Kader Arif : faire vivre la mémoire

Kader Arif (© Jacques Robert)

Kader Arif, le Ministre délégué à la Défense voudrait nommer son Ministère « des Anciens Combattants et de la Mémoire ». Dans cet entretien, il s’adresse aux jeunes, précise ses projets, en estimant que la mémoire de nos Combattants sert insuffisamment, en France, à « préparer l’avenir. » Son ambition : « établir des ponts de solidarité entre nos vétérans et les jeunes ». Son inquiétude : « voir la société se communautariser ». Ce fils de Harki ne veut pas qu’on triche avec l’Histoire mais qu’on aborde « ses parties les plus sombres » , en reconnaissant la responsabilité de la France, dans certains cas. Particulièrement, en ce qui concerne le sort tragique réservé aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Ou en ce qui concerne le drame des Harkis, ces soldats qui se sont sacrifiés, auxquels il faut rendre hommage. Tourné vers l’avenir, il explique aussi qu’il souhaite rénover la journée « Défense et Citoyenneté » qui, chaque année, touche 800 000 jeunes.

La REVUE CIVIQUE : Votre Ministère est en charge de l’action mémorielle, notamment à partir des dates de commémorations nationales, qui donnent l’occasion d’une action publique particulière. Un sondage CSA, commandé par l’UEJF, montre malheureusement que la « rafle du Vel d’Hiv » est très largement méconnue du grand public, en particulier chez les jeunes. Comment expliquez-vous une telle défaillance et comment pensez-vous, pour toutes les grandes commémorations, renforcer les actions de transmission vers les plus jeunes ?
Kader ARIF : J’ai pleinement mesuré en mai, à mon arrivée à la tête de ce Ministère, l’ampleur de ses missions en ce domaine de la Mémoire. On pourrait même, à mes yeux, changer l’intitulé de ce Ministère, et l’appeler « Ministère des Anciens combattants et de la Mémoire ». La première réflexion que je me suis faite autour de cette question de la Mémoire, c’est que nous vivons dans un pays où elle est trop souvent perçue comme un élément du seul passé. La mémoire sert en effet insuffisamment, dans notre pays, à ce qu’elle devrait être davantage : un élément qui éclaire l’action présente et qui prépare l’avenir.

Rare sont les gens qui s’appuient sur la mémoire pour dire comment on peut être des passeurs d’Histoire. C’est ce que je souhaite faire dans ce Ministère : ne pas rester tourné simplement vers le passé, mais puiser dans notre histoire les éléments les plus forts, qui nous permettent de mieux vivre ensemble au présent et d’agir pour l’avenir.

Il y a sans doute du travail…
Oui, et c’est bien ! Ce Ministère est presque enveloppé, caricaturé, enfermé dans l’idée qu’il représente le passé, les « anciens » combattants dit-on, c’est symptomatique… Même si je ne suis pas quelqu’un qui défend à tout prix les valeurs anglo-saxonnes, il est intéressant de constater que les Américains par exemple ont le mot « vétérans », qui est moins inscrit dans le passé qu’« ancien ».
Mon ambition est de sortir la représentation publique des « Anciens Combattants » de la naphtaline, qu’ils subissent. C’est non seulement possible, mais c’est absolument nécessaire. C’est même, en 2012, le bon moment, d’établir les ponts de solidarité entre les « anciens », nos « vétérans », et les jeunes.

Ministère des Anciens Combattants
et de la mémoire

Comment faire de ce Ministère, un Ministère qui compte dans la vie des gens, présent dans leur quotidien ?
La Mémoire doit être vivace, vivante même, elle doit continuer à nous entretenir, à nous faire poser des questions d’aujourd’hui. En cela, le passé n’est jamais mort. Il nous nourrit.

J’ai utilisé une formule, quand je suis allé au Struthof (ndlr : seul camp de concentration sur le territoire français) : ne pas abandonner la mémoire de chair, pour la seule mémoire de pierre. C’est bien, la mémoire de pierre, nous sommes heureux en France d’avoir de beaux monuments et un riche patrimoine, mais elle n’est pas suffisante. La mémoire de chair, qui disparaît du fait des limites de la vie, doit impérativement être transmise aux jeunes générations. Comment peuvent-ils devenir cette mémoire de chair, continuer à la faire vivre ?

