Jean-François Riffaud, humanitaire : le drame du silence

Jean-François Riffaud

Alors porte-parole et directeur de la communication de la Croix-Rouge française, Jean-François Riffaud évoque ici les vertus du « tapage médiatique » et de la mobilisation qui ont pu suivre trois catastrophes « spectaculaires » pour souligner le terrible silence qui entoure beaucoup d’autres crises humanitaires, tout autant meurtrières.

« Plus de 9 catastrophes sur 10 restent totalement ignorées et invisibles du public, donc des donateurs. Seule 1 sur 10 suscite un engagement plein et incomparablement efficace des médias. Pourquoi ? » À partir de chiffres édifiants, il décrit une réalité trop méconnue et en appelle à une réflexion sur les dérives qui conduisent à entretenir le spectacle de l’émotion plutôt qu’à secourir équitablement les victimes qui en ont besoin.

Parmi les principaux enjeux auxquels sont confrontés les acteurs de l’humanitaire, celui de l’accès aux victimes est probablement l’un des plus importants.

D’une part, il conditionne absolument leur capacité à exercer leur mission. Sans accès aux victimes d’un tremblement de terre, d’un tsunami ou d’une guerre, l’acteur humanitaire est dans l’incapacité à remplir son mandat. Sans accès, les médecins ne soignent pas, les logisticiens n’organisent pas, les psychologues n’accompagnent pas et les victimes demeurent esseulées. Confrontée à une capacité réduite d’accès ou à des risques élevés pour accéder aux victimes, l’organisation humanitaire voit réduire l’impact de son action et expose ses membres à un péril parfois comparable à celui qu’elle vient combattre. C’est une évidence : pas d’accès aux victimes, pas d’aide humanitaire. Ainsi, tous les acteurs font de cet enjeu une priorité permanente afin d’ouvrir ou de garantir une capacité d’envoi et de maintien de l’aide aux victimes.

Mais la question de l’accès se pose dans une autre dimension. Bien que peu évidente pour beaucoup, elle n’en est pas moins cruciale. C’est la nécessité qui, au-delà de donner accès aux secours, consiste à donner un accès égal au public, à l’opinion, aux citoyens. Il ne s’agit pas là de permettre à chacun de se rendre auprès des victimes. Il s’agit de permettre au plus grand nombre de savoir d’abord, de comprendre ensuite, et enfin de contribuer.

Pour cela, les humanitaires ont besoin des médias. C’est une nécessité connue et intégrée dans l’action même des organisations humanitaires. Elle fonctionne selon une mécanique particulièrement efficace. C’est la loi du tapage, éprouvée par l’Abbé Pierre durant l’hiver 1954, théorisée par les french doctors dans les années 70 et régnant en maître sur le secteur de l’humanitaire encore aujourd’hui. Elle procède d’un évènement, d’une crise ou d’une catastrophe. Celle-ci donne lieu à une couverture médiatique, importante et répétée, qui suscite et entretient une émotion.

Émotion et mobilisation

L’émotion entraîne la mobilisation et favorise le don. Celui-ci est indispensable pour permettre l’action. Celle-ci générant des images, entretenant l’émotion, soutenant la mobilisation etc., etc. Une catastrophe, des images, de l’émotion, de l’argent…

Cette loi du tapage est remarquable. D’abord parce qu’elle fonctionne. Elle fonctionne même de mieux en mieux. À mesure que la société s’est médiatisée, que le « tout-info » a pris une place privilégiée tant en télévision qu’en radio, la loi du tapage a produit des effets plus importants. Les sommes exceptionnelles collectées à travers le monde comme en France par les grandes ONG au moment du tsunami de 2004, du tremblement de terre en Haïti en 2010 ou encore du tsunami de 2011 au Japon illustrent la puissance du phénomène médiatique comme déclencheur de la générosité du public. Jamais des catastrophes n’avaient été autant médiatisées. Jamais des sommes aussi importantes n’avaient été collectées dans un temps aussi court (300 millions d’euros en France en 5 semaines au moment du tsunami de 2004). Jamais les ONG n’avaient pu disposer de moyens aussi importants pour répondre, aussi bien pour faire face à l’urgence que pour organiser l’indispensable action humanitaire durable qui peut permettre aux victimes de reconstruire leur vie.

