Hommage à Erik Izraelewicz

Suite au brutal décès d’Erik Izraelewicz, le Directeur du Monde, nous rendons hommage à la grande rigueur de ses observations, à la finesse et à la justesse de ses analyses. Dans l’entretien que nous avions réalisé dans un numéro de la Revue Civique d’automne 2011, il évoquait la montée du « désenchantement démocratique » et les fonctions irremplaçables du journalisme, en particulier des supports écrits.

Erik Izraelewicz : la « crise du désenchantement »

Le Directeur de la rédaction du Monde évoquait «la perte de confiance des opinions à l’égard des pouvoirs, des organes de représentation, des corps intermédiaires» : «ce phénomène peut conduire à des situations graves», prévenait-il, notamment en référence à «la montée des mouvements d’extrême droite en Europe». Son analyse avancait deux explications : la crise économique et la crise du numérique qui «donne l’illusion d’une hyper-démocratie avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication». Une illusion inquiétante pour Erik Izraelewicz, qui rappelait les fonctions irremplaçables du journalisme, et particulièrement des supports écrits pour l’authenticité des débats démocratiques.

La REVUE CIVIQUE : Pensez-vous que l’écart entre les citoyens et la vie publique (et la vie politique en particulier), et qu’on peut nommer la « fracture civique », est en train de s’aggraver ?
Erik IZRAELEWICZ : Nous vivons en effet dans le monde occidental, en Europe en particulier mais aussi aux États-Unis, une réelle fracture civique, une crise démocratique ou ce que j’appellerais un désenchantement démocratique, qui a des expressions multiples. Le succès des « indignés », perceptible en Espagne comme dans d’autres pays européens, en a été l’un des signes. Lors des élections aussi, on observe presque partout le même phénomène : on l’a vu en France (aux cantonales), au Portugal (aux législatives), avec une abstention massive et croissante. Dans des pays qui ont la chance de bénéficier du droit de vote, un nombre croissant de citoyens renonce à l’exercer. Dans le même temps, parmi ceux qui exercent ce droit, nous observons quasiment partout le rejet croissant des organisations politiques traditionnelles et la montée des forces de contestation et des extrêmes : de plus en plus souvent d’extrême droite, mais aussi d’extrême gauche. Les grands partis de gouvernement sont quasi systématiquement sanctionnés. Tout cela est un signe flagrant de désenchantement, le signe que les institutions démocratiques dont nous bénéficions ne répondent pas aux attentes des citoyens, à leurs aspirations.

Ce rejet croissant est-il motivé par de bonnes ou mauvaises raisons ?
Je pense que, globalement, ce phénomène est inquiétant. Cette tendance trouve deux explications majeures. D’abord, la crise économique. Le monde occidental est, depuis 2007- 2008, plongé dans une crise financière violente qui amène les citoyens à douter de beaucoup de choses : des pouvoirs économiques en général – qui se sont révélés incapables d’empêcher cette crise – des pouvoirs politiques aussi, qui n’ont pas été jugés aptes à prévoir les risques de crise et de réagir effi cacement quand elle est survenue.

Dans les années 30, un même désenchantement

Il y a donc eu le renforcement d’un fort sentiment d’impuissance publique face à cette crise, ce qui accentue naturellement le désenchantement général vis-à-vis des pouvoirs. Dans les années 30, il y avait ce même phénomène de désenchantement qui, on l’a vu, a mené au fascisme et au nazisme dans une partie de l’Europe, à la guerre mondiale et ses tragédies. Une crise, ou une sortie de crise difficile, peut historiquement aboutir à une mise en cause des institutions démocratiques. Il faut y prendre garde.

Cette mise en cause n’est pas lointaine, pour l’avenir, en Europe ?
En tout cas, la perte de confiance des opinions à l’égard des pouvoirs, et en particulier à l’égard du pouvoir politique, des institutions, des organes de représentation, des corps intermédiaires, ce phénomène peut conduire à des situations graves. La montée des mouvements d’extrême droite en Europe est nette, elle n’a pas conduit à la remise en cause des institutions démocratiques, mais la voie est ouverte même si je ne désespère pas pour autant : il peut y avoir aussi des réactions positives, des sursauts, face à ces phénomènes. Le deuxième élément d’explication à ce désenchantement est, à mon sens, la révolution des médias. La révolution numérique contribue aussi à la remise en cause des institutions démocratiques traditionnelles. D’une certaine manière, le numérique donne l’illusion d’une hyper-démocratie puisqu’avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication, les corps intermédiaires deviennent inutiles, qu’il s’agisse des partis, de la presse et les médias, les syndicats, églises, grandes associations, etc. Tout en constituant un progrès, la révolution numérique contribue à ce désenchantement car on assiste à une explosion de la circulation de l’information, ce qui est important en démocratie, sauf qu’elle est « désintermédiée », elle est devenue directe…

