Etats-Unis / Russie: la confusion. Indépendamment de Trump, une intransigeance US durable ? (par C. Miller, de German Marshall Fund of USA)

Les déclarations de Donald Trump juste avant son investiture – après la séquence des révélations des services de renseignements américains sur le piratage russe de la campagne américaine et les liens pouvant unir l’hôte de la Maison Blanche et à Vladimir Poutine et son régime – ont jeté le trouble en Europe sur l’historique relation transatlantique, nouée depuis la deuxième guerre mondiale. Trum applaudit le Brexit et estime que d’autres sorties de l’Union Européenne suivront. Il qualifie d' »obsolète » l’OTAN, qui assure la défense du continent européen. Il critique ouvertement et sèchement Angela Merkel, sur les réfugiées et les migrants, et annonce une aggressivité commerciale des Etats-Unis… Tout cela tend à satisfaire Vladimir Poutine, le même Trump se prononçant à nouveau pour la levée des sanctions qui visent la Russie, depuis l’annexion de la Crimée et les hostilités que la Russie de Poutine tend à attiser contre l’Ukraine qui, pour sa part, pour son avenir, se tournait vers l’Union Européenne et l’Occident.

Parmi les médias, qui analysent le trouble causé, France Inter (cf le lien vers la chronique de Bernard Guetta sur le sujet) et Le Figaro (cf les liens vers les articles qui reprennent les déclarations de Trump, et les critiques qu’elles ont suscité, de John Kerry aux Etats-Unis à Angela Merkel ou François Hollande en Europe).  Mais Trump ne fait peut-être pas la position des Etats-Unis, sur tous ces sujets et dans la durée. D’ailleurs, les positions de ses propres conseillers, nommés à la Maison Blanche, sont contradictoires avec celles qu’il avance. Les positions de beaucoup de dirigeants du Parti républicain américain, qui est majoritaire au puissant Congrès des Etats-Unis, sont loin d’être sur la longueur d’onde Trump : sur l’OTAN et sur la Russie de Poutine en particulier. Ce qui pose la question de l’autorité américaine qui aura la main sur les décisions stratégiques sur ces questions-clés. Une certaine confusion – ou confusion certaine – règne en tout cas, au début de « l’ère Trump ». 

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Comme l’explique Chris Miller, expert du think-tank américain The German Marshall Fund of the United States, appréhender et prévoir le cours des relations Etats Unis-Russie n’a jamais été facile. Dans une étude publiée fin 2016, cet auteur explique, par exemple, que Ronald Reagan était arrivé au pouvoir promettant de faire face à « l’empire du Mal » soviétique, en investissant des milliards dans la défense antimissile (bouclier du ciel) et dans une marine de 600 navires. À la fin de son mandat, le dirigeant, tout en accentuant une défense potentiellement musclée, gardait de bonnes relations avec l’URSS. Autre exemple, celui de George W. Bush, qui avait déclaré Vladimir Poutine « digne de confiance » mais dont la dernière année au pouvoir n’avait pas moins été dominée par la guerre Russie-Géorgie.

Il devient donc difficile de prévoir comment le nouveau Président américain, Trump, malgré des déclarations tonitruantes qui inquiète en Europe, pourra mettre en place une politique réellement cohérente, par exemple à l’égard de l’Ukraine, de la Crimée ou des Accords de Minsk. Sur ce dossier, qui n’est qu’un exemple, le Congrès des États-Unis resterait très favorable aux sanctions contre la Russie et au soutien à l’Ukraine: les principaux sénateurs républicains ont déjà prévenu le Président élu de leur rejet à toute tentative visant à alléger les sanctions. Dans ce contexte, le désaccord continu entre Washington et Moscou sur l’Ukraine semblerait plus que probable, pour cet analyste. Les intérêts d’Etats, selon cette thèse de Chris Miller, resteront divergents.

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Lors de l’élection de Donald Trump, nombreux ont été les analystes qui ont prévu le début d’une nouvelle ère de coopération entre les deux grandes puissances. Par exemple, au moment où Vyacheslav Nikonov, membre influant de la Douma et expert en politique étrangère, a annoncé devant le Parlement russe que Trump avait remporté les élections aux Etats-Unis, ses membres n’ont fait qu’applaudir !

