Michel Rocard sur l’Arctique : centre de crispations mondiales

Nommé par l’ancien Président de la République Ambassadeur pour les pôles, Michel Rocard a livré, lors d’une rencontre de la Fondation EDF en octobre dernier, une vision lumineuse et sans langue de bois des confrontations hautement diplomatiques qui concernent les Pôles, déterminants pour l’avenir de la planète. L’ancien Premier ministre a expliqué que deux pays bloquaient toute idée d’une gouvernance partagée pour assurer la protection du pôle Nord : le Canada et, surtout, la Russie, qui « s’abrite derrière le discours canadien » sur la souveraineté nationale. Analyse éclairante, à quelques mois du sommet mondial sur le Climat à Paris.

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Pour Michel Rocard, la prise de conscience personnelle d’un « danger pour les pôles », et en conséquence, pour la planète, remonte loin et n’était pas immédiate. Il reconnaît que sa conscience environnementale n’était pas naturelle : sa formation de haut fonctionnaire des finances, hexagonale, faisait, selon son propos, qu’il a « trouvé le monde extérieur un peu par hasard »… Quand il fut Ministre de l’Agriculture, dans les années 80, il participe aux grandes négociations mondiales dîtes de « l’Uruguay round », vient à viser à rédiger un traité mondial sur le commerce, au-delà de l’industrie, pour l’agriculture et les services. Dans la bataille qui s’ouvrait entre grandes nations agricoles, Michel Rocard comprend que face à des pays à très grandes surfaces agricoles – comme les États-Unis, le Canada, l’Inde, le Brésil – pays où les producteurs agricoles étaient devenus des « industriels à grande échelle » de production, il lui fallait trouver des alliés. C’est ainsi qu’il devint ami du Premier ministre australien, Robert Hawke : « on est passé de l’observation à la confiance, de la confiance à l’amitié ». Lors d’une visite d’État à Paris, des réunions ont lieu, Michel Rocard est alors Premier ministre, et une discussion inattendue s’engage avec le Premier ministre australien. Une campagne australienne est menée fortement, à cette époque, contre les essais nucléaires français dans le Pacifique. Le Premier ministre australien lui parle d’un tout autre sujet : « Il faut que je te parle de l’Antarctique ». Surprise du Premier ministre français : « Tu veux me parler des manchots ?! »

Sur fonds secrets, la mission de Cousteau aux États-Unis

En 1990, se négociait le traité de Wellington (du nom de la capitale néo-zélandaise) concernant l’exploitation minérale de l’Antarctique (uranium, gaz, pétrole…), les discussions tournant sur le choix des techniques les plus sûres pour l’extraction des minéraux. Hawke dit à Rocard qu’il ne faut plus rechercher de pétrole en Antarctique, que ce continent est dangereusement fragile et que son exploitation est désastreuse en terme de gaz à effets de serre. Face à la Nouvelle-Zélande, qui veut continuer d’exploiter de gros intérêts en Antarctique, l’Australie cherche un allié de poids : « Vous, les puissants, vous ne vous rendez pas compte! » Le Premier ministre australien plaide pour une instance multinationale de contrôle et pour de nouvelles règles, plus strictes, de protection. Rocard comprend qu’il a raison mais que ce sera très difficile à obtenir. En France, raconte-t-il, Roland Dumas, Ministre des affaires étrangères, considère les écologistes comme des « prophètes verbeux et non scientifiques ». En outre, « il était ami personnel du Président de la République, François Mitterrand, qui m’avait nommé Premier ministre mais n’était pas mon ami… » La France et l’Australie, ensemble, ne signeront pourtant pas les accords de Wellington, alors que tous les grands pays l’ont signé (États-Unis, Inde, Russie, Chine…) Un bras de fer diplomatique s’engage. Avec l’Italie et la Belgique, la France et l’Australie deviennent membres du traité fondateur de l’instance responsable de l’Antarctique. D’autres pays européens suivront, le Japon aussi, « où la pression écologiste est forte » raconte Rocard. Ensuite, pour convaincre les Américains, Michel Rocard explique qu’il a fait appel au Commandant Cousteau, personnalité respectée dans le monde entier, aux États-Unis en particulier. Il lui propose, raconte-t-il, de lui « payer sur fonds secrets de la République française trois mois de séjour aux États-Unis », à condition, lui dit-il, de projeter aux grands élus américains, dans les 50 États, « le monde du silence », un film qui évoquait les menaces pesant sur l’Antarctique et la planète. Une majorité des sénateurs, après la campagne menée par le Commandant Cousteau, ont fini par être convaincus de l’importance du sujet polaire. Un nouveau texte, le traité de Madrid, plaçait le pôle Sud sous haute protection, en tant que « patrimoine de l’Humanité », et y interdisait toute exploitation minéralogique.

