Richard Prasquier invité d’un «café civique» de la Revue Civique

Richard Prasquier au "café civique" de la Revue Civique du 17 février 2012

Le Président du CRIF, Richard Prasquier, était l’invité d’un « café civique » organisé par la Revue Civique en février dernier, au CEVIPOF (Centre d’études de la vie politique française), en présence de Pascal Perrineau, politologue et directeur de centre. Thème : « Comment lutter contre la fracture civique, la montée des populismes et des extrémismes ? » Il ajoute à son propos l’analyse que lui inspire l’attentat meurtrier de Toulouse : « rien n’indique que M. Merah était un raciste. Tout indique qu’il a cherché à tuer des Juifs à partir d’un antisionisme hyper-virulent ».

Rappelant l’attachement du Crif aux principes de la République, Richard Prasquier a souligné qu’il refusait des statistiques ethniques « qui enferment les personnes dans une identité unique » : «L’identité juive a des contours stricts si on l’identifie aux règles données par la loi religieuse. Mais si on tient compte de la perception identitaire, qui est un facteur du comportement de la personne, ses contours sont flous et subjectifs. Un individu est toujours un puzzle identitaire, et le regroupement des individus reliés par une de leurs identités, la communauté, n’est pas exclusif de la participation de ces individus à d’autres sortes de communautés : on peut être français, juif, libéral, médecin et chasseur à la palombe… Le Crif a pour fonction de représenter les sentiments de la majeure partie de la communauté juive sur le plan politique, c’est-à-dire en particulier sa vigilance à l’égard de l’antisémitisme, du sa connexion avec les autres « communautés » qui en France participent au champ politique et son souci vis-à-vis d’Israël. Il accepte la notion d’une communauté juive en France, d’un peuple juif dans le monde ; il n’est pas communautariste car il ne pense pas que l’individu doive se définir à partir d’une communauté unique ».

« La communauté juive, qui s’est toujours voulue exemplaire par rapport au reste de la communauté nationale est aujourd’hui parcourue par des tentations de repli sur soi, qu’il ne faut pas exagérer, mais qu’il ne faut pas nier. Ces tentations risquent-elles de provoquer une sorte de fracture civique par sentiment d’étrangement par rapport à la communauté nationale ? »

« En novembre 2011, au cours de la convention du Crif, Bernard-Henri Lévy expliquait la situation en Libye et le processus qui y avait conduit à un monde nouveau ; l’assistance pouvait réagir par des SMS publics : l’un d’eux rejetait clairement l’utopie universaliste : «Parlez moi de moi… ». Était-ce un « moi » individuel ou un « moi » communautaire? »

Frustrations et peurs

« On peut ici déceler deux problématiques distinctes : l’une est liée aux manifestations d’antisémitisme qui se sont banalisées depuis une dizaine d’années, et restent nombreuses malgré les actions des pouvoirs publics ; elles engendrent frustrations, peurs, sentiments d’impuissance et d’exaspération. Les risques d’exposition à l’antisémitisme, aujourd’hui à peine maquillé par l’antisionisme, sont reliés à l’habitation, aux déplacements et aux transports dans certaines localités avec les déterminants bien connus qui marquent l’échec du creuset républicain. Le 93, au moins dans certaines de ces villes, est un exemple célèbre, il n’est pas le seul. Beaucoup de Juifs, qui habitent dans des lieux non exposés, ne risquent pas d’être personnellement victimes d’actes antisémites : mais pour ceux qui le sont, le ressentiment est grand et il pousse à partir ailleurs quand on peut, cet ailleurs pouvant être la ville voisine ou l’émigration hors de France. Ce phénomène est à rattacher, mais de façon très partielle, à la « fracture sociale » dénoncée par Jacques Chirac dans sa campagne de 1995 ».

« Sur cette fracture qui n’a fait qu’enfler depuis lors, s’est greffée, avec le conflit israélo-palestinien puis le développement du radicalisme islamique l’angoisse de l’«islamisation», dont les Juifs victimes du «nouvel» antisémitisme, issu de populations elles-mêmes discriminées et plus si nouveau que cela, se sentent les cibles privilégiées. L’évolution très inquiétante du «printemps arabe» ne peut qu’accentuer les craintes. Celles-ci sont évidemment manipulées politiquement, mais elles ne doivent pas pour autant être remisées au rang des fantasmes. Dans les lieux où ces tensions dominent, où les enfants sont insultés régulièrement parce qu’ils portent une kippa, le discours lénifiant sur le «vivre ensemble», facile à exprimer par un notable communautaire qui vit dans les beaux quartiers, passe évidemment assez mal ».

