Le « dernier témoin » du cabinet Pétain…

Arnaud Benedetti, auteur du livre « J’ai servi Pétain. Le dernier témoin » (Cherche Midi, 2014), a très largement interrogé le dernier survivant du premier cercle des conseillers du Maréchal Pétain : Paul Racine. Aujourd’hui centenaire, il était entré au secrétariat particulier du chef de l’État français) en 1941. Sur cette période, à propos de l’idéologie ou l’attitude de ceux qui ont pu vénérer l’homme de la collaboration avec l’Allemagne nazie, Arnaud Benedetti s’exprime. Entretien.

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La REVUE CIVIQUE : Vous avez donné la parole au « dernier témoin » vivant du Maréchal Pétain, « maréchaliste » non repenti. Même si vous faites ainsi œuvre de récit historique, comment éviter le reproche de permettre, involontairement et indirectement, par cette parole brute et sans grand remord, une douce lecture, apologétique, du régime de Vichy qui a fait sombrer la République, ses idéaux et a commis l’irréparable, en particulier concernant la déportation des Juifs ?
Arnaud BENEDETTI :
C’est une question que je me suis bien entendu posé. Mais si nous n’acceptons pas d’entendre des paroles qui nous dérangent et qui nous bousculent c’est que nous ne sommes plus aptes à la confrontation. Au demeurant ces entretiens sont associés à une introduction et une postface introduisant une distance critique permettant de contextualiser et de contrebalancer certains des propos de Paul Racine. Mais justement c’est parce qu’il ne regrette pas son engagement et qu’il ne renie rien de son attachement à Pétain que son témoignage a, me semble t’-il, une indéniable portée qui va bien au-delà du caractère apologétique qu’on pourrait lui prêter. Il illustre ce que fut aussi une certaine jeunesse française de l’entre deux-guerre marquée tout à la fois par le traumatisme de la première guerre et découragée par l’inaptitude d’une république à se réformer. Sur l’impréparation à la guerre , sur l’aveuglement des élites à ne pas mesurer les dangers , sur la vacuité des grands concepts quand ils en sont réduits à ne plus être que des figures de rhétorique, la révolte de ce que fut le jeune Racine nous parle car elle condense quelques-uns des mobiles qui ont conduit nombre de nos compatriotes à faire confiance à Philippe Pétain .

L’assomption de ce dernier n’est pas tant le fruit d’un complot que d’un effondrement. Ce que l’on tend à oublier désormais pour dédouaner un régime qui n’a rien vu venir – ou si peu. Quand Paul Racine relate la réunion à laquelle assista son frère Pierre Racine, futur premier dirigeant de l’ENA, entre Daladier et son Ministre de l’armement Dautry un mois après la déclaration de la guerre, et que ce dernier annonce qu’on ne sera pas prêt à minima avant un an et demi, on mesure encore une fois combien était grand le décalage entre les actes et les moyens. Cette vérité-là, bien connue des historiens, est aujourd’hui minorée, voire gommée dans nos représentations au nom d’une sacralisation du personnel politique républicain. Faut-il la taire parce qu’elle met à mal la mémoire d’un régime qui fut républicain mais qui se révéla incapable (ou alors trop tardivement) de réarmer militairement et moralement le pays? Je rajouterai, pour déminer toute polémique, que sur la question de l’antisémitisme (qui est actuellement centrale sur le plan de la mémoire) Paul Racine est on ne peut plus claire : sa condamnation est nette et sans appel, même s’il dégage à tort la responsabilité personnelle de Pétain dans la politique antisémite de Vichy.