Mais pourquoi une telle défaillance de transmission aujourd’hui, le triste exemple du « Vel d’Hiv » n’étant sans doute qu’un parmi d’autres ?
Je ne crois pas qu’il y ait une seule explication. Nous vivons dans une société du zapping. On en vient à une situation où notre mémoire zappe tout ! Où l’information a été démultipliée, portée par de multiples canaux, aujourd’hui par nos téléphones en rythmes incessants…

La société du zapping

Trop d’informations tuent l’information ?
Oui, je le crois. On en oublie ce que l’on a fait il y a quinze jours ! Prenons un drame qui est arrivé dans ma région, « l’affaire Merah », et posons la question : six mois plus tard, malgré l’émotion et la mobilisation du moment : qui se souviendra vraiment ?
Notre jeunesse est particulièrement plongée dans le zapping permanent. Elle consomme davantage les outils rapides de communication. Mais la question de la sélection à opérer, entre l’essentiel et l’accessoire, le conjoncturel et le durable, cette question centrale n’est pas souvent évoquée.
Et de quelle jeunesse parle-t-on ? Je fais toujours très attention de ne pas considérer la jeunesse comme un bloc homogène. Ce n’est pas un tout, il y a des jeunes qui ont la chance de faire des études prolongés, de pouvoir discuter avec leurs parents, grands-parents, et qui trouvent là des sources de discernement, précisément entre ce qui est l’essentiel et le superficiel. Il y a aussi beaucoup de jeunes en difficulté sociale, dont la priorité est de trouver rapidement un boulot, d’être logé décemment… Prenons garde, sur les jeunes aussi, à ne pas faire d’amalgame.

Le sentiment d’appartenance, à la Nation française par exemple, semble se déliter, non ?
La question du sentiment d’appartenance à la Nation, à l’histoire de cette Nation, est en effet essentielle et, aujourd’hui, cette question est source d’inquiétude. En même temps, l’appartenance à la République doit nous interroger : la République Française est-elle à la hauteur de l’espoir qu’elle suscite ? N’est-elle pas trop souvent utilisée comme un paravent, de paroles ? C’est une question que je me pose, pas seulement comme Ministre mais en tant que citoyen. On attend naturellement des citoyens qu’ils accomplissent les devoirs de la République, mais concernant les droits fondamentaux, est-elle à la hauteur ?

La République est-elle à la hauteur ?

Je suis inquiet aujourd’hui car je suis troublé de voir la société se « communautariser », perdre les liens communs. Cette tendance a sans doute ses explications. Chacun vit comme cela, hors de cette Nation emblématique certes mais qui ne représente plus grand chose pour le citoyen, en tout cas pas assez de choses, et on en vient à une tendance, qui est de vivre hors la République. Dans une société très individualisée et consumériste, chacun vit dans une sphère particulière. L’intérêt porté au collectif, à l’autre et au différent, tend à diminuer, les perspectives se raccourcissent. C’est un problème de société, qui dépasse bien sûr les approches partisanes ou idéologiques, et qu’il faut traiter.

Dans notre revue, la « fracture civique » que vous décrivez est un sujet de préoccupation, et nous le soumettons à débat. Comment surmonter les obstacles de l’individualisation des relations et de la communautarisation des réseaux ? C’est une tendance lourde, et l’action mémorielle que vous devez porter semble aller à contre-courant. Comment faire ?
Il faut s’interroger sur la manière dont nous traitons aujourd’hui la Mémoire. Nous avons une espèce de « disque dur » dans la mémoire collective française : notre pays est celui de la Révolution française de 1789, des Droits de l’Homme et du Citoyen, du siècle des Lumières… et on ne retient dans notre logiciel que les éléments qui font que cette Histoire est belle. Nous avons du mal à regarder l’autre partie de notre histoire, de manière claire et franche.

Renforcer notre cohésion

Je pense que s’il y a un travail à faire, si l’on veut vraiment regarder globalement notre Histoire, en disant qu’on ne triche pas sur les parties les plus sombres de notre Histoire, en partant au moins de la Révolution française jusqu’à nos jours. Notre devoir de Mémoire doit s’appuyer évidemment sur l’Histoire, complète, pas sur ce qui nous arrange, selon les périodes, les circonstances. Notre Histoire doit être regardée telle qu’elle est, pas telle qu’on aimerait qu’elle soit. À partir de là, on peut entraîner plus facilement tous les citoyens, en particulier les jeunes, vers une Mémoire partagée.

