Marie-Christine Saragosse : « Les médias ne sont pas à la hauteur » (pour l’égalité hommes-femmes)

Marie-Christine Saragosse

La place des femmes vue par la directrice de TV5 MONDE

La Présidente de France Médias Monde (France 24 et RFI notamment, était au moment de nos questions Directrice Générale de TV5 Monde. Marie-Christine Saragosse évoque sans détours, dans cet entretien avec le fondateur de la Revue Civique, son engagement pour la cause de l’Egalité hommes-femmes et les nombreux retards accumulés en de domaine. Y compris dans les médias, en particulier dans les télévisions où, dit-elle, « le machisme est inconscient mais persistant !» [Extraits]

La REVUE CIVIQUE : La France a connu, au printemps dernier, un retour marqué des mobilisations en faveur des femmes, notamment avec l’association « Osez le féminisme ». Vous-même n’avez pas hésité à donner de la voix notamment à l’occasion du lancement du site « Terriennes ». Pourquoi, un tel engagement ?
Marie-Christine SARAGOSSE : Tout d’abord, je souhaite préciser que notre site « Terriennes » était en préparation depuis longtemps et qu’il aurait du apparaître dans une période moins marquée par une actualité brûlante. Autre précision : je ne suis pas devenue féministe avec l’affaire DSK ! Pendant des années, à chaque fois que j’évoquais le statut des femmes, les gens avaient tendance à me regarder avec un air condescendant en s’étonnant : « Quoi, tu es féministe ?! ». Désormais je réponds: « Pourquoi, toi, tu ne l’es pas ?!»

Dans votre fonction, à la direction générale de TV5 Monde, c’était donc l’un de vos premiers combats ?
Lorsque je suis revenue à TV5 Monde en 2008, je m’étais en tout cas juré de défendre une cause : la lutte contre l’excision. J’avais en effet pour la première fois le pouvoir de peser sur les contenus éditoriaux de la chaîne. Nous avons ainsi mis en place, dès 2009, à l’occasion de la journée mondiale de lutte contre les mutilations sexuelles féminines, une émission spéciale. Nous avons  programmé un documentaire belge construit autour d’un clip de l’artiste ivoirien, Tiken Jah Fakoly. Ce dernier y dénonce l’excision pratiquée dans plusieurs pays d’Afrique, et est même allé jusqu’à chanter en public la chanson, à Bamako au Mali, connue pour être la capitale de l’excision. Un plateau composé de diverses personnalités, notamment africaines, avait ensuite été programmé avec des représentants d’associations, des  médecins, etc… Après le premier effet de surprise en interne, les collaborateurs de la chaîne, hommes comme femmes, ont adhéré à ma démarche.

L’idée était que TV5 Monde diffuse dans le monde un peu de « l’esprit des Lumières » dont nous, Français, sommes si fiers : la Démocratie, l’Etat de droit, l’Egalité et les Droits Humains -et non pas les droits de «l’Homme», les mots sont lourds de sens ! Nous avons eu des réactions formidables d’associations de femmes africaines notamment, qui nous ont écrit sur le blog de l’émission. Les femmes africaines -et certains hommes- prenaient donc eux-mêmes ce problème en main, ce qui est essentiel, car il ne faut évidemment pas être, nous Occidentaux, dans la posture des donneurs de leçons vis-à-vis des pays concernés.
Nous avons par la suite programmé, à partir de décembre 2010, une émission médicale intitulée «Quoi de neuf docteur ?», coproduite avec des chaînes du sud francophones afin d’opposer la parole du médecin à toutes les paroles coutumières ou pseudo-religieuses qui asservissent les femmes.. Cette émission disponible aussi sur internet et sur nos applications de téléphonie mobile évoque des pratiques traditionnelles et -souvent d’ordre sexuel- que subissent certaines femmes du continent africain. Les télévisions locales ne participent pas seulement en théorie: la télévision camerounaise a par exemple réalisé, le reportage qui portait sur la pratique du repassage des seins. Les dirigeants camerounais avaient déjà lancé une campagne pour lutter contre cette pratique invraisemblable, qui touche les femmes dans leur dignité et leur intégrité physique.

  Des mutilations pas seulement psychiques…

Et votre projet «Terriennes » a pris forme, quel était l’objectif ?
Oui, en parallèle nous avons travaillé sur le projet de site « Terriennes ». L’idée de départ est simple: puisque TV5MONDE est une chaîne mondiale, puisque la population mondiale est composée de 50% de femmes, donc de téléspectatrices et d’internautes potentielles, nous allons leur donner la possibilité d’échanger entre elles où qu’elles se trouvent dans le monde. Ce site contient aussi bien des dossiers – par exemple, l’histoire des conquêtes pour les droits de la femme à travers les âges -, que des blogs, des vidéos, des documentaires… Nous avons d’ailleurs ouvert le site avec le documentaire « Nos ancêtres les Gauloises », très émouvant et drôle, racontant l’histoire de dix femmes d’origine étrangère, qui ont choisi la France. Elles viennent du Brésil, des Pays-Bas aussi bien que de pays d’Afrique, et vont monter sur une scène de théâtre afin de raconter leur parcours, leurs espoirs et leurs douleurs, expliquer aussi comment elles conçoivent leur relation à la France, comment elles peuvent elles aussi devenir Gauloises. Le site abrite aussi les dessins de nombreux humoristes qui appartiennent au collectif « Dessinateurs pour la paix », placé sous l’égide de l’ONU et dirigé par Plantu.

