Olivier Toscer, réalisateur : «attention à la diffusion de la terreur» (entretien)

Les documentaires et l’investigation, l’analyse et la mise en perspective pour lutter contre les raccourcis et le buzz à tout prix… tel est le leitmotiv d’Olivier Toscer, journaliste, auteur et réalisateur, spécialiste des documentaires (notamment réalisateur de « Djihad 2.0 », « Berlusconi et la Mafia, scandales à l’italienne », « Crise grecque : une faillite européenne » et que l’on retrouve dans TéléObs). Il répond aux questions de La Revue Civique et évoque les dérives liées à l’utilisation médiatique d’images du terrorisme ou d’images de scènes terroristes : il donne un « exemple quasi-parfait qui illustre le danger d’utiliser les médias, un réseau social en l’occurrence, sans science, ni conscience. Aucune mise en perspective, aucun contexte, aucune réflexion, juste du spectaculaire. Au final, on ne raconte plus le monde, on diffuse la terreur ! ».

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La Revue Civique : Selon vous, comment peut-on caractériser la notion de responsabilité des médias ? Selon vous, que revêt-elle de spécifique aujourd’hui,  dans le contexte actuel ?

Olivier Toscer : La fonction essentielle des médias est de raconter le monde. C’est une mission qui, déjà en soi, implique une responsabilité immense. Le travail des médias aide chaque citoyen à se déterminer, lui permet de savoir où il en est par rapport à son environnement, à ses institutions, au monde dans lequel il vit. Travailler dans les médias implique donc d’abord de prendre conscience de cette responsabilité. C’est-à-dire, pour le dire plus directement, il oblige à réfléchir : quelle est la portée de ce que je vais porter à la connaissance du public ? Comment l’information va-t-elle être reçue, interprétée, assimilée ? Ces questions que l’on doit se poser en toute circonstance, ne doivent jamais conduire, à mon sens, à s’auto-censurer, à masquer des informations. Mais elle oblige à réfléchir à la manière dont on va présenter ses informations. Et, au risque d’enfoncer une porte ouverte, cette responsabilité des médias est encore plus cruciale aujourd’hui, dans un monde d’informations où tout va vite, tout se sait, tout se complexifie.

Le risque du poujadisme, du complotisme, de la rancœur généralisée

Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? Prenons les affaires politico-financières, domaine que je connais assez bien, par exemple. Quand un ministre dissimule un compte en Suisse, il faut évidemment diffuser cette information. Mais également enquêter suffisamment loin pour pouvoir présenter au public le contexte qui accompagne cette malversation et retourner sept fois la plume dans l’encrier ou le disque numérique dans la caméra, pour présenter cette révélation de telle façon qu’elle ne soit pas automatiquement reçue par le public comme la preuve par A plus B que les pouvoirs sont toujours et uniformément tous corrompus. Il en va du vivre-ensemble dans une démocratie.

A mon sens, toute question sensible mise sur la place publique doit donc être évoquée avec ce souci de la présentation, du contexte sauf à engendrer des dérives dans l’opinion, du poujadisme, du complotisme, de la rancœur généralisée.

Quels sont les maux dont souffrent les medias aujourd’hui ? L’immédiateté, la spectacularisation et la course à l’audience sont-ils les principaux maux ?

L’immédiateté, la précipitation, le buzz, la chasse au spectaculaire sont les écueils les plus évidents auxquels les médias sont confrontés aujourd’hui. Ils sont les enfants de la révolution numérique qui conduit non seulement à une multiplication des canaux médiatiques, mais également à une vitesse de transmission des informations. Comme des rumeurs d’ailleurs. Globalement, ces évolutions ne facilitent pas le travail de réflexion qui doit se mener en permanence dans les médias.

Mais je trouve que le danger le plus pervers qui guette la sphère médiatique aujourd’hui est un autre effet induit de la révolution numérique : le fait qu’avec un simple smartphone aujourd’hui, tout le monde et n’importe qui peut diffuser n’importe quoi, n’importe comment et atteindre un vrai public via les  réseaux sociaux.

