Pascal Riché: « la faute à internet! »

Pascal Riché

Le plaidoyer pro-web du cofondateur de Rue89

« Dès qu’il s’agit de trouver une justification  à un événement désagréable, ou un événement qu’on ne comprend pas, on étrille internet dans un réflexe pavlovien» écrit Pascal Riché, ancien rédacteur en chef de Libération, co-fondateur du site Rue89. Sa thèse : « une grande partie des gens du pouvoir, des élites, des médias traditionnels, ne connaissent pas internet ». Cette « terra incognita » est donc vue comme «un monde étrange, hostile,  avec ses codes et cette liberté de parole si dangereuse ».

En Suisse, une jeune fille est accidentellement blessée par une arme à feu lors d’une soirée chez le fils d’Alain Delon. A qui la faute? A  internet, suggère l’acteur. Vous comprenez,  « nos enfants vivent en permanence dans le virtuel. » Quelques jours plus tard, Martine Aubry, à l’aube de sa campagne, dénonce des rumeurs la concernant. Qui est coupable? Internet ! Laurent Joffrin, pour qui j’ai par ailleurs beaucoup d’estime, fustige « une idéologie libertaire à la fois sympathique et irresponsable », « l’absence quasi-totale de régulation sur le Net ».  Il conclut: « Même numérisée, la boue reste de la boue ».

Un Ministre fait un dérapage raciste, repris sur la toile ? La faute à internet ! Une radio annonce dans la précipitation la mort d’un animateur télé encore vivant ? « Désolé, on est sous la pression d’internet ! » Un vénérable hebdo diffuse trop rapidement un secret d’alcôve sur son site web ? Internet, vous dis-je !

Dès qu’il s’agit de trouver une justification  à un événement désagréable, ou un événement qu’on ne comprend pas bien, on étrille internet dans un réflexe pavlovien. Ce qui n’est pas très raisonnable: pourquoi s’en prendre au tuyau qui porte l’information ? Lorsque les sales rumeurs ont commencé à passer par les fils du téléphone, nul n’a songé à qualifier cette invention de « tout-à-l’égoût de la démocratie » (selon l’expression fleurie de Denis Olivennes). Et nul n’oserait aujourd’hui à dénoncer le papier qui sert de support aux lettres anonymes ou aux journaux tabloïds les plus indignes !

Risquons une hypothèse : cette  différence de traitement tient au fait qu’une grande partie des gens du pouvoir, des élites, des médias traditionnels ne connaissent pas internet. Ils comprenaient au début du XXe siècle comment fonctionnait le téléphone ; ils sont perdus, au début du XXIe, face à ce qui se passe sur le Web. C’est pour eux une « terra incognita », peuplée d’utilisateurs plus jeunes qu’eux : monde étrange, hostile,  avec ses codes, son fonctionnement particulier, et cette liberté de parole si dangereuse.

Le précédent Gutenberg

Je suis tombé sur une  biographie, publiée en 1992,  de Johannes Gutenberg (1). L’auteur, Guy Bechtel,  y évoque sur quelques pages les résistances qui ont accueilli l’apparition des premiers livres imprimés. Les critiques contre l’imprimerie ne venaient pas seulement des moines copistes, qui risquaient de perdre leur job. Elles étaient émises par une bonne partie de l’élite intellectuelle : clercs, érudits, humanistes…  Les Duhamel, Finkielkraut, ou Joffrin de l’époque. Ils représentaient un club très fermé : la poignée d’hommes qui avait (jusque là) accès à la lecture. De même que ceux qui dénigrent aujourd’hui internet forment un club (jusque là) tout aussi fermé: ceux qui ont accès à la diffusion de leurs écrits.

L’imprimerie était décrite par ses contempteurs comme « une technique qui pouvait avoir un avantage mais aussi servir de mauvaises causes », parfois comme « un danger pour l’esprit ». L’un des dangers pointés était celui de la diffusion incontrôlée d’erreurs: quand une erreur est commise dans un texte, expliquaient les adversaires de l’imprimerie,  elle est recopiée des centaines de fois, et donc multipliée d’autant… Aujourd’hui, avec ce même argument, on reproche à Internet la facilité du « copié/collé », qui nourrirait les rumeurs et répandrait les contre-vérités…

Autre critique courante au  XVIe siècle : la perte de qualité des textes proposés. La beauté des velins allait disparaître au profit d’une nouvelle culture bas de gamme…  On appelait alors les livres avec dédain les « res papirea »  – les trucs en papier.  En 1545, le grand naturaliste Konrad Gessner pouvait  ainsi écrire que  l’imprimerie, en publiant nombre de textes sans qualité, « détourn[ait] finalement des beautés de la littérature ancienne et en facilit[ait] l’oubli ».

Cette réprobation de la piètre qualité des livres trouve là encore son écho dans la critique de la profusion des twitts, blogs et sites amateurs… L’accessibilité sans précédent à l’information ne risque-t-il pas de conduire à « l’enfouissement » de la liberté « dans la profusion, l’indifférenciation, l’inaudible » ? (2) Les res papirae d’autrefois, c’est la  «boue digitale » que dénonce aujourd’hui Joffrin : luto digitalis.  Ceux qui craignent les conséquences de la révolution numérique en cours sont les mêmes qu’au XVIe siècle : ce sont les élites dites «éclairées». Ce n’est pas le peuple qui s’inquiète. Le peuple lui, que ce soit autrefois ou aujourd’hui, se réjouit de ces nouvelles avancées. Pour paraphraser Benjamin Bayart, «l’imprimerie a permis au peuple de lire, internet va lui permettre d’écrire» (3).

