Des transformations positives méconnues: par François Miquet-Marty, Président de Viavoice

Idée reçue : La société française est au point mort.
Pas si l’on considère l’impact économique et social du rôle des personnes.

L’institut Viavoice, en partenariat avec Le Monde, a publié « France 2015. 10 idées reçues et débattues ». Parmi elles : « La  société française est au point mort ». Président de l’institut Viavoice, François Miquet-Marty oppose un argumentaire précis à cette idée reçue, constatant un ensemble de « transformations » dans les entreprises, qui selon lui « constitue une promesse économique pour l’avenir ».
Voici son analyse.

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Nous vivons l’une des situations les plus ambivalentes depuis la Révolution française. Une conjoncture déprimée masque des transformations souterraines majeures. Le développement des actions collaboratives vient bien évidemment à l’esprit (partage, achats en commun, ventes à domicile, locations entre particuliers, etc.) ; mais d’autres transformations existent, qui toutes reconnaissent davantage le rôle des personnes en regard des entreprises. Surtout, loin d’être réductibles au registre sociétal, l’ensemble de ces transformations constitue une promesse économique pour l’avenir (1).

Un rôle accru des personnes au sein des entreprises

La première transformation est celle des actions collaboratives entre les gens. Dans le sillage de la crise de 2008, ces démarches collaboratives se sont développées pour répondre à des contraintes financières mais également par idéal de partage et souvent par désaveu des « modèles traditionnels » : grandes entreprises, société de consommation, marketing, intermédiaires entre producteurs et consommateurs, grande distribution. De l’entraide ponctuelle à l’idéal communautaire, les galaxies collaboratives sont diversifiées.

Mais ces actions collaboratives ne constituent qu’une partie d’un vaste rééquilibrage au profit des personnes en regard des entreprises.

Une autre transformation vise un meilleur respect des personnes au travail. Elle procède par exemple d’une plus grande prise en compte de la diversité (égalité femmes-hommes, diversité ethnique, de genre, d’âge). La Charte de la diversité, qui « condamne les discriminations et décide d’œuvrer en faveur de la diversité », en constitue une illustration maîtresse. Cette charte compte désormais plus de 3 000 entreprises signataires, parmi les plus grandes en France.

« France 2015. 10 idées reçues et débattues», Viavoice - Le Monde

 

Elle procède également d’un meilleur respect de l’équilibre entre le temps professionnel et le temps personnel. L’Observatoire de l’équilibre des temps et de la parentalité en entreprise compte désormais plus de 400 entreprises membres qui mettent en place des mesures concrètes.

Aujourd’hui, 89 % des salariés estiment que « l’équilibre des temps de vie constitue un sujet important »(2). Le respect des personnes au travail passe également par une prise en compte croissante de la santé des salariés dans l’entreprise, consacrée en 2013 par l’adoption de l’Accord national interprofessionnel rendant obligatoire la complémentaire santé pour tous les salariés. Désormais, 67 % des dirigeants d’entreprise privée considèrent que leur société est « un lieu d’accès à des dispositifs de santé »(3).

Enfin, outre les actions collaboratives et le meilleur respect des personnes, existe un troisième champ majeur de transformation : celui des entreprises qui s’impliquent en faveur d’une amélioration de nos vies en société.

Cette implication concerne d’abord les relations entre les gens. La RATP a inauguré en 2011 une campagne contre les incivilités (« Restons civils sur toute la ligne »). En avril 2014, SNCF et « Voisins solidaires » ont lancé l’opération « Voisins à bord », incitant à la solidarité et à l’entraide entre voyageurs. Interrogés à cette occasion, 86 % des voyageurs jugeaient prioritaire d’encourager la bienveillance et les gestes d’entraide entre les personnes à bord des trains longue distance(4).

La Poste a créé la « déclaration de proximité », permettant à qui que ce soit, dûment mandaté, de retirer un recommandé pour son voisin.

Un champ d’intervention corollaire consiste pour les entreprises à améliorer la vie (et pas uniquement les relations) des gens (aide au pouvoir d’achat, au bien-être, au transport, etc.)(5).