Les idiots utiles du terrorisme

J’ai pris très concrètement conscience de ce danger lorsque je préparais mon film pour LCP sur la propagande de Daech, Djihad 2.0. Toute cette propagande terroriste est diffusée sur le web, via des sites spécialisée mais également les réseaux sociaux où elle est aujourd’hui traquée, par les autorités et par les dirigeants de ces plates-formes elles-mêmes. Il est donc de moins en moins aisé de trouver ces vidéos ou textes terroristes. Une simple recherche grand public sur Google ou sur Twitter ne suffit plus aujourd’hui pour visionner ce matériel de propagande. Les comptes qui les véhiculent ouvertement sont très rapidement fermés et rendus inaccessibles. Mais on voit apparaître aujourd’hui sur la Toile, certains journalistes en quête de notoriété ou certains compagnons de route plus ou moins avoués du djihadisme qui, sans diffuser ces vidéos abjectes ou interdites, en font la publicité sur les réseaux sociaux.

Très récemment par exemple, Daech a mis en ligne un clip de propagande mettant en scène des enfants français assassinant des prisonniers en Syrie. Le clip, en langue arabe a été posté sur des sites djihadistes, donc difficilement accessibles pour le grand public. Mais il a suffi à une poignée d’utilisateurs français de Twitter, qui se présentent comme des observateurs soit-disant neutres du djihadisme, de raconter, par le menu, ce que présentait ce clip terroriste sur leur fil Twitter. C’est ainsi que le grand public a appris l’existence de ces mises en scène macabres réalisées dans le seul but de propager la terreur en France et dont l’objectif n’a pu être atteint que parce qu’il a été rediffusé par des idiots utiles du terrorisme. Un quotidien en a même fait sa Une ! C’est un exemple quasi-parfait qui illustre le danger d’utiliser les médias, un réseau social en l’occurrence, sans science, ni conscience. Aucune mise en perspective, aucun contexte, aucune réflexion, juste du spectaculaire. Au final, on ne raconte plus le monde, on diffuse la terreur !

En tant que documentariste, comment percevez-vous votre rôle et votre apport dans la société ?

Je suis journaliste de formation. Mais à un certain moment de ma carrière, j’ai éprouvé les limites de l’exercice journalistique pur. Il m’a semblé utile de proposer plus de contexte, d’analyse et de regard sur les sujets sensibles sur lesquels je travaille depuis vingt ans. L’exercice documentaire permet ce recul, ce supplément d’âme, beaucoup plus qu’un article de journal, calibré, froid et prétendu neutre.

Les difficultés de l’investigation

Vous accordez une place centrale à l’investigation, à la fois dans vos documentaires et dans vos ouvrages, est ce que ce décryptage qui combine enquête de long terme sur le terrain et sujets dits sensibles (djihadisme, finances, pouvoir…) manque aujourd’hui dans le paysage médiatique actuel ? Quels sont les freins et obstacles rencontrés durant ces enquêtes ?

Qu’est-ce que l’investigation selon moi ? C’est de l’enquête sur des sujets sensibles. Le public en est friand. Mais les médias, un peu moins… Parce que, d’une part, l’investigation demande du temps et des moyens et donc représente un coût financier ; et d’autre part, parce que l’investigation, qui par définition questionne, voire bouscule des pouvoirs nécessite une certaine abnégation, une capacité à tenir face aux pressions et souvent une prise de risque. Les journalistes, auteurs ou réalisateurs qui possèdent ce profil ne sont pas forcément très nombreux. Mais surtout, ce profil est encore moins répandu chez les dirigeants  des médias qui les mandatent. Les difficultés financières qui fragilisent tout un pan de la presse écrite notamment, ne poussent pas non plus à l’audace.  Donc, à l’exception de certains créneaux bien identifiés, les médias incitent rarement à pousser les feux de l’investigation. Ceux qui s’y risquent, et je continue personnellement à le faire, le font à leur risques et périls. Sans parler de l’opprobre des pouvoirs et parfois des confrères, il faut être prêt à dépenser beaucoup d’énergie (et parfois d’argent) dans un éreintant service après-vente où les menaces judiciaires et les pressions de toute sorte sont rarement virtuelles. Pour en avoir souvent discuté avec des confrères, nous sommes tous d’accord pour dire que la vraie pression qui pèse sur nous est une pression personnelle : celle de ne pas avoir droit à l’erreur. Car nous sommes toujours attendus au coin du bois.

Propos recueillis par Bruno Cammalleri

(mai 2016)