Chaque conquête du peuple, lorsqu’il s’agit de liberté d’expression, est une épreuve pour le pouvoir. On se doute que l’impression des premiers best sellers (Erasme, Luther…) ne plaisaient pas à l’église. A la fin des années 70, le premier ministre Raymond Barre voyait  dans l’apparition des radios libres « germes de la tyrannie ». Aujourd’hui, Henri Guaino, lorsqu’il  parle de la transparence apportée par internet, utilise le mot de « totalitarisme »… Peu à peu pourtant, ces chocs sont digérés. Les humanistes eux mêmes ont fini par rendre grâce à l’invention de Gutenberg. Certes, être béat n’aurait pas de sens. Il faut être conscient qu’une régulation est nécessaire si un nouvel outil pose problème. Internet sert autant à la mafia qu’à l’Unicef. Pour reprendre le vieux cliché d’Esope, il est, comme tout moyen de communication, la meilleure et la pire des choses. Mais si on ne veut pas, au prétexte de réguler ce nouvel outil, étouffer la liberté et la créativité qu’il génère, il faut, je crois, poignarder certaines idées reçues.  En voici sept exemples, la liste n’est pas exhaustive.

Les sept idées reçues

1)    « Internet est une zone de non droit ».

Lorsqu’a commencé à circuler la vidéo montrant Brice Hortefeux s’amuser au détriment d’un jeune militant arabe (« quand il n’y en a qu’un, ça va… »), Henri Guaino a tonné : «il ne peut pas y avoir de zone de non-droit, de zone de non-morale. Il ne peut pas y avoir de zone qui échappe à toutes les obligations, les exigences sociales. Ça n’est pas possible.» En fait, internet n’est pas une zone de non-droit. Les lois sur la presse (diffamation, vie privée, protection de la propriété intellectuelle…) s’y appliquent. Et de nombreux procès visent des propos publiés sur internet, ce qui est parfaitement normal.  La jurisprudence peu à peu s’adapte à ce nouveau média. On a même vu un ancien directeur de la publication de Libération être mis en garde à vue à cause d’un commentaire diffamatoire glissé sur le site Libe.fr !

2) « Internet nuit à l’information vérifiée ».

L’an dernier, je suis allé  en Irak pour former des journalistes, sous l’égide de l’Unesco. L’un d’entre eux m’a dit: « Ici, tous les médias sont peu ou prou contrôlés par les partis politiques, des groupes religieux ou par le Pentagone. Mais heureusement, il y a Facebook : c’est le média où circulent les vraies informations ».
Dans de très nombreux pays, l’information est sur le web, pas dans la presse. En Iran, quand des manifestations ont éclaté en 2009, aucune censure n’est parvenue à empêcher les images de circuler dans le monde entier, via You Tube. Et nul n’est besoin de revenir sur le rôle joué par les réseaux sociaux dans l’éclosion du « printemps arabe »… Dans nos vieilles démocraties aussi, internet a « augmenté »  l’information des citoyens. Les journaux quotidiens sont financièrement malades mais ne perdent pas de lecteurs : grâce à leur site, ils en gagnent. Les citoyens lisent de nombreux médias, ont accès aux sources documentaires des journalistes. Pour peu qu’ils comprennent un peu l’anglais, ils s’ouvrent aux informations du monde entier. Il n’est pas si loin le temps où l’habitant de Clermont-Ferrand devait s’appuyer exclusivement sur  « La Montagne » pour décrypter ce qui se passe dans le monde.

3) «Internet favorise les rumeurs et les mensonges».

Deux réponses à cet argument : a) Les rumeurs ne sont pas nées avec Internet. Les blogs n’existaient pas lorsque les ragots courraient dans les rues de Paris sur les frasques de Marie-Antoinette.  Et pourtant, la Monarchie pouvait en être déstabilisée… b) Si internet accélère la circulation des rumeurs, il permet aussi de les tuer. Lorsque l’AFP annonce que Radovan Karadzic tenait un blog, c’est un internaute qui démontre qu’il s’agit d’une supercherie. Lorsque CBS avait montré des documents montrant que George Bush s’était fait pistonner pour échapper au Vietnam, c’est la blogosphère conservatrice qui, au terme d’une vaste enquête collective, avait démonté le scoop, conduisant à la démission du journaliste Dan Rather…
Ce rôle d’antidote aux mensonges touche aussi la classe politique : un candidat ne peut plus, comme c’était encore le cas il y a quelques années, débiter des contre-vérités lors d’un débat télévisé. La moindre erreur factuelle est aussitôt corrigée sur Twitter ou dans les commentaires des sites d’information. Le mensonge en politique était bien plus aisé autrefois.

4) « Internet, média de flux, est impropre aux articles de fond ».

C’est l’argument que j’entends souvent dans la bouche de confrères et consoeurs : rien ne vaudrait le papier pour les articles de fond. Je pense l’inverse. Rien ne vaut le web pour des articles de fond. Imaginons qu’un rapport formidable soit publié par la Banque Mondiale. Le Monde réservera fièrement 7 feuillets sur le sujet dans ses pages. Son site, quand à lui, publiera les 7 feuillets, mais aussi… le rapport complet. Ainsi que des liens vers des sites spécialisés sur ces questions. Ainsi que des commentaires d’internautes témoignant de leur expérience. Ainsi que des tribunes, et des interviews… Petit à petit, le site fera de tout cela une belle pelote, qui restera des mois en ligne (internet est un média de stock, plus que de flux). Pendant ce temps, « l’article de fond » du Monde emballera un cabillaud.