La tendance fondamentale, commune à ces trois transformations, est bien celle d’une reconnaissance des personnes en regard des entreprises : les « actions collaboratives » répondent à la volonté de faire par soi-même, à une confiance accordée à l’autre, à une implication des personnes au cœur du processus de production ou de vente ; le « meilleur respect de nos vies au travail » prend en compte la diversité de nos identités, des spécificités de nos temps de vie, ou de nos situations de santé ; « l’amélioration de nos vies en société » vise à parfaire la qualité des relations entre les gens qui sont en dehors de l’entreprise, ou la vie quotidienne des clients.

Ces transformations sont nouvelles : il ne s’agit pas simplement de considérer que « l’humain » aurait une place plus importante.

La société au chevet de l’économie ?

Beaucoup considèrent que ces transformations sont essentiellement sociétales, voire préjudiciables au développement économique. Pourtant, les signaux s’accumulent qui indiquent que ces nouveaux champs d’intervention favorisent la confiance et les performances économiques. La société collaborative est un vecteur économique. À elle seule, la vente à domicile génère en moyenne 30 000 créations d’emplois par an(6).

Le développement de sociétés dédiées à cet univers est frappant. Airbnb (logement entre pairs), créée en 2008, voyait en 2011 son chiffre d’affaires s’établir à 180 millions de dollars, et est désormais valorisée à 10 milliards de dollars(7). Blablacar (covoiturage) a atteint un million de membres en 2011 et a encore étendu sa présence en 2014 en Europe et en Russie.

Par ailleurs, la plupart des salariés considèrent qu’« aider les salariés à mieux équilibrer leurs temps de vie peut avoir un impact important sur la performance économique de l’entreprise » (87 %)(8) ; et une majorité estime que « les actions menées pour la santé des salariés ont un impact important sur la situation économique de leur entreprise » (56 %)(9).

Enfin, les actions en faveur d’une amélioration de nos vies en société peuvent constituer des facteurs de développement : la campagne RATP contre les incivilités a engendré une baisse de 8 % des incidents constatés par les voyageurs, favorisant en retour une fréquentation des lignes mieux acceptée et plus facile (10).

Ainsi, en quelques années, c’est peu à peu toute l’articulation entre les personnes et les entreprises qui est redéfinie. Et à sa faveur se dessinent des promesses économiques, et pas uniquement sociétales.

Au 21e siècle, l’économie réinventée autour des personnes serait-elle l’avenir de l’économie ?

François MIQUET-MARTY,

Président de l’institut Viavoice

 

Notes

(1) Cet article prolonge les analyses engagées dans « Les nouvelles passions françaises » de François Miquet-Marty. « Réinventer la société et répondre à la crise » (Michalon, 2013).
(2) Baromètre Viavoice pour l’Observatoire de l’équilibre des temps et de la parentalité en entreprise, en partenariat avec l’Union nationale des associations familiales. Sondage effectué en ligne du 11 au 18 avril 2014, auprès d’un échantillon de 1 003 salariés, représentatif des salariés résidant en France métropolitaine. Méthode des quotas.
(3) Observatoire « Entreprise et Santé », réalisé par Viavoice pour Harmonie Mutuelle, Le Figaro et France Info, par téléphone du 11 au 18 avril 2014 auprès d’échantillons de 1 003 salariés et de 503 dirigeants d’entreprises, représentatifs. Méthode des quotas.
(4) Observatoire des relations à bord des trains, réalisé par Viavoice pour SNCF et Voisins solidaires. Sondage effectué par téléphone du 27 au 28 mars 2014 auprès d’un échantillon de 1007 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Représentativité par la méthode des quotas.
(5) « L’entreprise dans la vie ». Observatoire du rôle des entreprises dans la vie des Français, réalisé par Viavoice pour Publicis Consultants et Le Figaro. Interviews effectuées en ligne du 14 au 19 novembre 2012 auprès d’un échantillon de 2 013 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Méthode des quotas.
(6) « Fédération de la Vente à Domicile », Rapport d’activité 2013.
(7) Audrey Fournier, « Airbnb vaut désormais 10 milliards de dollars », Le Monde, 22 avril 2014.
(8) Baromètre Viavoice pour l’Observatoire de l’équilibre des temps et de la parentalité en entreprise, op. cit.
(9) Observatoire « Entreprise et Santé », réalisé par Viavoice pour Harmonie mutuelle, Le Figaro et France Info, op. cit.
(10) Observatoire des incivilités

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