Voire désincarnée, déshumanisée…
En effet, sur Internet il n’y a plus du tout, ou beaucoup moins, de filtre, de contrôle, de contre-pouvoirs, d’espace personnalisé de médiation, c’est une espèce de barnum général, désorganisé et en fait déstructuré. Certains s’en réjouissent, disant : ça y est, l’expression est permise pour tous, tout le monde a la parole, nous sommes tous journalistes ! Or, je pense que dans une société, il doit y avoir des corps intermédiaires, des structures collectives, qui mutualisent l’information, qui la vérifie, qui l’apprécie, la discute, l’éprouve. Si nous nous trouvons dans un système hyper-individualisé et fragmenté, je ne suis pas certain que cela aboutisse à terme à la préservation d’un système réellement démocratique. Ces deux crises, la crise économique et la crise numérique, remettent profondément en cause nos institutions et expliquent ce désenchantement, qui se développe. Ce qui peut aller jusqu’à la mise en cause du suffrage universel, du système de représentation, fondements même de la démocratie.

L’ère du raccourci

Dans ce contexte de remise en question des repères qui durent – les institutions ont en partie cette fonction là – quel peut être le rôle des médias en général, et en particulier du journal que vous dirigez, Le Monde ?
Un média comme Le Monde a sans doute un rôle important pour contrer ce désenchantement mais ce rôle à tenir est aujourd’hui très difficile. Sans être rétrograde, encore moins réactionnaire, et sans penser que tout était mieux avant, force est de constater que la révolution numérique favorise l’instantanéité, l’individualisme, et fait prévaloir souvent l’émotion sur la raison. Avec cette hyper-circulation de l’information, sous une forme de plus en plus brute, avec des tweets en 140 signes, nous sommes entrés dans l’ère du raccourci, dans l’ère de l’image aussi (avec l’introduction des vidéos sur Internet). Et, avec cette accélération de l’information, il y a beaucoup moins de places pour le principe de vérification – ce qui nécessite du temps et une éthique – des soi-disantes informations circulent sans qu’on en sache même vraiment la source, ni la fiabilité. Mais la pseudo-information circule à très grande vitesse, touchant parfois un grand nombre de personnes.

Dans cette circulation, il n’y a même plus de contrainte, alors que dans toute société il doit y avoir des contraintes sociales. Or, maintenant, on peut tout dire, tout et n’importe quoi, en permanence et partout. Avec l’explosion des technologies, on est dans cette phase anarchique où tout est possible, pour le meilleur mais aussi pour le pire. Je le craignais au départ et cela s’est confirmé. Je craignais notamment que la pré-campagne électorale de la présidentielle française soit une campagne « trash » où, au lieu d’aborder et de débattre des vrais sujets, au fond, on se focalise sur les frasques de l’un, les fantasmes de l’autre, les rumeurs alimentées par certains. On y est. Et la tendance semble irréversible.

C’est la dérive de la politique « gadget » et de la « pipolisation », favorisée par l’ère numérique et l’Internet ?
Oui, et au Monde, où on s’évertue à traiter avec rigueur les vrais sujets, politiques, économiques, de société ou internationaux, nous nous trouvons dans une situation délicate, nous devons faire  face à ce flot d’immondices qui envahit la blogosphère. On peut fermer les yeux et ne pas en parler, il n’empêche que cela fait partie d’une réalité. On est donc en situation de devoir faire de la résistance face à l’invasion du tout et n’importe quoi.

Nous sommes actuellement dans une phase de déstabilisation généralisée, que toute innovation technologique tend à provoquer d’ailleurs. Dans un deuxième temps, les choses pourront se rétablir, avec des repères nouveaux et plus précis. Après la vague du « tout le monde est journaliste », on va constater que ce constat est une illusion, que le journaliste est celui qui cherche méthodiquement l’information, qui la vérifie, qui la met en perspective, l’explique, la communique. Celui qui capte une image avec son téléphone portable peut correspondre à l’une de ces fonctions et « faire une information », mais il ne correspond pas à toutes les autres fonctions du journaliste, qui sont bien plus complexes et singulières que d’être par hasard là où « il se passe quelque chose » de spectaculaire ou d’intéressant.