5) « Internet détourne les jeunes de la connaissance ».

Là encore, tout dépend de l’usage que les adolescents en font. Si le web ne sert qu’à visionner des séries américaines, ce n’est guère un progrès. Mais les jeunes en ont généralement bien d’autres usages. Ils se documentent, ils lisent la presse, ils communiquent avec des correspondants étrangers, découvrent d’autres cultures, travaillent leur anglais.
On a tendance à la considérer que leur culture générale est en déclin : c’est la même impression qu’avaient nos parents. Et probablement les parents de nos parents. Je suis pour ma part assez ébahi par la culture générale des jeunes gens qui m’entourent. Ce n’est certes pas une culture générale comparable à celle, plus scolaire et livresque, que j’avais à leur âge. Mais c’est une culture plus éclectique, plus déliée, plus ouverte au monde… En un mot : plus vaste.

6) « Internet, c’est la fin de la vie privée ».

.A la vérité, ce n’est la fin de la vie privée de ceux qui veulent y mettre fin. Ceux qui la protègent, en revanche, sont aussi tranquilles qu’auparavant. Le fantasme vient du fait que chaque citoyen peut mettre des photos ou des informations sur internet. A la vérité, ils ne le font pas. Constatez-le vous même : toutes les polémiques sur la « vie privée bafouée sur le net » de ces dernières années sont liées à des vidéos tournées par des journalistes, et diffusées non pas par des citoyens, mais par des médias sérieux : Sarkozy invitant un « pauvre con » à « se casser » (Le Parisien) ; Hortefeux glosant sur les « problèmes » posés par les arabes lorsqu’ils sont plus d’un (Le Monde) ; Sarkozy s’énervant « off the record » contre son accueil à France3 (Rue89) ; Devedjian traitant une député de « salope » (TLM, la chaîne locale de télévision lyonnaise) ; Dati parlant à un(e) ami(e), au téléphone, de son ennui à l’europarlement (M6)…

7) «Internet va à l’encontre des valeurs républicaines».

La culture internet serait “communautariste”,  “globalisée”, “anglo-saxonne”… Bref, pas très républicaine. Belle tarte à la crème. Au risque d’être provocateur, je propose l’hypothèse inverse: les valeurs défendues sur la Toile peuvent être résumées en trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité.
Qu’internet fasse souffler un vent de liberté, nul ne peut le nier. A commencer par la liberté de s’exprimer, d’informer, de diffuser ses créations artistiques… Malgré le contrôle tenté sur les médias écrits ou audiovisuels, il est devenu aujourd’hui très difficile de censurer des journalistes. Internet, ensuite, cultive “la passion de l’égalité” que Toqueville avait décelé le premier chez les Français. Mais il existe sur le web un autre mot pour en parler: “neutralité”. L’idée que tout le monde doit être traité également : sur les autoroutes de l’information, il ne doit pas y avoir de voies plus rapides que d’autres, réservées à des internautes plus riches, par exemple. Les opérateurs doivent également traiter sans favoritisme  tous les contenus qui transitent sur leurs réseaux, sans censure ou blocage. Sur le web, par ailleurs, la qualité de celui qui prend la parole importe peu : seule compte la qualité de ce qu’il écrit (pensez à l’encyclopédie collaborative Wikipédia).
La fraternité enfin : on la retrouve aussi, sous la notion de « partage ». Internet ne favorise pas l’individualisme, comme on a pu trop souvent le lire, il favorise l’échange. Et souvent  l’échange désintéressé. Des campagnes de dons, inimaginable à l’ère pré-web, sont organisées,  générant de nouvelles solidarités. Des citoyens ne ménagent plus leur temps pour proposer leur aide bénévole. Le logiciel libre n’est pas le seul domaine de partage. On ne compte plus le nombre de sites fonctionnant sur une base collaborative:  échange de connaissance (Wikipédia par exemple), échange de conseils (sur la santé, les restaurants, le bricolage, l’éducation des enfants…), échange de services (covoiturage, troc, rencontres… )  Et évidemment, sans cesse, échange d’idées : internet a réveillé le débat citoyen, le coeur de l’aspiration républicaine.

Pascal RICHÉ, co-fondateur et rédacteur en chef de Rue89.
(in La Revue Civique N°6, automne 2011)

(1) Guy Bechtel Gutenberg, ed. Fayard, 1992.
(2) Questionnement de “Liberté et Médias, vers une nouvelle culture”, une des tables rondes de la 19e journée du livre politique, Samedi 10 avril 2010 à l’Assemblée nationale.
(2) Benjamin Bayart,  La Bataille Hadopi, éd. InLibroVeritas.

 

Pour prolonger le débat…

Notre site publie ci-dessous les articles de deux membres du conseil éditorial de la Revue Civique: Pascal Guénée, Directeur de l’Institut Pratique du Journalisme et Marc Knobel, chercheur et auteur du rapport annuel de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) sur le racisme et l’antisémitisme.

L’expertise mise à mal par  l’univers Web

Les leurres de la participation internet

Parmi les outils permettant de mettre en œuvre la participation citoyenne, le web est probablement celui qui a connu le développement le plus rapide. Il est porteur d’espoirs mais aussi d’illusions. Directeur de l’IPJ (Institut Pratique du Journalisme), Pascal Guénée souligne que la question de la représentativité, de la crédibilité et de la fiabilité est au cœur de la problématique posée par la «démocratie participative» portée par Internet: «Il y a sans doute une part d’utopie, écrit-il, à penser que pour mettre en œuvre la participation, il suffirait de mettre en place des outils la permettant». Il pointe aussi dans cet article «les indices d’une véritable remise en cause de l’expertise et des savoirs établis, au profit d’une mythique société de la connaissance portée par Internet». Il suggère de mettre en place «sans tarder des garde-fous nécessaires à l’omnipotence de moteurs de recherche et d’outils qui, demain, pourraient bien être les seules voies d’accès au savoir».