Le désamour européen est une tragédie

« A cette cause «territoriale» de fragmentation existentielle s’ajoute une cause «idéologique», qui touche de très nombreux Juifs de France qui, attachés à Israël au-delà de l’appui qu’ils donnent aux choix de tel ou tel gouvernement israélien, sont interpellés, interloqués, écœurés souvent, par la façon dont les positions israéliennes sont exposées, caricaturées, stigmatisées dans les medias, par certains partis politiques et par certaines organisations dites humanitaires, bien au-delà des récriminations que subissent les autres gouvernements ou pays du monde dont certains sont des dictatures sanglantes. Le contraste est saisissant entre la violence des qualifications dont Israël est affublé lors d’une construction d’immeubles à Jérusalem et le silence des mêmes organisations ou icônes médiatiques vis-à-vis des exactions telles que  celles du régime syrien contre ses opposants. Une véritable censure, d’autant plus efficace qu’elle est implicite et provient des acteurs médiatiques eux-mêmes, s’exerce contre ceux qui osent défendre Israël contre la doxa commune. Il s’ensuit un sentiment d’étrangement par rapport à l’information qui touche une grande partie de ce que nous convenons d’appeler la communauté juive. Ce sentiment est grave, venant d’un collectif humain qui a toujours été, historiquement, le «meilleur élève de la République» et dont l’histoire est un marqueur de la façon dont la France a eu le souci de l’universalité ».

Analysant la crise actuelle, le Président du CRIF s’est dit inquiet des dérives politiques et des démagogies qu’elle peut entraîner mais satisfait que cela n’ait pas déclenché de déferlement antisémite : « Cela montre que les garde-fous sont efficaces dans  nos sociétés. On pouvait en effet craindre un retour des thèmes des années 30 sur la ploutocratie, le contrôle de la finance par les juifs, etc. Néanmoins, ajoute-t-il, les enquêtes actuelles sur la résurgence de l’antisémitisme dans certains pays européens, y compris l’Allemagne, sont inquiétantes. Par ailleurs, le désamour européen est une tragédie. Dans un continent où l’idée européenne a servi de ciment unificateur et pacificateur et en même temps de promesse de progrès matériel, son affaiblissement laisse la voie libre aux national-populismes porteurs d’antagonismes ».

A propos de Marine Le Pen et de sa prétendue «normalisation », le Président du Crif la réfute en rappelant « les continuités que l’on retrouve dès qu’on gratte la surface des déclarations externes » : « les trajectoires personnelles et les commentaires internes de la plupart de ceux qui l’entourent, qui montrent la persistance d’un antisémitisme profond ; le lien assumé avec l’histoire  du FN,  sa proximité avec son père, qui reste l’autorité de référence, ses relations avec les autres extrêmes droites européennes dont la récente escapade à Vienne a donné une idée. Elle a très adroitement usé de stratagèmes pour ratisser plus large, mais ce n’est pas parce que Marine Le Pen a, sans aucune légitimité historique, capté le flambeau de la laïcité, qu’il faut lui abandonner cette valeur essentielle de la République.  Il y a bien sûr ses choix aberrants en matière économique que d’autres sont mieux habilités à critiquer, mais tous les partis qui utilisent la rhétorique du bouc émissaire, même quand celui n’est pas apparemment cette fois-ci le Juif, ne peuvent que susciter le rejet. D’une part, parce que les Juifs, qui ont été si souvent la cible de cette rhétorique ne peuvent pas accepter qu’elle soit employée contre d’autres. D’autre part parce que cette façon de penser, ou plutôt de ne pas penser, conduit à une société où la haine commune devient le ciment essentiel. Sur le plan moral, il n’est pas possible que les juifs puissent voter Marine Le Pen ».

PS : Richard Prasquier a ajouté à son propos, après l’agression terroriste commise à Toulouse, ces mots d’analyse sur ce terrible épisode : « Il est trop tôt pour tirer les conséquences de l’abjecte tuerie de l’école Hozar Hathora à Toulouse. Cependant, après les quelques jours d’une belle unanimité nationale, une fois connue l’identité du meurtrier et une fois mis en avant, à juste titre, la nécessité de ne procéder à aucun amalgame, la communauté juive a noté que le terme même d’antisémitisme était , derrière le racisme au mieux, au deuxième rang dans les pétitions et que le caractère juif des victimes était souvent occulté (« enfants de la République… »). Or rien n’indique que M. Merah était un raciste. Tout indique qu’il a cherché à tuer des Juifs à partir d’un antisionisme hyper-virulent. En outre, les nombreuses explications psycho-socio-romanesques de son acte qui en faisaient parfois la victime d’une société de rejet, avaient pour effet d’occulter l’extraordinaire haine des Juifs qui est un marqueur de l’Islam radical. Cette volonté d’aveuglement, associée à un traitement pathologique du conflit israélo-arabe, qui fait de tous les soutiens d’Israël des cibles pas totalement illégitimes des terroristes (le fameux « mais » : ce qu’il a fait est inacceptable, mais….), est apparue dans une lumière criarde. Elle a fait subir à la communauté juive un deuxième traumatisme, plus diffus peut-être que celui de l’attentat ».

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