La reconnaissance de la responsabilité de la France, dans les périodes les plus sombres de notre histoire, comme celle de l’Occupation allemande et de la collaboration avec le régime nazi, est donc déterminante ?
Absolument ! Les mots du Président de la République, prononcés pour la cérémonie commémorative de la rafle du Vel d’Hiv, ont été très forts et justes. Vous avez vu les immédiates réactions ? Réactions venant de camps différents sur le plan politique, Henri Guaino d’un côté, Jean-Pierre Chevènement de l’autre. Considérant qu’il ne fallait pas reconnaître la « responsabilité de la France » dans la tragédie vécue par les Juifs de France. Pourtant cette responsabilité est bien là ! Il faut savoir la reconnaître. Au plus haut niveau de l’État. Le Président a eu raison de prononcer ces mots. Non pas pour faire plaisir ou pour être dans une démarche clientéliste ou émotionnelle, mais pour une bien plus haute et importante responsabilité politique. Comme le Président Jacques Chirac avait su le faire en son temps. Concernant la guerre d’Algérie, de la même manière, on a bien du mal à regarder notre passé sans oeillères, notre passé colonial, à en parler sereinement, honnêtement, sans occulter tel ou tel aspect. Or, rien n’est pire, me semble-t-il, que d’éviter de parler du passé. Même, ou surtout, quand il est encore assez récent et toujours sensible.

Dans votre démarche, vous êtes donc favorable à traiter des sujets qui peuvent encore fâcher, en tout cas une frange de l’opinion, ou des intérêts particuliers ?
Il faut au moins, pour avancer, que les termes des débats soient posés. Je préfère qu’il y ait une vraie confrontation d’idées, démocratique et politique, avec l’apport des éléments de la recherche historique naturellement, plutôt que de toujours éviter les questions, que l’occultation, sous prétexte que les épisodes évoqués sont douloureux.
Car la Mémoire est ce qui participe à la construction de la Nation, à notre capacité à renforcer notre cohésion, sociale et nationale. Par exemple, comment faire aujourd’hui que les gamins de nos banlieues puissent dire que leurs grands-parents ont été de valeureux combattants de la Seconde Guerre mondiale, de l’Armée française en Algérie ou en Indochine ? Comment leur dire que leurs grands-parents ont aussi construits la France, et leur dire, à ces gamins : vous ne pouvez pas être, vous n’êtes pas à l’écart de cela !
Il y a toujours un travail utile à réaliser sur les zones d’ombre. Y compris dans les périodes où la France n’a pas à rougir d’elle-même.

Ouvrir les yeux, ouvrir les débats

Concernant la reconnaissance et la promotion de la « diversité », il semble qu’il y ait eu des progrès accomplis : films (comme « Indigènes », sur l’Armée d’Afrique), débats publics, campagnes de sensibilisation dans l’audiovisuel, etc… Comment prenez-vous en considération ce chantier pour faire valoir cette action mémorielle, où la diversité à sa place ?
Je pense qu’il faut amener l’ensemble des associations (d’Anciens Combattants) à réfléchir à ces questions, et à s’engager dans ce travail. Des différences peuvent bien sûr exister entre telle et telle association, en fonction de son histoire, des périodes concernées, des sensibilités, mais c’est en partant d’elles que le devoir de Mémoire peut être renouvelé.
C’est aussi en ayant un discours de franchise qu’on progressera, et en faisant aussi travailler ensemble des historiens : pas seulement des historiens spécialisés où chacun connaît sa position sur telle période, mais en ouvrant le spectre d’analyse.
Autre élément : associer beaucoup plus l’Éducation Nationale. Je n’ai pas d’idées toutes faites mais j’ai demandé rendez-vous au Ministre, Vincent Peillon, et à George Pau-Langevin, Ministre déléguée à l’Éducation Nationale chargée de la Réussite Éducative, pour travailler étroitement avec eux. Il faut imaginer ce que l’on peut faire, en correspondance aussi avec les attentes des jeunes.