Tout à la fois moyen d’expression, de communication et de collaboration, en devenant 2.0, le web est devenu un formidable outil de mise en relation, permettant à chacun d’exposer son point de vue et son opinion, de faire partager son savoir et sa connaissance. C’est ce qui fait dire à Tristan Nitot (1) que « Le Web 2.0, c’est le Web original tel qu’il a été imaginé par Tim Berners-Lee, l’inventeur du Web, en 1990,(…) C’est un Web qui est le reflet de l’humanité. Le Web 1.0 a été façonné par les médias traditionnels, qui ont appliqué leur modèle où seuls quelques privilégiés parlent, et où la majorité écoute et consomme du contenu. Le Web 2.0, c’est l’internaute qui reprend la place qui lui était prévue ». Et même si Berners-Lee conteste cette expression de 2.0, considérant que son projet originel était bien de connecter des gens avec des gens et non des machines avec des machines (2), il est vrai que les blogs peuvent permettent à chacun de s’exprimer, que les « wikis », et notamment le plus célèbre, l’encyclopédie Wikipedia, offrent à chacun la possibilité d’apporter sa pierre à la construction de l’édifice de la connaissance commune. Et comment ne pas être d’accord avec Dan Gilmor (3) lorsqu’il écrit que « mes lecteurs en savent plus que moi et c’est une bonne chose » ? Grâce à Internet, les articles pourraient désormais être complétés et enrichis par les plus compétents de mes lecteurs. C’est une thèse séduisante. En effet, journaliste, comment pourrais-je prétendre, seul, disposer d’un savoir plus étendu que l’ensemble de mes lecteurs ? Et l’on pourrait ainsi se plaire à rêver à un article idéal, rédigé par un journaliste, puis enrichi par ses lecteurs dans une sorte de wikarticle collaboratif, produit parfait de leur du bon sens collectif.
Nous serions donc à l’aube d’une extraordinaire démocratie numérique, où chacun pourrait s’exprimer et participer. Mais il y a là un biais qu’il convient d’observer de plus près. En effet, on a tendance à confondre souvent un peu hâtivement participation et représentativité. La candidate Ségolène Royal, lorsqu’elle a en partie fondé sa campagne électorale sur des débats participatifs et un usage intensif du web 2.0 a probablement appris à ses dépends que ceux qui participaient n’étaient pas pour autant représentatifs.

Réaction polémique plus que dialogue constructif

De très nombreux blogueurs en font régulièrement l’expérience. Ainsi c’est au moment de la fermeture de son blog consacré à l’éducation, et ouvert dès le mois de décembre 2004, que le journaliste Emmanuel Davidenkoff, s’est rendu compte que la plupart des commentaires critiques qu’il y recevait n’étaient pas représentatifs de la grande majorité, silencieuse, de ses lecteurs qui, elle, trouvait son compte dans les billets publiés. Et il est vrai que l’on est bien souvent, avec ces outils, davantage dans une logique de réaction polémique que de dialogue modéré et constructif. A la lecture de ces blogs, billets et commentaires, nous devrions donc toujours garder à l’esprit qu’ils ne sont pas représentatifs, même s’ils sont signifiants.Car il y a sans doute une part d’utopie à penser que pour mettre en œuvre la participation, il suffirait de mettre en place des outils la permettant.
Dans un article d’octobre 2006 (4) Jakob Nielsen, l’un des gourous du web, montre qu’en réalité la participation est fortement inégalitaire. Il explique que, dans le meilleur des cas, elle suit une règle des « 90-9-1 ». 90 % des utilisateurs ne font que consulter, 9 % participent et produisent parfois du contenu et seul 1% produit la plus grande majorité des contributions. Un peu plus loin, dans ce même article, il en arrive à la conclusion que la règle est dans certains cas plus proche d’un « 99-0,9-0,1 ». Une tendance confirmée dans une étude récente de la société américaine Hitwise qui montre, par exemple, que seulement 0,16% des utilisateurs du site de vidéo Youtube viennent pour y déposer du contenu et 0,20% sur le site de photo Flickr.com. Seule Wikipedia (Etats-Unis) semblerait s’en sortir un peu mieux avec 4,6% des visiteurs qui modifieraient des articles.
Enfin sur les quelque 1,3 milliards d’utilisateurs d’Internet dans le monde, le site Technorati recense 113 millions de blogs avec, là encore, seulement 1,6 millions de billets postés chaque jour. Ces chiffres, mêmes s’ils ne sont pas représentatifs de l’ensemble du web, nous donnent néanmoins un indice supplémentaire de cette relative participation.
Alors, comment ne pas se poser la question de savoir qui participe ? Qui sont ces internautes qui investissent leur temps dans la rédaction de blogs, la collaboration en ligne, le travail d’encyclopédiste. Si l’on peut penser qu’une grande partie des contributions sont fournies de manière désintéressée, d’autres poursuivent un but bien précis. En ce qui concerne Wikipedia par exemple, deux sites sont assez riches d’enseignements. Le premier, wikiscanner.virgil.gr, se propose de tenter d’identifier les contributeurs anonymes de l’encyclopédie en ligne. Il révèle que, sur un certain nombre de sujets sensibles, les grandes entreprises, les partis politiques et les organisations gouvernementales, s’affairent à générer en masse du contenu, de manière à faire plier la connaissance dans un sens qui leur serait favorable. Un peu à l’image des partisans de Ségolène Royal et de ceux de Nicolas Sarkozy qui, à l’issue du débat de l’entre deux tours de l’élection présidentielle, s’affairaient sur Wikipedia en modifiant plus de 50 fois l’article consacré à l’EPR. Il s’agissait de donner raison à leur candidat, chacun ayant campé sur une position différente, à savoir s’il s’agissait d’un réacteur de troisième ou de quatrième génération. Des réactions en direct pour modifier la réalité en direct.
La consultation d’un autre site, wikipedia-watch.org, est également édifiante. Son auteur y dresse la liste des plagiats et inventions diverses figurant dans l’encyclopédie. Il cite, par exemple, le cas du journaliste américain John Seigenthaler qui, à l’âge de 78 ans, y a découvert une étonnante notice biographique le concernant. Ainsi, il aurait été soupçonné d’être impliqué dans l’assassinat des Kennedy, puis d’avoir vécu en Union soviétique de 1971 à 1984. Ces informations, totalement fantaisistes, sont restées en ligne 132 jours. Fort de cette expérience, John Seigenthaler a consacré un article qui retrace sa traque, infructueuse, pour retrouver l’auteur anonyme de cette biographie (5). Dissimulé dans une nébuleuse d’adresses numériques fictives, l’accusateur peut disparaître en toute impunité.
Le 18 octobre 2007 un article d’Alain Beuve-Méry, dans le journal Le Monde, expliquait comment le premier roman «un Monde sans elfes » a été victime d’une campagne de dénigrement et de calomnie sur Internet. Sur plusieurs sites marchands, où le livre était vendu en ligne, ont été ajoutés des propos injurieux, présentés comme de pseudo avis d’internautes. Cette possibilité de laisser un commentaire sur un produit, qui existe sur de nombreux sites Internet, n’est pas sans soulever quelques questions. Qui sont donc ces internautes ? Sont-ils de vrais consommateurs ? Des représentants des marques souhaitant mettre leur produit en avant ? Et bien que ses questions se posent, on sent actuellement une tendance forte des consommateurs à accorder plus de crédit à ces « témoignages » qu’à des avis d’experts.