Pourtant, Chris Miller, expert de la German Marshall Found of United States, suggère que les prédictions d’un réchauffement des relations entre les deux pays devraient être traitées avec prudence. Certes, il est vraisemblable que les Etats-Unis tenteront à nouveau de collaborer avec la Russie à propos de la Syrie mais ce n’est pas, faut-il le noter, la première fois qu’ils essaient de le faire. De même, le Président américain élu a parfois proposé de réduire le soutien américain à l’Ukraine, ce qui pourrait apaiser les tensions avec la Russie, mais presque tous les dirigeants américains chargés de politique étrangère s’opposent à un tel geste, y compris les nouveaux, désignés par Trump pour occuper les postes de conseillers à la sécurité nationale. De plus, les projets d’expansion des forces armées des Etats-Unis, que le Président élu a promis à plusieurs reprises et que le Congrès américain est susceptible de financer, ne seront pas reçus positivement à Moscou. Et même si les élections américaines ont pris fin, en Russie elles n’ont fait que commencer, avec une échéance prévue pour 2018: et il reste évident que la rhétorique anti-américaine peut continuer de jouer un rôle important dans la campagne de réélection de Vladimir Poutine.

L’idée d’une Russie post-Poutine

Même si les dernières déclarations de Trump sont nettement favorables à la stratégie Poutine, il serait naïf de s’attendre à une période de détente renouvelée, affirme Miller, pour qui il faudrait rester plus réalistes. À ce propos, il explique notamment que :

  1. Le Président américain n’aura pas la possibilité d’ignorer la Russie, sa tendance à l’expansionisme, il devra même faire face à des crises croissantes
  2. Les désaccords sur l’Ukraine, la Syrie et les sanctions liées sont susceptibles de persister
  3. Il serait probable que des désaccords sur l’Europe et le Moyen-Orient persistent, même si Washington pourrait trouver souhaitable de coopérer avec la Russie en Asie (et même, peut-on ajouter, si les déclarations tonitruantes de Trump sur Mme Merkel, l’Europe disloquée et « l’obsolescence de l’OTAN », font évidemment le jeu de Poutine).
  4. Enfin, qu’il soit prêt ou non, avertit Miller, Donald Trump devrait faire face à l’idée d’une Russie post-Poutine.

Dès son premier jour de mandat, la nouvelle administration américaine ferait face, selon cette thèse, aux conflits militaires en cours et ses conséquences en Syrie et en Ukraine notamment, et aux solutions contradictoires qu’ils entraînent. Puisque la Russie est un acteur direct de ces deux guerres, aucun conflit ne peut être conclu sans Moscou. Pour mettre fin aux violences, affirme l’auteur, il sera nécessaire soit d’augmenter la pression sur la Russie, soit de lui accorder des concessions, deux choix qui démontrent l’importance de Moscou, Poutine ayant les ressources et la volonté de rester l’un des principaux interlocuteurs de Washington. Il est pour l’instant difficile de comprendre quel cap choisira finalement et durablement Trump… Et on peut préciser que le débat va sans doute s’amplifier aux Etats-Unis, au sein même de la majorité des Républicains, majoritaire au Congrès, où la « ligne Trump » est loin de faire l’unanimité. Une bonne partie des Républicains ne sont pas prêts du tout à s’aligner sur une ligne qui est jugée beaucoup trop bienveillante à l’égard d’un Poutine qui, en Syrie ou au Proche-Orient, a montré une forme d’impérialisme sans complexe.

Le cas de la guerre en Syrie

Ce conflit en Syrie sera l’un des défis les plus grands auquel la nouvelle administration américaine sera confrontée. Les deux objectifs des États-Unis dans la région sont contradictoires : d’un côté, coopérer avec la Russie contre l’EI, de l’autre, contenir l’Iran; or, la Russie croit pour sa part pouvoir bénéficier d’un Iran plus fort, et l’Iran et l’EI ont des attentes partiellement complémentaires. Le dilemme est très clair, explique Miller: il est évident qu’une coopération plus étroite avec la Russie en Syrie renforcerait la position de l’Iran, qui soutient Bachar El Assad.

