
Dans cet entretien, l’historien et essayiste Marc Knobel analyse les dynamiques inquiétantes qui traversent nos démocraties : la montée des discours populistes en Europe, l’influence transnationale des extrêmes droites et les alliances controversées entre Israël et des partis nationalistes européens. Il revient également sur les attaques frontales contre l’indépendance judiciaire en France, portées par des forces populistes comme le RN et LFI, et alerte sur les risques pour l’État de droit et la lutte contre l’antisémitisme.
–La Revue civique : Assistons-nous, depuis l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, à l’organisation amplifiée d’une internationale des extrêmes-droites, pouvant menacer l’équilibre des démocraties européennes ?
-Marc Knobel : Depuis 2016, et plus encore depuis sa récente réélection, Donald Trump semble avoir joué un rôle déterminant dans l’essor des discours populistes et nationalistes en Europe et au-delà. Sa victoire a offert une preuve tangible qu’un discours anti-élites, axé sur le rejet des institutions traditionnelles, pouvait séduire une majorité d’électeurs. Elle a ainsi renforcé la confiance des partis populistes européens dans leur capacité à accéder au pouvoir.
Trump a également popularisé des thèmes chers aux extrêmes droites – rejet du multilatéralisme, défense des « valeurs traditionnelles », contrôle strict de l’immigration – qui fournissent un cadre idéologique influençant de nombreux mouvements. Ses méthodes – ton inquisiteur, menaces directes, style provocateur et communication percutante – fascinent largement les leaders d’extrême droite européens. Ces derniers adoptent souvent sa rhétorique pour mobiliser leurs bases en jouant sur les peurs identitaires, le rejet des élites et une posture « anti-Système ».
Cela dit, l’essor des mouvements populistes en Europe ne peut être attribué uniquement à Trump. Il s’inscrit aussi dans un contexte local marqué par la crise migratoire, les inégalités économiques croissantes, la défiance envers l’UE ou encore le sentiment de perte de souveraineté nationale. Ces facteurs locaux alimentent une dynamique propre à chaque pays tout en étant amplifiés par l’exemple de Trump, qui a légitimé ces idées dans le débat public.
« La structuration d’une ‘internationale’ des extrêmes droites devient de plus en plus manifeste«
Dans ce contexte, la structuration d’une « internationale » des extrêmes droites devient de plus en plus manifeste. Des événements tels que Europa Viva 24, organisé par Vox (le parti d’extrême droite espagnol) à Madrid les 18 et 19 mai 2024 avec le soutien du groupe ECR (Conservateurs et Réformistes Européens), illustrent cette volonté explicite. Ce sommet a réuni des figures majeures comme Marine Le Pen (France), Giorgia Meloni (Italie), Javier Milei (Argentine) et Viktor Orbán (Hongrie), soulignant une convergence idéologique autour du rejet du « globalisme » bruxellois et de la promotion d’une Europe souverainiste. Cette coordination transnationale pourrait non seulement renforcer leur influence politique mais également poser un défi considérable pour l’équilibre démocratique européen.

-La Revue civique : En Israël, la mouvance d’extrême droite alliée à Benyamin Netanyahou a contacté une série de partis européens d’extrême droite, dont le RN, invitant même officiellement le président du parti lepéniste, Jordan Bardella, à venir en Israël pour participer à Jérusalem à une conférence de lutte contre l’antisémitisme. C’est une première historique. Pouvez-vous préciser en quoi cette bascule est selon vous inquiétante pour la crédibilité de cette cause majeure de lutte contre l’antisémitisme, et donc pour la protection future des Juifs, d’Israël et d’ailleurs ?
-Marc Knobel : Cette initiative marque un tournant préoccupant dans la politique étrangère israélienne. Lors d’une rencontre en Belgique, Gideon Saar, Ministre israélien des Affaires étrangères, a annoncé l’établissement de relations formelles avec trois partis européens d’extrême droite : le Rassemblement national (France), Vox (Espagne) et les Démocrates (Suède). Cette décision illustre une stratégie visant à élargir les alliances israéliennes en Europe face à un environnement international complexe. Saar a justifié ce rapprochement en affirmant que son ministère évalue ces partis selon leur attitude envers Israël et leurs positions sur l’antisémitisme, tout en reconnaissant leurs origines controversées.