Sagesse des foules ou du bon sens populaire ?

Mais au fond, ne sommes-nous pas à l’aube d’un changement ? On peut voir les indices d’une véritable remise en cause de l’expertise et des savoirs établis, au profit d’une mythique société de la connaissance portée par Internet. Si nous sommes dans un monde où chacun d’entre nous possède une part de la connaissance, alors pourquoi aurions-nous besoin d’experts, tandis que nous pourrions tout mettre en commun ? Puisque personne ne pourrait être, individuellement, plus intelligent que l’ensemble des internautes, pourquoi s’acharner dans de vaines recherches solitaires et d’impossibles parcours d’acquisition d’une connaissance, forcément imparfaite ?
Mais il y a au moins deux failles à ce raisonnement. La première serait de considérer comme acquise la large participation des internautes, et de croire que tous ceux qui détiendraient une part de la connaissance seraient virtuellement rassemblés pour la partager. Or, nous avons vu la faiblesse du niveau réel de la participation. La seconde serait de fonder de trop grands espoirs sur les résultats à attendre de la sagesse des foules ou du bon sens populaire. Nous devons hélas bien souvent nous ranger avec Descartes lorsqu’il écrivait que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont ».
Et pourtant, nous avons laissé s’instaurer un nouveau mode de recherche et d’accès à la connaissance et à l’information, le moteur de recherche Google. Un pouvoir énorme lui a été donné. Celui de déterminer les réponses à nos questions. Non en s’appuyant sur un travail de recherche ou d’expertise, ni même de la raison, mais par l’appel systématique à des algorithmes de pertinence, censés répondre avec justesse à nos demandes. La bonne réponse devient le résultat le plus cité sur Internet, celui auquel les internautes vont faire le plus confiance. En clair, il s’agit là parfois non plus d’une expertise, mais du plus petit dénominateur commun des croyances collectives. Plus on va croire quelque chose, plus nombreux seront ceux qui pensent cette chose vraie, plus cela deviendra la vérité. Et progressivement, la connaissance et la vérité ne vont plus être le fruit de la raison éclairée, mais d’une subjectivité relative, elle-même valorisée par notre époque. Comme un peu une invitation permanente à rejoindre l’homme de cour de Gracián : « Si la sagesse est toute seule, elle passera pour folie. Quelquefois, le plus grand savoir est de ne rien savoir. L’on a besoin de vivre avec les autres, et les ignorants sont les plus nombreux ».
Bien sûr, cela n’aurait aucun sens de vouloir rejeter Internet en bloc, qu’il soit 1,2 ou 36.0. Bien évidemment, faciliter l’accès à la connaissance est un progrès pour l’humanité. Assurément, multiplier les points de vue, permettre à chacun de s’exprimer, constituent un progrès de la liberté d’expression. Incontestablement, pouvoir échanger avec les autres et apprendre à mieux les connaître est l’une des clés d’une société plus juste et plus fraternelle.
Pour autant, il nous faut veiller à ne pas céder au culte des amateurs (6). Sachons réfléchir aux implications de ce qui se trame devant nous. Et ne croyons pas que nous ne parlons que d’un monde virtuel. Les changements induits par Internet et la participation vont avoir des conséquences très importantes sur l’ensemble de la société et du monde réel. C’est pourquoi, au delà des sirènes, des mirages et des fantasmes de ce web collaboratif (7), gardons toujours à l’esprit des bases rigoureuses à notre raisonnement critique, et surtout mettons en place sans tarder des garde-fous nécessaires à l’omnipotence de moteurs de recherche et d’outils qui, demain, pourraient bien être les seules voies d’accès au savoir.Pascal GUÉNÉE, Directeur de l’Institut Pratique du Journalisme (IPJ).
(in La Revue Civique N°2,  Printemps 2008)