Cette loi est remarquable également parce qu’elle ne coûte quasiment rien aux ONG. L’inattendu s’est produit en effet dès la fin décembre 2004 dans les heures qui ont suivi le Tsunami. Il s’est répété ensuite en 2010 comme en 2011 : les médias ont décidé d’eux-mêmes de lancer directement des appels aux dons auprès de leurs téléspectateurs et auditeurs. Ils ont pour beaucoup choisi directement les ONG destinataires de leur appel. Mais, surtout, ils ont organisé l’appel selon un rythme et une répétition qu’aucune campagne de publicité initiée par une ONG n’aurait pu égaler. Les dons pour ces trois catastrophes sont arrivés en quantité suffisante pour pouvoir agir vite et durablement. Les coûts de collecte ont été extrêmement réduits compte tenu des montants collectés. Un nombre considérable de nouveaux donateurs ont pu éprouver l’acte de don pour la première fois. Cela fut le cas en France mais également dans la plupart des grands pays développés. Des millions de personnes ont pu bénéficier d’une aide humanitaire indispensable, qui continue de produire ses effets.

Le sentiment d’impuissance

Cette loi du tapage est donc remarquable. Remarquablement efficace. Quand elle fonctionne…

Il en va bien autrement lorsqu’elle s’engourdit, malgré la répétition des catastrophes humanitaires, malgré les efforts des communicants des ONG pour la raviver. Ainsi, chaque année, des dizaines de situations de crise humanitaire affectant gravement des millions de personnes passent sous silence. Des centaines d’ONG s’assurent de pouvoir accéder aux victimes et se battent pour que le public y ait également accès de son coté. Elles n’ont que peu de succès dans ce second objectif. Cette situation est si fortement installée que les ONG ont donné un nom à ces situations oubliées : ce sont les crises silencieuses.

Le sentiment d’impuissance est tel que la Fédération Internationale de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge (FICR), plutôt réputée pour sa discrétion médiatique, a décidé, avec le soutien financier de l’Union Européenne, de mener début 2013, une grande campagne européenne de sensibilisation sur ces crises silencieuses. Certains chiffres illustrent avec force ce déséquilibre. L’étude de la FICR(1) a montré que le passage de l’ouragan Sandy, sur la côte Est des États-Unis fin octobre 2012, a bénéficié d’une couverture médiatique neuf fois supérieure à celle générée par douze autres crises humanitaires durant la même période (dont le passage de ce même ouragan dans les Caraïbes et en particulier en Haïti !). 89 % de la couverture média ont porté sur le passage de Sandy aux USA. Moins de 7 % ont été consacrés à porter à la connaissance du public l’impact de Sandy sur Haïti. En parallèle, le nombre de personnes tuées ou portées disparues aux États-Unis suite au passage de Sandy a été légèrement inférieur au nombre des tués ou disparus dans les pays des Caraïbes touchés par le même ouragan.

Le kilomètre sentimental

La situation de grave crise alimentaire dans les pays du Sahel, qui affecte durablement des millions de personnes, n’a occupé que 1,29 % de la couverture médiatique sur la même période. Les épidémies de fièvre Ébola en Ouganda 0,73 %, la tempête tropicale au Bangladesh 0,49 %, etc.

Il n’y a que peu de place pour la naïveté lorsque l’on choisit de s’engager dans l’humanitaire. L’injustice est connue autant que les règles du spectacle médiatique. La logique du kilomètre sentimental, faisant de la victime lointaine un objet de moins grande émotion que le voisin ou le semblable, est identifiée. Elle reste toujours bonne à rappeler et à dénoncer.

Cependant, la question des catastrophes silencieuses prend un tout autre aspect lorsqu’on intègre deux éléments dans l’analyse : celui énoncé plus haut sur l’initiative médiatique en temps de crise humanitaire, dans un monde sur-consommateur d’informations ; et la tendance, tenace et confirmée, à la multiplication des catastrophes naturelles et à leur renforcement.

De 1992 à 2011, le nombre de catastrophes naturelles recensées dans l’année est passé de 221 à 336, le nombre de personnes touchées dans l’année de 14 à 31 millions. Les pertes économiques sont passées de 70 à 336 milliards de dollars. On estime que 375 millions de personnes seront affectées par une catastrophe naturelle en 2015.