« Des hommes peuvent se fourvoyer avec parfois

les meilleures intentions du monde »

Paul Racine était en 1940, rappelez-vous, de cette droite « patriote », germanophobe, qui a néanmoins participé activement ensuite à la Collaboration avec l’occupant nazi ? Comment expliquer ce paradoxe apparent, et surtout cette terrible dérive ?
La question vaut pour d’autres : comme se fait-il que des éléments de gauche parfaitement républicains, socialistes parfois, aient pu basculer dans la collaboration, le culte du chef, et la « révolution nationale » ? Votre interrogation est la question de quelqu’un de notre temps. Ce qu’il faut accepter – et paradoxalement à proportion que nous nous éloignons des faits moins nous semblons le comprendre – c’est l’énormité de l’événement tout d’abord qui balaye toutes les certitudes, toutes les convictions, toutes les références et ensuite l’altérité radicale du passé en général, de ce passé en particulier. On ne peut saisir cette époque et ses contradictions si l’on s’obstine à la scruter avec les lunettes morales de nos générations. La clef pour aborder cette séquence, à bien des égards monstrueuse, c’est de ne pas chercher les cohérences d’aujourd’hui mais celles d’hier qui rétrospectivement nous apparaissent contradictoires. Pour Paul Racine il y a ce qu’il nous dit de lui ( son attachement personnel , affectif à Pétain ) , ce qu’il pense de sa conduite ( il s’oppose dans son domaine de compétence au cabinet , les prisonniers de guerre, à la ligne explicitement collaboratrice que Laval veut impulser au sein du Commissariat en charge de ce dossier ) et la dynamique propre à l’histoire qui le conduit de manière irrévocable du côté des perdants – alors que rien dans son comportement n’en fait un collaborateur . C’est cette énigme qui m’a parue intéressante. D’autant plus que son patriotisme est difficilement contestable ; il s’est battu courageusement dans les Ardennes au Printemps 40, où il est laissé pour mort sur le champ de bataille. L’une des rares leçons de l’histoire, c’est que des hommes peuvent se fourvoyer avec parfois les meilleures intentions du monde.

Vous indiquez aussi que ce proche de Pétain était un « maréchaliste et non pétainiste » : cette nuance a quel sens selon vous, et n’est-elle pas une construction théorique, faite à poste priori par ceux qui, après la guerre, ont évoqué leur attachement à la personne de Pétain et en le distinguant de l’idéologie que lui et les siens ont pourtant colporté ?
Pour solder une bonne fois pour toute Vichy, la tentation est grande de fourrer dans une même catégorie de déshonneur et de trahison tous ceux qui ont d’une manière ou d’une autre servi ce régime. Le Général de Gaulle parlait d´ « une poignée de misérables « … La mémoire aime à simplifier par confort et par paresse. Or, il n’y a pas à Vichy, et ce dès le début, une vision homogène de ce que doit être cet « État français « . Entre les militaires, les technocrates, les idéologues, les politiciens, les monarchistes… les divergences sont réelles, et souvent au sein même de chacun de ces groupes .Tous, cependant, ont un point commun : ils pensent que l’armistice était inévitable et que Pétain a la stature pour en imposer à la France mais également à l’occupant. Les vichystes ont reproduit le « grenouillage » qu’ils dénonçaient dans le régime précédent ; ils en ont importé les tares sans la démocratie. Pour autant, tous adhérents à Pétain : certains par calculs (c’est le cas de Laval), d’autres par motivations idéologiques et puis beaucoup parce que le Maréchal déploie avec habileté un charisme évident qui le rend populaire au demeurant au plus grand nombre de nos compatriotes. La France a plus aimé Pétain pour son style et son passé glorieux que pour les idées de sa « révolution »…