(1) Président fondateur de Mozilla Europe, http://www.deuxzero.com/2006/11/le_web_20_selon_tristan_nitot.html
(2) « Web 1.0 was all about connecting people. It was an interactive space, and I think Web 2.0 is of course a piece of jargon, nobody even knows what it means. If Web 2.0 for you is blogs and wikis, then that is people to people. But that was what the Web was supposed to be all along », 28 juillet 2006, developerWorks interview.
(3) Gillmor (Dan), We the Media, O’Reilly Media, 2004.
(4) http://www.useit.com/alertbox/participation_inequality.html
(5) http://www.wikipedia-watch.org/usatoday.html
(6) Keene (Andrew), Cult of the Amateur, Currency, 2007.
(7) « More information does not mean better information. By the same token, more participation does not automatically ensure a better society for us. Valuable information and valuable participation are needed ». Oh Yeon-Ho, fondateur de Ohmynews.com.

Problématique des nouveaux médias

Mieux combattre l’extrémisme et le racisme sur l’internet

 

Une récente étude révèle des activités illégales sur Internet dans 25 pays et une recrudescence du nombre de sites racistes et antisémites. Entre octobre 2004 et décembre 2006, l’International Association of Internet Hotline (Inhope) fait état d’une hausse de 33% du nombre de renseignements reçus du public concernant des images racistes ou xénophobes…Le chercheur Marc Knobel, dans cet article, rapporte quelques uns de ces édifiants sites racistes et antisémites, avant de dresser un panorama de l’actuel arsenal juridique pouvant permettre d’y faire face. Il rappelle notamment que, depuis une loi de juin 2004, les fournisseurs d’accès sont responsabilisés face au contenu qu’ils proposent, dès lors qu’ils en ont eu connaissance. Mais des failles subsistent et cette forme de cybercriminalité semble en profiter. D’où cette mise en alerte et cette prise de position: «Il nous semble qu’il est trop facile que les pouvoirs publics s’en remettent au seul dévouement des associations antiracistes. La lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur l’Internet incombe aussi aux pouvoirs publics», rappelle Marc Knobel, avant d’ajouter: «Et si l’Etat se dote de moyens conséquents pour traquer la pédophilie, l’apologie du terrorisme, les trafics divers sur l’Internet, le téléchargement de musique (MP3), etc., nous estimons, qu’il doit aussi lutter, mais cette fois plus efficacement, contre le racisme sur l’Internet».

Tous ceux qui considèrent le racisme comme une violence intolérable devraient s’alarmer de ce qui est en train de se passer sur l’Internet. On y voit, depuis plusieurs années, se multiplier les sites militants et propagandistes qui défendent les thèses néonazies, négationnistes, des sites islamistes et/ou racistes ou faisant l’apologie du terrorisme. Il est vrai que des groupes et groupuscules violents exploitent le net avec une relative efficacité parce qu’ils comprennent aisément le parti qu’ils peuvent tirer d’une utilisation rationnelle et systématique d’Internet.
L’International Association of Internet Hotline (l’Inhope), un organisme de contrôle international – fondé en 1999 et soutenu financièrement par le « Plan d’action pour un Internet plus sûr » de la Commission européenne – a révélé le 19 septembre 2007, dans sa première analyse détaillée des activités illégales sur Internet dans 25 pays, une recrudescence du nombre de sites racistes. Entre octobre 2004 et décembre 2006, l’association fait état d’une hausse de 33 % du nombre de renseignements reçus du public concernant les images racistes ou xénophobes, contre 24 % concernant la pornographie pour adultes, et 15 % la pédophilie.

Les sites racistes et antisémites peuvent être consultés, et nul ne doit ignorer ce que l’on peut alors découvrir. Les quelques exemples suivants permettront de mesurer la dangerosité du phénomène, étant précisé malheureusement que les premiers lecteurs et victimes de ces sites sont d’ordinaire de jeunes internautes. Nous distinguons dans cette « jungle », d’abord les « pages interactives » destinées à la jeunesse, comme le site de Kaboom : le joueur choisit un petit personnage qui déambule dans les rues de Tel-Aviv ou de New York, se fond dans la masse, l’internaute doit le faire et se fait exploser au milieu des civils. Les enfants touchés comptent double… Aussi loin dans l’horreur, Kaiser Manager. Dans ce « jeu » autrichien, l’internaute doit gazer des Turcs et le maximum de Juifs en un minimum de temps. Que dire également de « Shoot the Blacks », d’Ethnic Cleasing et du site suédois d’Area Alpy où les cibles sont des photographies de Noirs ou de juifs ? L’internaute choisit ses cibles, vise et tue. Bonus pour un juif tué. Que dire aussi de cette multitude de sites satanistes qui attirent les adolescents, les encourageant à briser des crucifix, ou à profaner des cimetières ? Sur d’autres sites, les jeunes gens peuvent télécharger « l’ensemble des recettes d’explosifs (TNT, nitroglycérine, plastique, poudre noire, chlorate de soude, puissants explosifs militaires…) », jusqu’au mode de fabrication de bombes plus perfectionnées, schémas à l’appui. Des forums de discussion permettent aux internautes (manifestement des adolescents), d’échanger leurs expériences respectives.