Un siècle ou deux de dégâts, en cas de marée noire en arctique

C’était en 1991. Près de 20 ans plus tard, quand le Président de la République du moment, Nicolas Sarkozy, « me nomme Ambassadeur pour les Pôles, on a cru, rappelle Michel Rocard, qu’il lançait un coup de filet vers les sociaux-démocrates » . « Mais non : c’est le ‘cercle polaire’ qui est venu me chercher, et cela a convaincu l’administration des Affaires étrangères ». Mais de reconnaître tout de même qu’il y « a eu la complicité de Bernard Kouchner (alors Ministre des Affaires étrangères) ensuite » car la nomination de Michel Rocard n’était pas vraiment conforme à la limite d’âge pour une mission d’ambassadeur : « j’avais 77 ans! » L’enjeu mondial des effets de serre et du réchauffement climatique, souligne Michel Rocard, est d’abord d’arrêter « les folies commises en zones tempérées ». Pour les zones polaires, essentiellement le pôle Nord aujourd’hui, il s’agit de définir « une gouvernance pour tenter de limiter les dégâts ». Notamment pour limiter les transports massifs passant par les pôles. Car s’il y avait une marée noire en Arctique, avertit-il, « on en a pour un siècle ou deux » car les produits chimiques anti-marée noire ne sont opérants qu’en eaux chaudes. Michel Rocard et la France plaident pour des règles communes, dans le cadre d’un statut commun de l’Arctique, applicable pour le pétrole, la pèche, le transport, le tourisme, etc… Mais « tout bloque sur ces sujets », déplore l’ancien Premier ministre, tout bloque sur la notion d’ « aires marines protégées ». La Russie et la Chine notamment ne veulent plus entendre parler de ces aires protégées, qui deviennent « le centre de crispations mondiales ». La probabilité d’un nouvel échec des discussions sur le climat, à Paris après Copenhague, est « très probable » selon Michel Rocard : « les blocages actuels sur les aires protégées est un signe annonciateur dangereux ». La Russie continue de bloquer. Quant à l’Afrique, relève aussi celui qui a été en charge d’une mission de Coopération au Parlement européen, « elle n’aime pas entendre dire qu’on lui interdit le développement car le développement est polluant ». Qui doit payer ?

Les pays en voie de développement disent aux pays industrialisés : « à vous de payer, à vous de réparer! » « C’est bien d’abord une affaire de gros sous », observe l’ancien Premier ministre.

Arctique, une zone militarisée depuis longtemps

En mai 2015, Barak Obama prend la présidence du Conseil de l’Arctique mais Michel Rocard est « inquiet et pessimiste » quant à l’impact de cette présidence. Car deux verrous semblent assez solidement bloquer la situation, selon lui. Il y a d’abord le Canada, dans la mesure où le Premier ministre canadien a, selon Rocard, un « profil de pétrolier texan », très éloigné des préoccupations environnementalistes. « Il connaît deux choses : le pétrole et le rapport de force ». « Le grand Nord est la grande aventure du Canada », également pour s’émanciper de la « puissance encombrante » du sud, les États-Unis. Le Canada ne serait donc pas prêt à transiger vis-à-vis des États-Unis sur le continent polaire à protéger. Il y a aussi, et surtout peut-être, la Russie, qui « s’abrite derrière le discours canadien » de la souveraineté nationale. La Russie dispose de 17 brise-glaces, d’une vingtaine de navires de moyenne et haute puissance, d’une grande flotte d’avions. « La protection de l’Antarctique a pu se faire parce qu’il n’y a pas de citoyens aux alentours. L’Arctique, c’est le jeu du chacun pour soi, et une zone militarisée depuis longtemps ». Le problème stratégique est bien là. Le sort des populations du pôle indiffère complètement le Conseil de l’Arctique, qui ne se réunit que trois heures par an, indique Michel Rocard. La Russie, ajoute l’ancien Premier ministre, « sabote la participation des membres observateurs » du Conseil de l’Arctique, comme la France. Et de déduire : « je ne vois pas pourquoi Obama se mettrait cela en plus sur le dos! » Pour envisager un éventuel déblocage du verrou russe, Michel Rocard « compte beaucoup sur l’appui chinois ». L’enjeu devient clairement diplomatique, et hautement politique : car, selon la longue expérience de Michel Rocard, en ce domaine devenu stratégique pour l’avenir de la planète, « la diplomatie informelle ne suffit pas ».

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