Vous pourriez aussi inviter à réfléchir des associations de jeunes (par exemple dans le domaine culturel, sportif ou social), qui ne sont pas spontanément sur les sujets de Mémoire mais qui peuvent être intéressées, ne serait-ce que parce qu’on ne les sollicite jamais sur ces sujets… Même choses, pour les acteurs de l’information et de la communication, qui peuvent apporter d’utiles contributions ?
Oui, c’est vrai qu’il faut ouvrir toutes les fenêtres possibles, et susciter des rencontres, humaines d’abord.
Je suis moi-même toujours ému par certaines de mes rencontres avec ces personnes d’un âge parfois avancé, qui me donne des leçons de vie. Quand j’étais au Struthof, ce camp d’Alsace de sinistre mémoire, j’ai rencontré des personnes extraordinaires, qui ont été déportées à l’âge de 16 ans, et qui sont capables d’être aujourd’hui encore des passeurs d’Histoire. Sans haine. Alors qu’on pourrait comprendre que ce qu’ils ont vécu les amène à la colère. Ces personnes sont porteuses d’une humanité exemplaire.
J’ai rencontré Raphaël Esrail, le Président de l’association des déportés d’Auschwitz. C’est impressionnant comment cet homme, malgré son histoire – ou peut-être en vertu de cette histoire – est capable de transmettre un message de grande bonté, et d’avenir. Je me dis, moi qui ai eu la chance de ne pas être touché par cette période de la Deuxième Guerre mondiale et ses horreurs, que ce sont des messages extraordinaire d’humanité sur lequel je vais œuvrer. Je lui ai d’ailleurs proposé de me déplacer avec lui, à l’avenir. Parce qu’il a fait un film et que son association a le projet d’ériger un monument à Birkenau : je me sens porté par le devoir de l’accompagner dans des villes de France, dans les quartiers, dans les écoles. Si je dois servir à quelque chose, au regard de mon histoire personnelle, c’est peut-être ce à quoi je dois servir : ouvrir les yeux, ouvrir les débats. Je suis à sa disposition, pour de tels déplacements pédagogiques, utiles pour les jeunes.

Je ne veux pas faire de coups médiatiques, j’ai juste envie d’être là, dans les écoles, pour manifester et incarner la Mémoire partagée. Je vais m’atteler à cela dans les mois qui viennent.

Le calendrier de l’année est marqué par neuf grandes commémorations nationales commémoratives (cf. liste fin d’article). Quels sont vos souhaits concernant ce calendrier officiel, certains ayant estimé dans le passé qu’il y en avait peut-être trop ?
Je n’ai pas réfléchi encore à tous les enjeux que peuvent représenter l’instauration et surtout la suppression (qui n’est pas à l’ordre du jour) de chacune de ces dates commémoratives. Je suis en train d’étudier cela et je participe à toutes.
Il y a deux moments forts qui arriveront en 2014 : tout d’abord le centenaire de la guerre de 14. Des choses ont été lancées, un groupe d’intérêt public a été mis en place, avec un conseil scientifique, on est en train d’étudier tout cela avec le monde associatif, les municipalités, les écoles aussi. On peut profiter de ce moment pour redécouvrir notre histoire, dans son ensemble.
De la même manière, il va y avoir les 70 ans du débarquement de 1944, mais il ne faut pas s’arrêter uniquement à 44 ! Tout le débat est là : est-ce que l’on a oublié 1942 et le Vel d’Hiv ? 1943 et la mort Jean Moulin ? En 1944, n’y a-t-il eu que le débarquement en Normandie ? Ouvrons le débat sur toutes les années 40. Cela ne peut être que salutaire. Et je souhaite associer à ces réflexions et débats, le plus grand nombre.