Dans cette « jungle », nous distinguons aussi les sites islamistes et/ou faisant l’apologie du terrorisme. Une sorte d’étrange autisme tente curieusement d’en minimiser la portée, comme s’il fallait s’accommoder de leur existence. Pourtant une simple connexion et une traduction adéquate permettent de mesurer dans toute son intensité et son horreur absolue la dose de fanatisme, d’endoctrinement et de haine qui caractérise les organisations radicales fondamentalistes. Prenons là encore quelques exemples. Les captures d’écran réalisées de quelques sites musulmans francophones montrent que plusieurs appels au djihad élèvent la « guerre sainte » et « la mort en martyr pour la cause d’Allah » au rang d’obligation, « même pour les femmes » ; que des forums de discussion comprennent de nombreuses contributions françaises ou francophones à caractère explicitement raciste et antisémite; que nombre d’échanges au sein de ces forums invitent à s’organiser pour le djihad contre les intérêts américains, français et occidentaux en général, israéliens, russes ou chrétiens. Parmi les thèmes les plus récurrents, la promesse de paradis aux « chahid » (martyrs) de la cause d’Allah sonne comme une invitation au passage à l’acte. L’effet de peur, de haine et de vengeance est partout présent et recherché dans les documents diffusés, dont la plupart sont profondément antisémites. Ces faits sont d’autant plus préoccupants que certains sites semblent être aussi ancrés en France.
Nous distinguons enfin la multitude de sites négationnistes, d’extrême-droite et néo-nazis, dont la violence effrénée, les caricatures obscènes et la haine permanente et obsessionnelle sont autant d’insultes faites à l’humanité.

Dans un texte récent publié par Laurent Duguet, «La haine raciste et antisémite tisse sa toile en toute quiétude sur le Net» (Les Etudes du CRIF, numéro 13, novembre 2007, 32 pages), le journaliste revient sur le sujet. Des centaines d’ouvrages, des milliers d’articles… Les négationnistes (re)produisent énormément, mais toujours dans un seul but : prouver, comme l’écrit l’un d’entre eux, Robert Faurisson, que « la tragédie des juifs ramenée à des proportions réelles, c’est-à-dire sans génocide et sans chambre à gaz, s’inscrit parmi bien d’autres tragédies de cet atroce conflit», explique Laurent Duguet. En France, suite à l’application de la loi Gayssot, qui pénalise depuis 1990 la négation de crimes contre l’Humanité, des publications dites révisionnistes ont été interdites ou ont simplement disparu. Pour autant, le colportage du « mensonge » est loin d’être terminé.

Pour les négationnistes, Internet a constitué une aubaine inespérée et leur présence est avérée sur la Toile depuis 1995. Mis à part les coups médiatiques tels que l’affaire Garaudy, la seule planche de salut restait Internet, dont Robert Faurisson, par exemple, profita dès 1996 en rédigeant des textes destinés à être mis en ligne . Très tôt, les négationnistes ont surfé sur ce développement technologique ; mais ils ne sont pas les seuls : les néonazis et l’extrême-droite profitent de cette aubaine. Si, à l’instar du racisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme, le négationnisme est l’un des aspects les plus repoussants d’Internet, « seules » quelques milliers de pages, sur les dizaines de millions qui existent, expriment cette haine. Pourtant, quelque chose de fondamental a changé depuis que la planète Internet côtoie celle de Gutenberg : « Auparavant, lorsque quelqu’un voulait se procurer une publication de ce type, il se rendait dans une librairie d’extrême-droite […], analyse le politologue Jean-Yves Camus. Aujourd’hui, toute littérature est devenue accessible chez soi ».

Est-il alors possible de changer la donne ? Les tentatives de sanctionner le discours raciste sur Internet – en France notamment – se sont heurtées jusqu’ici aux législations des pays qui, comme les Etats-Unis, proscrivent des restrictions à la liberté d’expression. Conscient de cette difficulté, il conviendrait de proposer une norme à deux vitesses : en premier lieu, criminaliser le discours raciste dans les pays qui, comme la France, l’Allemagne et la Suisse notamment, ont légiféré en la matière. Secondement, et en cas d’impossibilité constitutionnelle, la criminalisation de l’hébergement abusif destiné à contourner des lois, s’impose. Par exemple, un site raciste français, s’adressant à un public français, mais hébergé par un serveur situé aux Etats-Unis (ou ailleurs), ne pourrait plus se cacher derrière les dispositions de la législation américaine protégeant la liberté d’expression.
On nous demande d’ailleurs souvent si le dispositif législatif en France est suffisant pour lutter contre le racisme sur Internet. Il n’est pas inutile de rappeler brièvement ce qu’il en est. En France, de nombreuses lois forment le dispositif français de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Pour punir les infractions à caractère raciste, la loi prévoit différentes sanctions pénales allant de l’amende, à la privation des droits civiques et à l’emprisonnement. Par exemple, l’injure raciale est punie de 6 mois d’emprisonnement au plus et/ou d’une amende pouvant aller jusqu’à 22 500 € ; le refus de fournir un bien ou un service fondé sur une discrimination nationale, ethnique, raciale ou religieuse peut être sanctionné de deux ans d’emprisonnement et d’une amende de 30 000 € au plus. Qu’en est-il de la lutte contre le racisme sur Internet ? Elle a occupé une part majeure des comités interministériels de lutte contre le racisme et l’antisémitisme, en particulier ceux du 18 mars et du 3 mai 2004.

