernis idéologique d’un pouvoir sécuritaire »

-Comment le régime iranien arrive-t-il à combiner en interne les éléments religieux (fondamentalistes) et politiques pour assurer son pouvoir absolu ? Cette combinaison fera-t-il à terme sa force ou sa faiblesse ?

-Clément THERME: Le régime iranien repose sur une hybridation originale entre théocratie milicienne et autoritarisme républicain. D’un côté, il mobilise la légitimité divine issue du principe du velayat-e faqih, c’est-à-dire la co-tutelle du juriste-théologien. De l’autre, il conserve des institutions électives – présidence, Parlement, élections locales – mais celles-ci sont étroitement encadrées par des organes non élus, placés notamment sous l’autorité du Guide suprême, le Conseil des gardiens de la constitution et les appareils sécuritaires. Enfin, le pouvoir judiciaire dépend du Guide et n’est pas indépendant. Qui plus est, il travaille en étroite collaboration avec l’appareil de sécurité.

Cette combinaison permet au régime de se présenter simultanément comme révolutionnaire, religieux et institutionnel. Elle a longtemps constitué une force, car elle offre au pouvoir plusieurs registres de légitimation. Mais elle devient aussi une faiblesse avec une incapacité à prendre des décisions positives. Plus la participation électorale baisse, plus la République islamique perd sa prétention à représenter la société iranienne, plus le système politique devient auto-bloquant au niveau de la prise de décision et plus les différentes institutions et factions politique se livre à une surenchère idéologique. Et plus le régime se militarise autour des Gardiens de la Révolution, plus la dimension religieuse apparaît comme un vernis idéologique d’un pouvoir sécuritaire.

« La répression s’est aggravée. Dans les périodes de crise extérieure, le régime tend à refermer l’espace politique intérieur. Il assimile plus facilement les opposants à des relais de l’ennemi »

-Dans quelle mesure la propagande du régime iranien contribue-t-elle en interne à diviser sa population ? A court terme, les répressions exercées contre les opposants au régime des Mollahs ne se sont-elles pas aggravées ?

-Clément THERME: La propagande du régime iranien ne cherche pas seulement à convaincre : elle cherche aussi à diviser. Elle oppose les « partisans de la révolution » aux « agents de l’étranger anti-révolutionnaire », les défenseurs de la sécurité nationale aux supposés « mercenaires » d’Israël ou des États-Unis. Ainsi, le 8 juin, le pouvoir judiciaire de la République islamique a annoncé l’ouverture de poursuites contre 3 121 personnes accusées de « coopération avec l’ennemi », illustrant le durcissement de la répression des activités assimilées à l’espionnage, à la collaboration ou à la dissidence en période de guerre. Cette logique permet de disqualifier toute contestation sociale, féministe, syndicale ou intellectuelle en la présentant comme une menace sécuritaire.

À court terme, la répression s’est effectivement aggravée. Dans les périodes de crise extérieure, le régime tend à refermer l’espace politique intérieur. Il assimile plus facilement les opposants à des relais de l’ennemi. Cela touche les militants politiques, les journalistes, les femmes contestant l’obligation du voile, les minorités nationales ou religieuses, mais aussi de simples citoyens exprimant une critique sur les réseaux sociaux. La guerre extérieure devient ainsi un instrument de discipline intérieure. Par ailleurs, l’appareil sécuritaire s’efforce de renforcer l’embrigadement idéologique de la jeunesse. Toutefois, dans un contexte marqué par une profonde crise de légitimité du régime, les autorités semblent contraintes d’élargir leur base de recrutement à des adolescents de plus en plus jeunes, parfois âgés de 10 à 12 ans, afin de soutenir leur politique de sécurisation de l’espace intérieur et d’assurer la tenue de points de contrôle à travers le pays.

Grand spécialiste de l’Iran, le chercheur et essayiste Clément Therme.

Avec la Russie et la Chine, « l’Iran bénéficie d’un environnement international plus favorable qu’avant la guerre d’Ukraine de 2022 mais il reste dépendant de partenaires dont les priorités ne coïncident pas toujours avec les siennes »

-Comment l’Iran agit-il sur la scène internationale ? Ses alliances avec la Russie de Poutine et la Chine de Xi jouent-elles durablement comme une assurance-vie pour le régime iranien, ou sont-elles à terme aléatoires et incertaines pour lui ?

-Clément THERME: L’Iran agit sur la scène internationale selon une logique de contournement. Il cherche à compenser son isolement occidental par des partenariats avec des puissances révisionnistes ou non occidentales, au premier rang desquelles la Russie et la Chine. Avec Moscou, la coopération est militaire, sécuritaire, stratégique et idéologique : les deux pays partagent une hostilité à l’ordre international dominé par les États-Unis. Avec Pékin, la relation est plus économique et diplomatique : la Chine est un partenaire essentiel pour les exportations énergétiques iraniennes et pour la protection de Téhéran au sein des institutions internationales.

Mais ces partenariats ne constituent pas des alliances militaires contraignantes. La Russie instrumentalise l’Iran autant qu’elle le soutient. La Chine, de son côté, reste fondamentalement pragmatique : elle ne sacrifiera pas ses intérêts économiques globaux pour défendre militairement la République islamique. L’Iran bénéficie donc d’un environnement international plus favorable qu’avant la guerre d’Ukraine de 2022 mais il reste dépendant de partenaires dont les priorités ne coïncident pas toujours avec les siennes.

Sur la question de l’arme nucléaire, « le régime iranien joue sur l’ambiguïté pour préserver sa survie et éviter une détection par les services occidentaux, rendue probable en raison du degré d’infiltration des plus hautes sphères de la République islamique » 

La capacité de l’Iran à se doter de l’arme nucléaire (le régime iranien affichant sa volonté de destruction de l’Etat d’Israël, on sait que c’est inacceptable pour Israël) est-elle une hypothèse réaliste et, si oui, au terme de combien d’années serait-ce envisageable ?

-Clément THERME: L’hypothèse d’un Iran doté de l’arme nucléaire date des années 1970. Elle apparaît pour la première fois dans des évaluations de la CIA à l’époque du régime impérial en Iran. Elle est possible sur le plan technique mais elle ne doit pas être confondue avec une décision politique déjà acquise. L’Iran a considérablement développé ses capacités d’enrichissement, son savoir-faire scientifique et ses infrastructures. L’Iran est donc d’ores et déjà un Etat du seuil nucléaire.

Cependant, fabriquer une arme opérationnelle ne signifie pas seulement produire de la matière fissile. Il faut aussi maîtriser la militarisation, la miniaturisation, les vecteurs et la doctrine d’emploi. La question centrale n’est donc pas seulement : « L’Iran peut-il le faire ? » mais : « Le régime décidera-t-il d’assumer le coût stratégique d’un tel choix ? »

Dans le contexte actuel, l’Iran pourrait réduire très fortement le délai technique nécessaire à une percée nucléaire. Mais une nucléarisation ouverte provoquerait probablement une réaction militaire israélienne, américaine ou régionale majeure. Le régime iranien joue donc sur l’ambiguïté pour préserver sa survie et éviter une détection par les services occidentaux rendue probable en raison du degré d’infiltration des plus hautes sphères de la République islamique : préserver ses « acquis nucléaires » pour dissuader ses adversaires, sans nécessairement franchir officiellement la ligne qui transformerait la crise en confrontation existentielle.

Propos recueillis par Antoine ARNOUX

(09/06/2026)

-Le livre « Iran-Israël, la guerre idéologique. De 1979 à nos jours » (Tallandier)

Les proxies, bras armés de l’Iran à l’extérieur de son territoire (source : Wilson center).