Paul Racine, indéniablement, participe de cet engouement pour l’homme. Il est fasciné par le Maréchal, et les mots qu’il emploie pour décrire sa relation à celui qu’il va servir, de 41 à 44, traduisent une piété quasi filiale. Il y a beaucoup d’aveuglement dans la passion et la cristallisation quand elle s’opère avec la force qu’un mythe, comme celui que Pétain incarne dans des conditions qui plus est exceptionnelles, peut balayer toutes les préventions. A cela s’ajoute que Racine vit au jour le jour, dans l’intimité du Maréchal. Il est dans un cercle extrêmement rapproché, bien plus que d’autres membres du cabinet qui, eux, prendront par la suite leur distance .La proximité ne facilite pas le détachement, encore moins la prise de conscience. Il le sert avec foi, admiration, et donc sans se poser à aucun moment des questions sur la diagonale folle des événements. Il est présent jusqu’aux ultimes moments et il assiste au plus près au départ forcé de Pétain, enlevé par les Allemands le 20 août 44. Il en parle avec une précision étonnante et pour tout dire impressionnante, dans son témoignage .Son émotion soixante-dix ans après reste intacte. C’est cette fascination que j’ai cherché à comprendre, une fascination qui aujourd’hui désoriente un esprit de notre époque mais qui, ne l’oublions jamais, fut partagée par un grand nombre de Français qui, avec Pétain, s’était trouvé un sauveur avant de lui substituer le Général De Gaulle.

« François Mitterrand est un superbe exemple du magnétisme

que suscite la personnalité du Maréchal »

Paul Racine a instruit le dossier de remise de la fameuse francisque à François Mitterrand. Que précise-t-il, dans votre livre, sur cet épisode ? Et que signifient d’abord selon vous, avec le recul, cet épisode et ce cas Mitterrand ?
François Mitterrand est un superbe exemple du magnétisme que suscite la personnalité du Maréchal. Pour Racine, il ne fait aucun doute que Mitterrand est tout à la fois maréchaliste et « anti-collabo » pour reprendre l’une de ses expressions. Mitterrand n’est pas pour autant dans l’ambiguïté: il participe de ce courant qui croit à la stratégie sacrificielle de Pétain pour protéger les Français mais sa germanophobie évidente le pousse inéluctablement à travailler avec la résistance et à s’opposer aux collaborateurs. Ce qui rétrospectivement peut être perçu comme un double jeu est encore une fois vécu sur le moment par les acteurs sans qu’ils soient tenaillés par cette contradiction apparente. On peut être fidèle à Pétain, respectueux de ce qu’il représente et se mettre au service de la résistance. Il existe une porosité évidente entre certains cercles résistants et certains cadres de Vichy. L’ambivalence structurelle de cette période, nonobstant les combats terribles qui peuvent opposer les uns aux autres, est à mes yeux insuffisamment prise en compte parce qu’elle dérange justement le confort de nos certitudes mémorielles. Certes on évoque les « vichysso-résistants » mais cette caractérisation sémantique permet à travers quelques cas emblématiques d’évacuer à peu de frais d’autres interrogations plus embarrassantes comme celles des proximités idéologiques qui pouvaient exister entre certains résistants et le régime de Pétain.

Pour Mitterrand, si l’on suit les propos de Paul Racine, il ne fait aucun doute qu’il s’oppose à la politique de collaboration et qu’à l’intérieur du commissariat aux prisonniers il se bat , avec l’appui de certains membres du cabinet de Pétain , à la mainmise de Laval sur cette structure. Le fait-il pour éviter que l’image de Pétain ne soit par trop associée dans le milieu prisonnier à celle de la collaboration ? Le fait-il parce qu’il participe au noyautage des milieux prisonniers pour le compte de la résistance ? Les deux vraisemblablement, avec conviction et avec le pressentiment à partir de 43 que les jours de Vichy sont vraisemblablement comptés. Mais Racine authentifie l’action anti-allemande du futur Président .Quand la francisque lui est remise c’est en parfaite connaissance de causes de son action contre les directives de Laval au sujet des prisonniers et des liens qu’il a déjà tissés avec la résistance. Quelque part c’est une francisque de « protection « , de couverture. Racine confirme également que, par le biais de Jean Védrine, il a testé Mitterrand pour savoir s’il accepterait le poste de commissaire aux prisonniers… Imaginons un seul instant qu’il eut accepté, sa destinée personnelle en eut été vraisemblablement modifiée et celle de la France également.

Propos recueillis par Paul Témoin

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