Le gouvernement Netanyahou semble trouver des convergences idéologiques avec ces partis : un nationalisme fort, une vision identitaire de l’État juif et une priorité accordée à la sécurité. Ces points communs incluent également une critique partagée de l’islamisme radical, bien que les partis européens étendent souvent cette critique à l’immigration musulmane en général. Certains leaders populistes européens ont exprimé leur soutien à Israël face aux critiques de la gauche ou de l’extrême gauche. Cependant, ce soutien peut être instrumentalisé pour justifier des politiques xénophobes ou attaquer les détracteurs d’Israël.
Les rapprochements de l’extrême-droite israélienne avec les extrêmes-droites européennes suscitent des critiques virulentes au sein des communautés juives
Ce qui est particulièrement troublant, c’est l’invitation officielle de Jordan Bardella et Marion Maréchal à une conférence internationale sur la lutte contre l’antisémitisme, à Jérusalem, les 26 et 27 mars 2025. Parmi les invités figuraient également Hermann Tertsch (Vox), Charlie Weimers (Démocrates de Suède) et Kinga Gál (Fidesz de Hongrie). Ces personnalités sont liées à des partis ayant un passé marqué par des idéologies nationalistes ou populistes controversées. Cette conférence a été organisée par Amichai Chikli, Ministre israélien de la Diaspora, qui depuis plusieurs mois cherche à normaliser ses relations avec ces mouvements européens. Chikli a même déclaré qu’il serait bénéfique pour Israël que Marine Le Pen devienne Présidente de la France, mettant en avant son opposition au Hamas et son soutien à Israël dans des contextes internationaux. Ces propos ont suscité des critiques virulentes au sein des communautés juives et parmi les défenseurs des droits humains. Plusieurs personnalités, comme le philosophe Bernard-Henri Lévy, se sont désistées et n’ont pas assisté à cette conférence.
A titre personnel, je considère que ce rapprochement (avec les mouvements européens d’extrême droite) soulève plusieurs préoccupations majeures:
-Instrumentalisation politique : La lutte contre l’antisémitisme risque d’être détournée pour légitimer des mouvements populistes ayant un passé antisémite ou controversé.
-Affaiblissement moral : En collaborant avec des partis dont les origines sont liées au négationnisme ou au nationalisme extrême, Israël pourrait perdre sa crédibilité comme défenseur universel contre l’antisémitisme.
-Impact sur les communautés juives européennes : ce choix politique déstabilise les communautés juives locales qui ont longtemps combattu l’influence de ces partis.
-Renforcement des extrêmes droites : en leur offrant une légitimité internationale, Israël pourrait involontairement renforcer ces mouvements dans leurs propres pays.
« La remise en cause de la légitimité des décisions de Justice par le RN et LFI constitue une menace réelle pour les principes fondamentaux de l’Etat de droit »
–La Revue civique : Les forces populistes en France (du RN et de LFI, qui se réunissent sur ce point) s’en prennent frontalement à la légitimité des décisions de Justice, comme on l’a vu après la condamnation (en première instance) de Marine Le Pen dans l’affaire du détournement de fonds publics du Parlement européen. Pensez-vous que les principes fondateurs de l’Etat de droit et de la démocratie peuvent être, à terme, remis en cause en France ?
-Marc Knobel : La remise en cause de la légitimité des décisions judiciaires par des forces populistes comme le Rassemblement National (RN) et La France Insoumise (LFI) constitue une menace réelle pour les principes fondamentaux de l’État de droit et, par extension, pour la démocratie française. Cette dynamique, qui s’appuie sur une rhétorique opposant « le peuple » aux « élites judiciaires », pourrait affaiblir durablement les institutions démocratiques si elle n’est pas contrée.
Or, les critiques formulées par Marine Le Pen et ses alliés après sa condamnation illustrent une stratégie récurrente des mouvements populistes : délégitimer les institutions judiciaires en les accusant d’être politisées ou biaisées. Cette posture n’est pas isolée. Jean-Luc Mélenchon, lors d’une perquisition en 2018, avait déjà proclamé : « La République, c’est moi ! », remettant ainsi en cause le rôle des juges dans une démocratie. Ces attaques ciblent directement l’indépendance judiciaire, un pilier fondamental de l’État de droit.
Il faut alors rappeler cette évidence. En démocratie, le pouvoir judiciaire agit comme un contre-pouvoir essentiel, garantissant que nul n’est au-dessus des lois. En contestant systématiquement les décisions qui leur sont défavorables, ces leaders populistes fragilisent la confiance du public dans la Justice et encouragent une perception biaisée selon laquelle les juges seraient des adversaires politiques.
(03/04/25)