Votre engagement n’est donc pas lié à la conjoncture…
Non ! Concernant l’association « Osez le féminisme », à laquelle vous faisiez allusion, j’avais été invitée à un débat prévu de longue date, qui s’est tenu par le hasard des événements, juste après le déclenchement de l’affaire DSK. Il réunissait Audrey Pulvar, une syndicaliste de la CGT, l’inspectrice Brigitte Grésy (qui est auteur de nombreux rapports sur les femmes dans le monde du travail)… Notre site a d’ailleurs évoqué le livre « Vie de meufs », édité à l’occasion du débat. Leur nouvelle campagne, « Osez le clitoris »  évoque fort justement l’omerta autour de la sexualité féminine et les mutilations « psychiques » qui en résultent. Mais le site « Terriennes » n’oublie pas que le problème est aussi malheureusement d’ordre physique : les mutilations pour beaucoup de femmes dans le monde sont même atrocement physiques. Bien sûr, il faut se battre ici en France mais la loi française, par exemple, interdit la polygamie et l’excision, la contraception et la sexualité restent libres. Il me semble donc qu’on ne peut limiter à nos seules frontières occidentales, l’indignation sur le sort réservé aux femmes.

La France est moins concernée que d’autres pays ?
Je ne dis pas cela. Les problèmes ne sont pas tous de même ampleur ou de même nature partout. Je ne nie pas, bien au contraire, qu’il existe un « plafond de verre » dans notre pays. Les femmes en France sont en effet moins bien payées, ne sont pas assez souvent chef d’entreprise, sont très peu élues ou sont encore beaucoup trop nombreuses à être victimes, et à mourir parfois, des coups de leur mari… Certes, la racine du mal (du «mâle», ai-je envie de dire)  se trouve selon moi dans la conscience et surtout dans l’inconscience, dans l’atrophie de l’altérité et le conditionnement des hommes et des femmes. En cela, parler d’une « ablation psychique » du clitoris peut faire sens mais je tiens aussi à ce qu’on n’oublie pas les trois millions de fillettes qui subissent une mutilation physique, bien réelle celle-là, et insupportable, y compris en France.

TV : un machisme persistant

En ce qui concerne la société française, dans quels domaines faudrait-il prioritairement progresser ? Les textes existent, la plupart du temps, pour garantir l’égalité, ce sont les comportements qui semblent en retard. D’où l’importance de la représentation publique des femmes, notamment à travers les médias…
Oui, c’est vrai. Et les médias ne sont clairement pas à la hauteur même s’il s’agit plus d’un manque de conscience que d’une vraie conscience « machiste » Il y a, à l’écran, de nombreuses femmes, journalistes ou animatrices. Pourtant à la télévision, on peut observer un machisme inconscient mais persistant… Les femmes invitées sur les plateaux ou interviewées sont souvent des victimes ou des témoins mais beaucoup moins souvent des expertes ou des femmes en situation de responsabilité… Et lorsqu’elles se trouvent être les rares expertes invitées sur un plateau de télévision, on leur posera plus facilement la question: « et vous en tant que femmes, qu’en pensez-vous ?! », que seulement « qu’en pensez-vous ? » Leur point de vue est considéré comme féminin et ne peut donc pas avoir de caractère universel. Il est bien ici question de conditionnement : un avis féminin devient assez naturellement un avis sexué et non un avis tout court.

J’ai d’ailleurs été moi-même confrontée à ce type de situations, lorsqu’on me pose par exemple des questions sur mon expérience dans le management, «en tant que femme». C’est évidemment inconscient, et certains sont de bonne foi, veulent montrer que les femmes peuvent apporter autre chose d’intéressant ou de différent à la vie d’une entreprise. Mais on ne demande jamais à un homme « comment managez-vous en tant qu’homme ? », le ferait-on d’ailleurs que l’ambiguïté du mot « homme » renverrait encore à « humain », donc à une approche universelle et non sexuée.
Je pourrais multiplier les exemples. Ainsi, l’émission « C dans l’air » sur France 5, que je trouve souvent très intéressante par ailleurs, n’invite que peu de femmes…De même, David Pujadas, animant une émission spéciale sur DSK, n’avait que trois femmes journalistes, sur neuf personnes, parmi ses invités et toutes étaient là en fait pour témoigner, dire si elles avaient subi des abus sexuels… Elles n’étaient pas là d’abord pour analyser plus globalement, comme les invités hommes, cette actualité. Les émissions propres de TV5MONDE posent le même problème. On m’explique que les expertes femmes sont moins nombreuses, moins connues, qu’on n’a pas le temps de les chercher dans l’urgence de l’actualité.
Le CSA a par exemple organisé récemment un colloque sur la télévision connectée : quatre panels ont été invités à monter sur scène afin de s’exprimer, dont une seule femme, qui représentait… les téléspectateurs. Autre exemple, en matière publicitaire pour le portail «Terriennes»,  le «Pack femmes» proposé portait exclusivement sur des produits électroménagers, des objets ou des jeux pour les enfants destinés à …la ménagère de moins de 50 ans ! Il est difficile de sortir du stéréotype pourtant éculé de la femme considéré comme  une ménagère, consommatrice d’aspirateurs ou de fers à repasser (il est vrai que les femmes continuent à effectuer 80% des tâches domestiques dans le monde) (…)

Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET
(in la Revue Civique N°6, Automne 2011)
Se procurer la revue

Partager cet article avec vos amis
Cacher les boutons