La réhabilitation du journalisme écrit

Le mouvement me semble d’ailleurs amorcé : celui de la réhabilitation du journalisme dans toutes ses fonctions et, en particulier, du journalisme écrit. Par rapport à l’audiovisuel, dans ses différentes formes, l’écrit apporte une contribution qui me semble plus essentielle au fonctionnement et à la compréhension des sociétés démocratiques. Chaque type de média correspondant naturellement à une demande sociale et à ses qualités irremplaçables. J’ai néanmoins constaté dans mes expériences personnelles qu’après une chronique télévisée on se souvenait surtout de ma cravate ou de ma coiffure. Lors de mes chroniques radios, on me disait qu’on était d’accord avec moi, sans se souvenir exactement sur quel élément était fondé cet accord… En radio, ça passe sur le moment et ça ressort assez vite après, l’auditeur passe à autre chose et ne mémorise pas forcément le contenu. En ce qui concerne les chroniques sur support papier, des lecteurs se souviennent de ce que j’ai pu écrire il y a trois mois, six mois, voire plus. Au-delà, qu’est-ce que cela signifie ? Le débat démocratique peut et doit avoir lieu, bien sûr, à la télévision et à la radio mais ce sont les supports écrits qui en sont les meilleurs garants. À la télévision, l’émotion domine, ce sera la prime à celui qui aura été le plus talentueux sur la forme, celui ou celle qui aura eu la meilleure « posture », qui aura eu la meilleure formule. Avec l’écrit, on est davantage incité à penser, c’est le raisonnement, l’argument qui prévaut sur l’émotion. La mise en scène, la forme et le spectacle ont moins de place, moins de prise sur les esprits.

On a l’impression que les facilités de la « politique spectacle », qui accompagne la « fracture civique » – ce désenchantement que vous avez évoqué – aboutit à une situation qui s’aggrave d’années en années. Une situation vis-à-vis de laquelle les politiques, de droite comme de gauche, ne semble pas avoir de prise. Au lendemain des dernières élections par exemple (printemps 2011), qui ont pourtant été marquées par un record d’abstentionnisme, les partis sont repartis à leurs habitudes, sans amorcer le moindre sursaut, sans prendre la mesure, ni des mesures…
Face au désenchantement démocratique, il y a un désarroi des institutions et des politiques qui me semble en fait assez compréhensible. Je ne jette pas la pierre aux politiques. Nous journalistes, nous sommes aussi dans ce « maelström » et nous sommes aussi assez désemparés. Je pense que notre position institutionnelle, au « Monde », nous confère un rôle important face à ce problème. Mais cette crise économique et cette crise numérique nous conduisent à nous mettre en cause aussi. Cela nous oblige à repenser notre travail.

Les politiques sont en plein désarroi mais ils sont souvent sincères dans leur volonté de « mieux fonctionner ». Ils inventent la démocratie participative, ils doivent faire plus attention à leur comportement, attitudes. Mais le désarroi face au désenchantement est largement partagé dans l’ensemble du monde occidental.

Avec peut-être une situation aggravante ou aggravée en France, du fait du vieil héritage monarchiste-républicain, où tout se décide « en haut », et peu de choses dans les sphères intermédiaires du pouvoir, encore moins à la « base », hors des élections.
C’est vrai qu’en France, avec la place de l’État et l’historique de la centralisation, nous avons des spécificités qui peuvent peser encore davantage sur le détachement de la « société civile » et le désenchantement des citoyens. Dans le même temps, notamment dans les nouvelles générations, il y a des formes nouvelles d’engagements, des signes positifs de comportement civique. Par exemple, quand on voit l’évolution d’HEC et de l’orientation de ses étudiants, on voit de plus en plus de jeunes qui veulent d’abord s’engager dans l’humanitaire, dans l’entrepreneuriat social, dans des causes d’intérêt général considérées bien plus favorablement qu’il y a 20 ou 30 ans.

Les jeunes et la responsabilité au quotidien

Dans les jeunes générations, il y a certes une grande défiance vis-à-vis des institutions politiques, syndicales, économiques, médiatiques, mais cela les amènent aussi à vouloir s’investir, dans leur vie professionnelle, dans une activité qui donne du sens. Le commerce équitable, la responsabilité sociétale de l’entreprise, le développement durable… tous ces thèmes, dans les écoles de commerce, sont porteurs. Je le vois comme une réponse à cette crise démocratique : les institutions – les partis, les syndicats, les églises, les journaux peut-être… – sont discrédités, mais ces jeunes n’ont pas moins la volonté de s’engager dans le sens d’une responsabilité sociale et civique, à l’échelle de leur quotidien. Avec le sentiment qu’ils seront plus efficaces et concrets. Cela ne veut pas dire que des entreprises ne peuvent pas utiliser et exploiter cette tendance. Mais la tendance est bien là et elle est réjouissante.

Propos recueillis par JEAN-PHILIPPE MOINET
(In La Revue Civique n°6, Automne 2011)
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