L’importance des lieux, pour les jeunes

Pour les jeunes, et donc les élèves, ce qui peut les saisir, ce sont les personnes, témoins vivants, ou les outils audiovisuels qui portent témoignages. Il y a aussi les lieux : au-delà des programmes scolaires, qui doivent intégrer des dates clés (c’est encore souvent bien théorique en histoire…), il y a des lieux qui « parlent » à tout le monde. Je pense aux cimetières militaires, à des nécropoles, à des plages (du débarquement), à des maisons (de Jean Moulin ou autres héros de la Résistance), à des camps (d’internement, de transit ou de concentration, pour les juifs), aux lieux d’habitation indignes (concernant les Harkis rapatriés), sans parler des très nombreux monuments aux morts, dans les villages. Tous ces lieux sont des leviers de pédagogie pour la transmission de l’histoire, plutôt que de se limiter à des cours d’histoire, où les élèves peuvent s’assoupir…
Il faut en effet penser à sortir des murs de l’Éducation Nationale, quand cela est possible : être « hors les murs » est en effet un moyen d’être efficace, pédagogiquement. Quand j’étais parlementaire européen, et que j’allais expliquer l’Europe dans des lycées, c’était très bien et il y avait derrière un vrai travail de pédagogie de la part des profs. Mais je sentais que l’accroche à l’Europe était meilleure quand je recevais des groupes à Strasbourg ou à Bruxelles, dans des lieux incarnant l’idéal européen. Cela humanise le propos sur « l’Europe charnelle », à travers ce qui la compose et, oui, les lieux. Je pense qu’il faut aussi emmener les jeunes, plus que ce qu’on le fait actuellement, à toutes ces cérémonies, les faire sortir de l’école, leur faire visiter les camps quand on peut, tous les lieux chargés d’histoire, il y en a beaucoup dans toutes les régions.

Les jeunes, avec un peu d’imagination dans l’invitation qui leur sont faites, seront sans doute très intéressés…
Oui. Et il faut être aussi plus imaginatif, dans tout ce qui concerne le lien Armée-Nation, qui est du ressort de mon Ministère. Je pense qu’il faut notamment concevoir de manière différente la journée « Défense et Citoyenneté ». Pour ma part, j’étais à l’époque contre la suppression du service national, mais cela a été fait, en 1997, n’y revenons pas. À titre personnel, je peux dire que le « service » a participé au renforcement de mon sentiment d’appartenance à la Nation, à l’histoire de cette Nation : quand je me suis retrouvée sous les couleurs du drapeau français, pendant mon « service militaire », j’en étais ému et fier ! Je me disais, « tu t’appelles Kader Arif, mais là on ne te pose pas la question, tu as le même uniforme, tu es au couleur de la Nation ». C’est un sentiment très fort, que l’on n’exprimait pas mais que l’on pouvait vivre fortement.

À la fin des années 90, on a fait, pour des raisons budgétaires notamment, un autre choix. L’idée d’un service civique obligatoire, mêlant filles et garçons, serait pour moi un très beau projet d’avenir, pour ce sentiment d’appartenance qui manque tant. Mais, on le sait bien aujourd’hui, pour des raisons financières, ce n’est pas possible. En tout cas, tant que la période de crise ne sera pas derrière nous. Reste la journée « Défense et Citoyenneté », qui concerne tous les jeunes, et c’est une belle opportunité qui touche 800 000 jeunes chaque année. Le Président de la République nous a demandé d’y réfléchir pour la modifier et l’enrichir. C’est l’occasion de pouvoir encore mieux dire, à tous les jeunes : vous êtes des citoyens français, à part entière. On pourrait y intégrer plus encore une dimension Mémoire. Avec des films, des débats, étalés peut-être sur un jour et demi plutôt que réduits à un jour. Il faut calculer les moyens disponibles, et faire mieux encore, car tout n’est heureusement pas fonction du budget. Je me rappelle, quand j’étais en classe 5e, on nous avait passé le film « Nuit et brouillard ». Quand on m’a montré ces images, en noir et blanc, cela m’avait secoué, ces images me sont restées en mémoire, elles m’ont amené à m’interroger.

Quand souhaitez-vous aboutir pour rénover cette journée « Défense et Citoyenneté » ?
Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale va être l’occasion de préciser, avec les experts et les parlementaires, les propositions et le calendrier des réformes concernant le lien Armée-Nation, y compris la journée « Défense et Citoyenneté ». La publication de ce Livre blanc doit intervenir, au plus tard, au début de l’année prochaine. Nous pourrons alors fixer précisément le contenu de la rénovation de cette journée.