Le premier comité a notamment décidé de protéger les jeunes internautes dans les écoles en équipant celles-ci de logiciels de filtrage. Il a également été décidé de mettre en place une meilleure collaboration entre le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France), les associations antiracistes, les fournisseurs d’accès et l’Office central de lutte contre la criminalité sur Internet. Lors de la seconde réunion du comité, le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, avait fait part de son souci d’aboutir à une démarche de régulation et de civilité sur Internet. : « Nous voulons empêcher ce vecteur de communication d’être porteur de racisme et d’antisémitisme ». C’est pourquoi, en partenariat avec les acteurs d’Internet, le gouvernement a défini des outils de régulation contre les dérives racistes et antisémites : en amont, par le biais d’une « Charte d’éthique », ou en aval, avec la mise en place de dispositifs juridiques de régulation à vocation plus générale, telle la loi pour la confiance dans l’économie numérique, (LCEN, loi n°2004-575 du 21 juin 2004).
Le dispositif de prévention et de répression a donc été renforcé par cette loi. Les hébergeurs et fournisseurs d’accès à Internet (FAI) ont maintenant l’obligation de contribuer à la lutte contre la diffusion de données à caractère pédophile, négationniste et raciste. En effet, dans le cadre de la LCEN, les fournisseurs d’accès sont responsabilisés face au contenu qu’ils proposent dès lors qu’ils en ont eu connaissance. Selon les termes de la loi, si un hébergeur a eu la « connaissance effective » du caractère illicite d’un contenu qu’il accueille, il doit agir « avec promptitude pour les retirer », sous peine de voir sa responsabilité civile et pénale engagée. Précisons néanmoins qu’aux termes de l’article 6-1 de la loi du 2 juin 2004, les hébergeurs, les fournisseurs d’accès et les opérateurs de cache n’ont respectivement aucune obligation générale de surveillance des contenus qu’ils hébergent, transportent ou stockent automatiquement ou temporairement.
Autre initiative : le 14 juin 2004, les fournisseurs d’accès Internet, les hébergeurs de contenu en ligne et le ministre de l’Industrie ont signé avec le gouvernement une charte dans laquelle ils s’engagent à alerter les autorités judicaires de tout contenu raciste ou pédophile. De son côté, Free, qui n’est pas membre de l’association des fournisseurs d’accès (AFA), a repris les engagements de cette charte.
Par ailleurs, en juin 2004, Thierry Breton, alors à la tête de France Télécom, a répondu favorablement à la demande de Dominique de Villepin de se voir confier la présidence du groupe de travail sur la cybercriminalité. Le rapport de mission de ce groupe de travail a été remis au ministre de l’Intérieur le 13 avril 2005. Le groupe a préconisé de mieux cerner le phénomène par deux moyens : le développement de l’expertise technique et du savoir-faire des services d’investigation sur les outils leur permettant d’accomplir la mission de veille et de recherche des infractions ; l’amélioration du système d’information statistique de la cybercriminalité. En matière pénale, le groupe de travail a préconisé deux mesures : sanctionner les propositions sexuelles adressées à des mineurs via Internet et habiliter les officiers et agents de police judiciaire à participer, dans le cadre de leurs investigations, à des échanges électroniques sans être pénalement responsables. Le groupe de travail a préconisé de centraliser l’interface entre les pouvoirs publics et le « point de contact » des professionnels.
Rappelons enfin qu’en 2006, le ministère de la Justice a diffusé un nouveau guide de l’action publique contre la cybercriminalité, destiné aux magistrats. Pour sa part, l’Ecole nationale de la magistrature a mis l’accent sur ce sujet dans le cadre de la formation initiale et continue des magistrats, au cours d’un séminaire intitulé « Cybercriminalité en Europe» (4-8 juillet 2007). Ce séminaire est organisé sur financement de la Commission européenne et il est ouvert aux magistrats européens dans le cadre du Réseau européen de formation judiciaire (REFJ). Lors de la session 2007, plusieurs séances ont porté sur les atteintes aux personnes, les contenus et commerces illicites et la preuve électronique. De nombreux magistrats et greffiers (métropole et DOM-TOM) ou étrangers (Algérie, Italie, Espagne, Luxembourg, etc.) ont assisté à cette formation. En matière de choix des poursuites, de politique d’action publique, de jugement des tribunaux, ce séminaire a été l’occasion de permettre un dialogue entre magistrats et patriciens de la société civile, qui ont fait part de leurs interrogations et de leurs expertises.
La législation est donc suffisante. Seulement, quels sont les moyens dont se dote l’Etat pour lutter efficacement et durablement contre le racisme et l’antisémitisme sur l’Internet ? Cette question mérite d’être posée, tant nous sommes désabusés. Il nous semble qu’il est trop facile que les pouvoirs publics s’en remettent au seul dévouement des associations antiracistes. Nous rappellerons donc cette évidence : la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur l’Internet incombe aussi aux pouvoirs publics. Et si l’Etat se dote de moyens conséquents pour traquer la pédophilie, l’apologie du terrorisme, les trafics divers sur l’Internet, le téléchargement de musique (MP3), etc., nous estimons, qu’il doit aussi lutter mais cette fois plus efficacement contre le racisme sur l’Internet.Quelle étrange défaite de la démocratie serait de laisser les extrémistes les plus redoutables envahir peu à peu les écrans de nos ordinateurs ! Quant à nous, nous mettons un point d’honneur à nous opposer aux cyber-marchands de la haine.

Marc KNOBEL, chercheur, auteur du rapport annuel de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme sur le racisme et l’antisémitisme.
(in La Revue Civique N°2, hiver 2007/ printemps 2008)

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