Le cas du conflit en Ukraine

La guerre en Ukraine ne semble pas moins simple. Le processus de Minsk, qui gère le cessez-le-feu et les négociations de paix en Ukraine orientale, explique Chris Miller, ne sera pas mis en œuvre à court terme pour plusieurs raisons. Primo, car la Russie refuse de faire pression sur les forces armées déployées à l’Est de l’Ukraine afin qu’elles respectent les dispositions du cessez-le-feu (la menace de violence étant le seul levier de la Russie contre l’Occident). Secundo, Kiev ne permettra jamais que les alliés de la Russie en Donbass disposent d’une voix ou d’une place dans la politique de l’Ukraine, comme Poutine l’exige. Tertio, même si les pays européens continuent à sympathiser avec la position de Kiev (les sanctions européennes contre la Russie sont toujours en place), ils ne sont pas pour autant prêts à prendre des mesures conduisant à éjecter la Russie de Donbass.

Miller estime globalement que l’élection de Donald Trump n’aura pas autant d’effets que beaucoup le disent. Certes, Trump a suggéré, en campagne électorale, de lever les sanctions contre la Russie et de reconnaître l’annexion de la Crimée mais une série de conseillers du Président élu ont précédemment adopté des positions très dures sur l’Ukraine, y compris le soutien pour armer et défende ce pays. Il devient donc difficile de prévoir comment le nouveau Président pourra mettre en place une politique réellement cohérente et bien articulée à l’égard de l’Ukraine, de la Crimée ou des Accords de Minsk. De plus, le Congrès des États-Unis reste très favorable à la fois aux sanctions contre la Russie et au soutien à l’Ukraine:  les principaux sénateurs républicains ont déjà prévenu le Président élu de leur rejet de toute tentative visant à alléger les sanctions (contre la Russie). Dans ce contexte, donc, le désaccord continu entre Washington et Moscou sur l’Ukraine semble probable.

Une ère très instable

Les dilemmes syrien et ukrainien pourront en toute probabilité continuer à empoisonner les tentatives de coopération entre le Kremlin et Washington. Malgré la rhétorique optimiste du Président élu, aucune proposition concrète n’a été présentée, au-delà de la promesse faite de couper le soutien à « l’opposition modérée » en Syrie, dont les conséquences sont à estimer. Si celui-ci est le fondement d’une nouvelle ère dans les relations entre les États-Unis et la Russie, affirme Chris Miller, cette ère semble très instable.

Une opposition de fait et des divergences historiques

L’expérience historique suggère que faire « redémarrer les relations » est utile à court terme mais qu’à long terme, étant donné la divergence d’intérêts, les relations entre les deux pays tendent à revenir à un équilibre moins confortable après les déclarations initiales. Comme nous le rappelle Chris Miller, l’amitié la plus durable que l’on enregistre depuis 1945, celle représentée par Nixon et Brejnev, n’était en réalité qu’une réticence affichée à toucher les affaires les plus sensibles; cette réticence a été altérée par les conflictualités habituelles et les positions respectives des membres du Congrès américain et de la Douma russe. En conséquence, l’affichage d’une « amitié » américano-russe ne semble que temporaire, ou partielle dans le champ de vision, les États-Unis et la Russie ayant une façon de concevoir le monde, et en particulier l’Europe, qui resterait antagoniste. Quelles que soient les initiatives politiques de la nouvelle administration américaine, conclut avec audace cet expert, l’expérience historique démontre que les divergences continueront à structurer les relations entre les deux puissances mondiales.

Rafael Guillermo LÓPEZ JUÁREZ

(janvier 2017)

► L’intégralité de la note de Chris Miller, expert du think-tank The German Marshall Fund of the United States

Sur le même sujet 

► L’émission de TV5 Monde « Kiosque » présentée par Silvia Garcia où Jean-Philippe Moinet analyse la question du piratage russe

► La chronique de Bernard Guetta de France Inter sur les relations USA/Russie Trump/Poutine

Bernard Guetta

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