Pour l’honneur des Harkis

Un autre sujet : celui de la mémoire et de l’honneur des Harkis, un sujet complexe peutêtre, mais longtemps occulté, scandaleusement. La sociologue Dominique Schnapper a dit que les Harkis avaient été, dans les années 60, victimes d’une double construction d’une identité nationale qui les excluaient : la jeune identité nationale algérienne, et l’identité nationale française, qui ne voulait pas plus les considérer comme une composante de son Histoire. Comment rétablir justice par rapport à ces combattants français qui sont, en grand nombre, « morts pour la France » et qui ont été, après l’indépendance de l’Algérie, abandonnés par la France officielle des années 1962-1963, les massacres de Harkis étant commis massivement, en ces années, rétrospectivement honteuses pour la France ?
Je pense qu’il y a, en effet, une nécessité de reconnaître cette histoire là aussi, tout ce que ces hommes ont fait pour la Nation française, il est vrai au plus grand péril de leur vie.
Il faut le faire, c’est un devoir de mémoire, et en même temps le faire sans caricaturer. Le monde des Harkis est particulier, en tant que fils de Harki, je peux naturellement en témoigner : beaucoup d’entre eux était gaullistes fervents, alors que de Gaulle les a finalement lâchés, dans ces années terribles 1962-1963. Les Harkis avaient une certaine idée de la Nation et de la République française, une et indivisible, faite de Liberté, d’Égalité et de Fraternité, quand des choix politiques ont été opérés très rapidement, qui ont conduit à une situation où beaucoup d’entre eux ont péri, après l’indépendance de l’Algérie en 1962, des positions officielles du gouvernement français de l’époque les exposant même aux vengeances et aux massacres. C’est un élément d’histoire, et de réflexion, qu’il faut avoir aujourd’hui à l’esprit. C’est une question de justice.
Il faut avoir aussi à l’esprit qu’il faut veiller à sortir la « cause des Harkis » de l’exploitation ou de la récupération de leurs sacrifices qui en est faite par d’autres, en leur nom. Quand il y a occultation d’un épisode, comme cela a été trop longtemps le cas pour les Harkis, la conséquence est qu’il y a récupération. L’objectif aujourd’hui est, dans la sérénité, de sortir de ces tentatives de récupération de la mémoire Harkie, qui sert tout sauf la mémoire des Harkis eux-mêmes.

Il faut s’avoir s’arrêter dans l’histoire

Autre élément : il faut aussi savoir s’arrêter dans l’histoire. Les pères ont fait un choix, leurs enfants ont pu à un moment être concernés, directement. Mais est-ce que l’on est petit-fils ou arrière-petit-fils de Harki ? On est surtout citoyen français, à part entière, un citoyen qui, à ce titre, hérite d’une histoire grande et contrastée à la fois, qu’il faut savoir regarder globalement. C’est un travail, pour moi, passionnant même s’il est complexe. Il faut reconnaître les racines qui sont les nôtres, individuellement, et regarder notre histoire collective, qui nous concerne tous, en tant que citoyen français.
Dominique Schnapper a eu raison de dire que c’est la construction de deux Nations qui a pu exclure les Harkis. Pour une jeune Nation (algérienne), ils étaient forcément considérés comme des traitres à la cause de la « libération nationale ». Et pour la vieille Nation (française), ils étaient exclus dans un pays qui condamnait la « collaboration » et voulait l’oublier, et où la xénophobie anti-arabe se portait déjà très bien… car les Harkis étaient crépus, bronzés et musulmans !
Il y a donc aujourd’hui un honorable travail de reconnaissance à faire pour les Harkis. Un travail à faire aussi avec l’Algérie. On va continuer de nourrir le (res)sentiment national jusqu’où ? La détestation des enfants, des petits-enfants ? On voit bien, de part et d’autre de la Méditerranée, que cela n’est ni possible, ni souhaitable pour l’avenir.

Vous pensez que nous sommes mûrs pour ces avancées, même en France ?
Oui, il faut le souhaiter en tout cas, pour la France elle-même. Je crois qu’il y a aujourd’hui une volonté de réconciliation, en tout cas d’apaisement. Je pense que nous sommes dans une période, historique d’ailleurs, où ces avancées sont possibles.

La date de commémorations, pour la mémoire des Harkis, est le 25 septembre. Cette date avait été instaurée par Jacques Chirac, en 2003. Pourtant, cette date est l’une des moins connues du grand public : simple hasard ? Vous avez pu évoquer ce sujet et cette date, avec le Président de la République ?
Je serais bien sûr présent, le 25 septembre aux Invalides, pour cette commémoration nationale. Je sais qu’un grand message est attendu, qu’il y a une forte attente. Le Président de la République est conscient, fortement, de cette attente et du message qui doit être délivré à cette occasion.

