Roger Cukierman : « Ne pas tolérer l’intolérable »

Roger Cukierman

Manifestation au Trocadéro
contre l’antisémitisme

Mars 2014 – Manif sur le Trocadéro contre l'antisémitisme

Le 19 mars 2014, place du Trocadéro, à l’appel du Crif notamment, un rassemblement républicain a eu lieu pour rendre hommage aux victimes de Mohammed Merah, et pour manifester contre l’antisémitisme en France. La Revue Civique, par son fondateur Jean-Philippe Moinet, était présente. De nombreuses personnalités se sont exprimés, de gauche et de droite, Manuel Valls ou Claude Goasguen, le Président du Crif ou l’Imam de Drancy, le philisophe Bernard Henry-Lévy. Voici l’intégralité de leur propos, dans cette vidéo.

► Voir l’intégralité des déclarations de la place Trocadéro

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« Ne pas tolérer l’intolérable »

Voici de larges extraits de l’allocution de Roger Cukierman, Président du CRIF, prononcée lors de la soirée qui a célébré les 70 ans du CRIF, à l’Hôtel de Ville de Paris (le 29/01/2014).

Nous voici dans ce lieu magnifique chargé d’histoire où, en 1807, Napoléon créa le Consistoire afin de mettre de l’ordre dans les affaires juives. Audacieuse ambition que d’organiser les Juifs de France !

En France, on trouve des traces de la présence juive remontant aux premiers siècles de l’ère chrétienne, avec une lampe à huile trouvée en Provence à Orgon. Et à l’époque des croisades, le célèbre talmudiste Rachi exerçait la profession de vigneron à Troyes, profession bien française, et comme il disposait de quelques loisirs au-delà des 35 heures, il était aussi un des meilleurs experts du vieux français ou plus exactement du vieux champenois. Pour poursuivre cette promenade dans l’histoire de France, j’ajoute que sous le Palais de justice de Rouen se trouvent les restes d’une ancienne yeshiva du XII° siècle. En 1550 , un des enfants des Juifs chassés d’Espagne, Montaigne, devenait Maire de Bordeaux. Enfin, en 1791, la France était le premier pays à accorder la pleine citoyenneté à ses 80 000 Juifs.

Les juifs français ont toujours considéré que la France, patrie des Droits de l’Homme, était leur patrie, et que ses valeurs étaient leurs valeurs. Ils ont payé, comme tous les autres citoyens, le prix du sang dans toutes les guerres où la France s’est trouvée engagée. Ils ont donné à la France plusieurs Premiers Ministres, d’innombrables savants et artistes, des prix Nobel,… et même un cardinal.

Certes il y eut des hauts et des bas dans notre histoire commune. Et notamment l’affaire Dreyfus et notamment le comportement honteux du gouvernement de Vichy. Et aussi malheureusement Carpentras, la rue des Rosiers et Copernic.

Il a fallu attendre 1995 pour qu’un Président de la République, Jacques Chirac, reconnaisse enfin dans un discours historique et émouvant la responsabilité de la France dans les agissements de Vichy.

Donc, il y a 70 ans, dans la nuit de l’Occupation, des Juifs visionnaires ont créé le CRIF, Conseil Représentatif des Institutions Juives de France. Cela se passait entre Lyon et Grenoble, hauts lieux de la Résistance. Il y avait parmi ces héroïques fondateurs, des communistes, des bundistes, des sionistes, et des religieux. Ils se sont fixés comme objectif d’aider à sauver les Juifs, puis de reconstituer cette communauté exsangue dès que la paix serait revenue. Ils ont aussi déclaré vouloir contribuer à la création de l’État d’Israël. Ces messages restent présents dans nos esprits et dans nos coeurs.

Dans la France de 2014, nous sommes inquiets. Nous sommes inquiets de la montée impressionnante du Front national dans l’opinion publique. Certains diront que les Juifs ne sont pas une cible déclarée du Front national dont les thèmes affichés sont le nationalisme et l’opposition à l’immigration, à l’Islam intégriste, et à l’Europe. Mais n’oublions pas que ce parti héberge dans son sein la quasi-totalité des négationnistes, maurassiens, pétainistes et vichystes déclarés.
Nous sommes aussi inquiets de voir à l’extrême gauche tant d’antisionistes qui prônent le boycott des produits israéliens et semblent endosser avec joie ce nouvel habit de l’antisémitisme. Car quand on est d’extrême gauche, il n’est pas élégant d’être antisémite mais il est acceptable, voire recommandable, d’être opposé à l’État d’Israël.

Et que penser de ces violences physiques commises contre les Juifs par des jeunes eux-mêmes susceptibles d’être des victimes du racisme. Comment notre société en est-elle arrivée à produire des Fofana, des Mohamed Merah ? La recherche du bouc émissaire n’explique pas tout. Il y a certes une forme de rébellion contre la société française, contre l’échec de l’intégration. Mais c’est aussi la maladie du fanatisme islamiste qui se répand.

Mohamed Merah apparaît auprès de trop de jeunes comme un modèle. Merah c’est le produit des appels au meurtre des Juifs et des mensonges déversés sur Israël. Même si cela fait mal, il faut rappeler avec quelle inhumanité il a poursuivi sa 3e petite victime, en la tirant par les cheveux et en la tuant, à bout portant, d’une balle dans la tête. « N’oubliez pas les petits », disaient certains collabos !

La gangrène antisémite a atteint l’école publique. Le mot juif est devenu une injure dans les écoles de la République.

Il y est difficile d’enseigner l’histoire ancienne des Hébreux, l’affaire Dreyfus, le sionisme, la Shoah. Des enseignants, des élèves, sont maltraités parce que juifs. Ce climat conduit des parents juifs à retirer leurs enfants de l’enseignement public au profit du secteur privé. On est loin du dicton « heureux comme un juif en France » !

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Roger CUKIERMAN, Président du CRIF
(In La Revue Civique n°13, Printemps 2014) 

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