Charb : défendre la liberté d’expression. Entretien Revue Civique republié

EN HOMMAGE. Les leçons de l’attentat contre Charlie Hebdo: par Charb, en entretien Revue Civique.

Le directeur de Charlie Hebdo, Charb (tué dans l’attaque terroriste du 7 janvier 2015 qui visait son journal à Paris) tire ici, en entretien avec la Revue Civique fin 2011, les leçons de l’incendie criminel qui venait de ravager sa rédaction.  Il souligne, en comparaison à d’autres épisodes qui avait précédé, le « caractère beaucoup plus violent » de cet acte de 2011: « en 2006, nos locaux n’avaient pas été incendiés, notre site n’avait pas été piraté, et nous n’avions pas non plus reçu tant d’insultes et de menaces de mort ». Pour Charb, l’origine de l’attentat était déjà bien claire: « je crains qu’il n’y ait aucune autre piste que celle qui paraît la plus évidente, c’est-à-dire l’œuvre vengeresse d’extrémistes musulmans ».

La REVUE CIVIQUE : Rétrospectivement, quel regard portez-vous sur l’incendie criminel dont a été victime Charlie Hebdo et quel bilan en tirez-vous ?
CHARB
: Nous tirons un bilan plutôt positif par rapport à la situation que nous avions vécue en 2006, au moment où nous avions publié les caricatures de Mahomet. Cette fois-ci, la presse a été unanimement solidaire de Charlie Hebdo, et sans forcément soutenir le fond de ce qu’est le journal, tout le monde a soutenu au moins le principe de la liberté d’expression.
En 2006, lorsque nous avions proposé à tous les autres journaux, par solidarité avec les dessinateurs danois, de publier les dessins dans leur intégralité – non pas que les dessins nous plaisaient particulièrement, mais c’était là, pour nous, l’occasion de réaffirmer le principe du droit au blasphème –, très peu avaient suivis notre appel… Seul France-Soir avait publié tous les dessins, et nous avions été relativement critiqués à l’époque, aussi bien par le pouvoir politique que par nos confrères. Cela n’a pas été le cas cette fois-ci, le consensus a été beaucoup plus large.
Il faut rappeler aussi que le contexte est un peu différent : ce qui nous avons vécu cette année revêt en effet un caractère beaucoup plus violent. En 2006, nos locaux n’avaient pas été incendiés, notre site n’avait pas été piraté, et nous n’avions pas non plus reçu tant d’insultes et de menaces de mort…

« En bref, ce sont de gros c… »

Que répondriez-vous au jeune hacker turc qui s’est vanté publiquement d’être à l’origine du piratage de votre site ? Et qui revendique paradoxalement la liberté d’expression afin de justifier son geste ?
Je lui répondrais, avant tout, qu’il aille se faire enc…. ! Je lui répondrais ensuite qu’au lieu de gâcher son temps et celui des autres en piratant des sites, il ferait bien mieux de faire son propre site pour s’exprimer librement, et dire ce qu’il a envie de dire, d’une part sur la religion, d’autre part sur les athées et les « mécréants » que nous sommes à ses yeux… Je comprends tout à fait que des intégristes musulmans, catholiques ou juifs fassent des journaux pour répondre à d’autres journaux et pour critiquer notre athéisme. Je comprends un peu moins qu’ils passent leur temps à nous empêcher de parler. On a l’impression qu’ils n’ont rien d’autre à exprimer,  qu’ils n’ont rien à dire ou à faire à part empêcher les autres de parler… en bref que ce sont des gros c… Et ça, ce n’est d’ailleurs pas seulement une impression…

L’enquête sur l’attentat contre vos locaux progresse-t-elle ? Et quel est votre avis sur les rumeurs colportées sur Internet qui voient derrière cet acte un coup monté et organisé, pour les uns par la Ligue de Défense Juive, pour d’autres par l’extrême-droite, donc le Front National ou les identitaires ?
L’enquête a d’abord rapidement progressé, car il y avait énormément d’éléments à examiner, notamment des films vidéos dans les halls, beaucoup de gens ont été interrogés… Mais elle est malheureusement au point mort actuellement . Quand j’ai vu passer les rumeurs que vous évoquez et qui en effet circulaient sur le Net, j’ai évidemment appelé dans la foulée le commandant de police en charge de l’enquête. Il n’a absolument pas confirmé ces dires. En d’autres termes, aucun élément concret ne les oriente dans ces directions-là. Je crains hélas qu’il n’y ait aucune autre piste que celle qui paraît la plus évidente, c’est-à-dire l’œuvre vengeresse d’extrémistes musulmans.

Pas nécessaire de contrebalancer nos critiques

Le numéro qui a suivi l’agression contre Charlie était cette fois-ci consacré aux catholiques intégristes, avec en Une, une caricature représentant Jésus et ses prophètes… Auriez-vous sorti ce numéro de la même façon si l’attentat n’avait pas eu lieu, ou bien fallait-il y voir une volonté de « contrebalancer » les attaques que vous portez régulièrement sur les fondamentalistes musulmans, afin par exemple d’éloigner le spectre d’une Marine Le Pen qui pourrait être tentée d’exploiter cette affaire ?
Nous l’aurions sorti tel quel. Nous avons déjà par le passé consacré des numéros spéciaux aux catholiques, à chaque fois qu’il y avait un événement qui mettait en scènes soit les catholiques intégristes, soit le Pape, par exemple lors d’une visite en France. On aurait fait ce numéro sur les catholiques intégristes de la même manière si l’attaque de nos locaux n’avait pas eu lieu, et pas particulièrement pour contrebalancer nos attaques envers les fondamentalistes musulmans. En effet, si nécessité de contrebalancer il y avait, ce serait dans ce cas plutôt dans l’autre sens : nous avons beaucoup plus attaqué les catholiques intégristes au cours de nos vingt ans d’existence que les musulmans intégristes !

Enfin, plus largement, considérez-vous que le « politiquement correct » est un moyen de favoriser le vivre-ensemble, ou bien représente-t-il plutôt une barrière nuisible à la liberté de chacun, et donc un danger pour nos démocraties ?
On se tient plutôt à l’écart d’un tel débat… On voit aujourd’hui des journalistes, des politiques et même des ministres se faire les défenseurs du « non-politiquement correct », mais pour eux, le non-politiquement correct signifie remettre en cause les acquis sociaux, les droits des immigrés, etc. Ils se glorifient d’exercer le politiquement non-correct. Si c’est ça le non-politiquement correct, nous sommes un journal très politiquement correct ! Ce débat autour du politiquement correct est à mon sens un peu « foireux ». Quand on dit que c’est de plus en plus compliqué de faire des blagues sur les homosexuels, sur les étrangers… c’est effectivement de plus en plus compliqué, mais je ne pense pas que ce soit un mal. Je ne crois pas que ce soit un mal qu’il y ait de moins en moins d’homophobes, de moins en moins de racistes, de moins en moins de gens qui nous pourrissent la vie. En ce moment, la défense du politiquement non-correct est tenue par la droite. Nous, nous ne nous sommes jamais envisagés comme un journal politiquement non-correct, pas plus que nous ne nous sommes envisagés comme politiquement correct. On essaie de ne pas rentrer dans ce débat, qui est à mon sens un peu piégé actuellement.

Propos recueillis par Aurélien MATHÉ
(in la Revue Civique N°7, Hiver 2011-2012)
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