L’héritage moral de mon père

La reconnaissance de la responsabilité de la France, du gouvernement des années concernées (1962-1963), a été faite le 14 avril 2012 par le Président de la République, Nicolas Sarkozy, dans un discours à Perpignan. Il y a notamment évoqué cette circulaire gouvernementale qui demandait que les Harkis rapatriés en Métropole soient renvoyés en Algérie, où ils pouvaient être massacrés ! Cette reconnaissance de la responsabilité de la France dans le drame des Harkis doit-elle être reprise et renouvelée par le Président de la République, François Hollande ?
Je pense qu’il faut que la France regarde son histoire, toute son histoire coloniale, en face, avec force, et en acceptant cette part d’ombre. La reconnaissance de toutes les responsabilités de la France est importante.
Je pense à mon histoire personnelle. Mon père faisait partie du régiment des « 7e tirailleurs algériens », entre 1943 et 1945, il a participé à la Libération de la France, par l’Armée d’Afrique, celle qui a combattu le fascisme par le Sud. Avant de décéder, c’était en 2004, c’était la dernière chose que mon père me disait : « quand on est rentré de la campagne d’Italie, quand nous sommes retournés en Algérie, après les évènements de Sétif (du 8 mai 1945), nous avons été les premiers â être désarmés… parce que la France ne nous faisait pas confiance, alors que nous venions de risquer notre vie pour elle ! » Mon père qui avait donc contribué à libérer la France, m’a laissé cela en héritage, quand il était mourant il y a huit ans… Ce n’est pas rien. Vous comprenez quel sens la mémoire a, aussi, pour moi.

Pour beaucoup d’officiers français de cette période, cet épisode d’ « abandon des Harkis » a été vécu comme une honte pour l’Armée, indélébile jusqu’à leurs derniers jours…
Oui, je le sais. Cette période est faite de terribles douleurs, qu’il faut savoir ne pas oublier, tout en regardant aussi l’avenir. Notamment pour tous ces « aînés » d’Afrique du Nord, qui ont vécu l’époque coloniale. Par exemple, sur le plan social, je ne comprends pas comment quelques-uns de ces vieux hommes doivent rester en France dans la mesure où, selon le code de la Sécurité Sociale, ils sont obligés de vivre ici pour bénéficier de prestations sociales, souvent dans des conditions de vie déplorables. C’est la dernière image, poignante, du film « Indigènes ». Cela fait partie des choses que je vais essayer de changer.
C’est une question de dignité aussi pour tous ces hommes, qui ont tant donné à la France. La patrie devrait leur en être « reconnaissante », pour reprendre le terme inscrit au fronton du Panthéon.

Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET et Marie-Cécile QUENTIN
(In La Revue Civique n°9, Automne 2012)
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Les 9 cérémonies officielles

Neuf cérémonies sont inscrites au calendrier officiel des commémorations nationales. Elles sont une expression du devoir de mémoire et sont l’occasion d’une action particulière des autorités de l’État.
• Le dernier dimanche d’avril : journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation (loi n°54-415 du 14 avril 1954).
• 8 mai : commémoration de la victoire du 8 mai 1945 (loi n°81-893 du 2 octobre 1981).
• 2e dimanche de mai : fête de Jeanne d’Arc, fête du patriotisme (loi du 10 juillet 1920).
• 8 juin : journée nationale d’hommage aux « Morts pour la France » en Indochine (décret n°2005-547 du 26 mai 2005).
• 18 juin : journée nationale commémorative de l’appel historique du général de Gaulle à refuser la défaite et à poursuivre le combat contre l’ennemi (décret n°2006-313 du 10 mars 2006).
• 16 juillet (ou le premier dimanche suivant le 16 juillet) : journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux « Justes » de France (décret n°93-150 du 3 février 1993 modifié par la loi n°2000-644 du 10 juillet 2000).
• 25 septembre : journée nationale d’hommage aux harkis et autres membres des formations supplétives (décret du 31 mars 2003).
• 11 novembre : célébration de l’anniversaire du 11 novembre, fête de la victoire et de la paix (loi du 26 octobre 1922) et commémoration de tous les « Morts pour la France » (loi n°2012- 273 du 28 février 2012).
• 5 décembre : journée nationale d’hommage aux « Morts pour la France » pendant la guerre d’Algérie et les combats du Maroc et de la Tunisie (décret n°2003-925 du 26 septembre 2003).
S’y ajoute la cérémonie d’hommage à Jean Moulin, au Panthéon à Paris, le 17 juin, jour anniversaire de son premier acte de résistance.

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