Alors que la gravité et la fréquence des phénomènes catastrophiques augmentent, l’exposition (médiatique) de ces évènements demeure excessivement réduite. Ne pas avoir connaissance d’une crise signifie ne pas pouvoir s’associer à la souffrance des victimes et surtout ne pas pouvoir soutenir ceux qui en combattent les conséquences et les aident. Moins on voit, moins on donne. Mais au surplus, ne pas savoir, c’est également ne pas avoir la chance de comprendre les mécanismes. Ainsi, ce sont autant d’occasions perdues d’expliquer que l’on peut agir sur les conséquences d’une catastrophe, que l’on peut réduire l’impact humain des tremblements de terre et des ouragans. Cela s’appelle la prévention. Cela passe par la formation.

Mais pour faire évoluer les mentalités et les politiques publiques, les ONG ont besoin de s’appuyer sur une opinion sensibilisée et instruite. Pour cela, il faut lui donner à voir et à comprendre les évènements qui surviennent, et pas uniquement les plus spectaculaires. Les ONG ont besoin d’argent autant que de citoyens solidaires, sensibilisés et éduqués à la prévention des risques et à l’importance de la préparation des communautés à la catastrophe. Elles ont besoin d’acteurs, pas de spectateurs.

La responsabilité des médias

Le rôle des médias est bien entendu central. Et leur responsabilité dans le silence pesant sur de si nombreux drames humanitaires ne se poserait pas avec tant de force s’ils n’avaient pas, par ailleurs, décidé d’être de réels acteurs de la solidarité en médiatisant particulièrement certaines catastrophes.

Le choix des sujets et la composition d’un journal télévisé appartient aux médias et à ceux qui les dirigent. Ce n’est pas le terrain des ONG. La responsabilité de lancer un appel aux dons pour permettre l’engagement d’une aide humanitaire appartient, elle, aux ONG. Ce n’est pas le terrain des médias. Jusqu’alors, ils ont été des partenaires indispensables et efficaces pour relayer ces décisions d’appel à dons. Depuis peu, certains ont décidé d’initier eux-mêmes des appels. Et, pour la plupart, ils ont cherché à s’associer à une ou plusieurs ONG pour porter l’appel auprès de leur audience.

Cette décision a l’avantage de permettre une immense mobilisation et l’expression d’une grande solidarité à l’instar du tsunami de 2004 ou du tremblement de terre en Haïti de 2010. Elle montre que les entreprises de médias ont intégré à la fois leur responsabilité sociale et leur capacité réelle à soutenir les efforts de communication et de collecte des ONG. Cette décision n’est malheureusement prise que trop rarement.

Plus de 9 catastrophes sur 10 restent totalement ignorées et invisibles du public, donc des donateurs. Seule 1 sur 10 suscite un engagement plein et incomparablement efficace des médias. Pourquoi ? Quels sont les motifs d’une telle inconstance ? Comment agir pour que les catastrophes silencieuses pour les donateurs, mais pour autant dévastatrices de vies humaines, bénéficient d’une exposition comparable aux autres ?

Comment justifier une injonction haïtienne
plutôt que pakistanaise ?

Annoncer une catastrophe et relayer les appels lancés par les ONG, c’est informer. Appeler directement ses auditeurs et téléspectateurs à donner pour une ONG au moment d’une crise plutôt qu’une autre, c’est prescrire. C’est choisir, c’est favoriser une cause, une victime plutôt qu’une autre, c’est orienter la générosité.

C’est pourquoi, il faut des règles et des critères pour que le donateur connaisse les motifs précis qui ont amené les médias à prescrire pour une catastrophe plutôt que pour une autre. Sans cela comment justifier un matraquage et une injonction haïtienne plutôt que pakistanaise. Comment et pourquoi nous dire de choisir les victimes du tsunami plutôt que celles de la faim au Niger ?

C’est à cette question que les grandes entreprises des médias, avec les associations humanitaires, doivent répondre. Pour que les ONG ne soient plus uniquement dépendantes de cette mobilisation incomparablement efficace mais qui leur échappe en partie. Pour que les médias soient de puissants auxiliaires de nos missions, et non l’inverse. Pour que la cause qui fait de l’audience ne soit pas la seule visible. Pour s’assurer que le moteur de l’engagement des médias est bien l’intérêt des victimes plutôt que l’entretien du spectacle.

Jean-François RIFFAUD, Porte-parole, directeur de la communication de la Croix-Rouge française

1) Étude réalisée avec l’agence Influence portant sur les médias de 160 pays.

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