L’ampleur des radicalités, mesurée dans l’opinion publique, doit questionner sur ce qui est non seulement colporté mais accepté et même apprécié dans notre pays, en 2026.
Le racisme et l’antisémitisme, plus ou moins masqués, bien habillés politiquement – ces affreux migrants amalgamés qu’il faudrait totalement chasser ; ces odieux « sionistes », juifs de France et d’ailleurs amalgamés qu’il faudrait globalement accabler –, cette peste commune a fini par produire depuis des années une redoutable « xénophobie d’atmosphère », motrice pour les mouvements nationaux-populistes flamboyants que nous connaissons.
La révélation des propos violemment antisémites, attribuée par Mediapart au Président du Rassemblement national, Jordan Bardella, intervient dans un contexte où le parti d’extrême-droite ne cesse de progresser, toutes les études d’opinion le montrent (depuis longtemps) : le RN est devenu le premier parti de France en intentions de vote, sa candidate apparaît comme la favorite de la prochaine élection présidentielle. Cette révélation n’étonne pas les connaisseurs du parti lepéniste, qui savent combien ses racines mais aussi ses dirigeants ont été biberonnés (jusqu’à l’âge adulte et bien avancé auprès de Jean-Marie Le Pen, comme Marine Le Pen elle-même) à l’idéologie complotiste et antisémite, dont Alain Soral est l’une des plus infâmes figures.
La dénégation (et couverture) faite en bloc au sommet du RN n’est pas un point de détail de l’histoire actuelle
Les dénégations actuelles de tous les dirigeants du RN, Marine Le Pen en tête – elle s’est déclarée « complètement solidaire » de Jordan Bardella qu’elle a installé à la présidence du RN -, dénégations doublées d’une posture de victimisation, sont l’une des constantes non seulement de tous les coupables – de Jérome Cahuzac à François Fillon, en passant par Jean-Luc Mélenchon, à la symptomatique colère « La République c’est moi ! » quand les enquêtes judiciaires le touchaient – mais une constante de toutes les affaires qui ont accablé le parti d’extrême droite depuis les « modèles » du genre, celles de Jean-Marie Le Pen qui, non, bien sûr que non, « n’est pas antisémite » avait lâché publiquement Jordan Bardella dans un réflexe pavlovien très révélateur.
Cette couverture de l’antisémitisme n’était déjà évidemment pas un point de détail – pas plus que le communiqué officiel du Rassemblement national, qui a publié en janvier 2025 (hier !) un éloge insensé du « visionnaire » Jean-Marie Le Pen, un texte qui porte un révisionnisme assumé de l’histoire du Front national devenu RN (cf : Rassemblement National – Le Rassemblement National rend hommage à Jean-Marie Le Pen). Mais le plus troublant peut-être a été que la rectification de langage opérée ensuite par le même Bardella a suffi, pour la plupart des observateurs de notre vie publique, à considérer rapidement que le RN et son jeune Président étaient finalement un parti et une personnalité comme les autres, un mouvement qui aurait fait sa mue.
La désignation du RN comme parti d’extrême droite a commencé à ne plus être entendue sur quelques ondes médiatiques. Certains, y compris des journalistes ou commentateurs insoupçonnables de complaisances directes ou volontaires, trouvaient de subtiles périphrases pour effacer la dénomination. Quelques déclarations et communications conçues et opérée par le RN pour sa vitrine médiatique suffisaient donc parfois à occulter ce que ce parti continuait d’avoir en boutique, en arrière-boutique et en stock permanent à la cave. La vitrine est si simple à voir. De moins en moins de monde, pendant une dizaine d’années « marinistes », n’a vraiment voulu entrer vraiment dans la grande boutique, encore moins inspecter l’arrière-boutique. Ou si c’était fait, cela n’intéressait plus grand monde.

L’occultation de l’antisémitisme présent au RN a été facilité par le tragique islamisme meurtrier, qui a fait le travail des peurs légitimes et provoquer des réactions les plus réactionnaires (aveuglées).
Cette occultation a été d’autant plus facilitée que le racisme anti-arabe et anti-musulman prospérait quasiment tout seul : le tragique islamisme meurtrier a fait le travail des peurs légitimes, actionnant les réflexes humains et populaires, parfois les plus réactionnaires et « revanchards » virulents. Certains ont plongé dans « la guerre des civilisations », sans vouloir voir que les populations arabo-musulmanes ont été les premières à être victimes (de l’Afghanistan au Maroc en passant par l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Liban, l’Egypte, l’Algérie…) des violences meurtrières djihadistes. Les amalgames ont galopé dans tous les espaces démocratiques. Et tout pouvait, en matière d’antisémitisme aussi, avancer masqué. Le 11 septembre 2001 a ainsi produit la première surprise du 21 avril 2002, jour de la première accession du candidat lepéniste, du père Jean-Marie (auprès duquel officiait sa fille Marine comme directrice de campagne), au second tour de la présidentielle.
25 ans plus tard, d’attentats en attentats islamistes (en France et ailleurs), l’historique parti français d’extrême droite, fondé comme on le sait par des collaborationnistes et négationnistes pétainistes et d’actifs partisans de l’assassinat du Général de Gaulle, a cyniquement cherché et bien réussi à instrumentaliser les peurs (y compris les plus compréhensibles) en vue de valider son projet d’« immigration zéro » et d’une préférence ou « priorité » nationale, qui consiste à changer de Constitution par référendum pour y intégrer ce principe destiné à instaurer des discriminations à tous les étages (logement, emplois, droits sociaux, etc). Meilleure manière trouvée pour propager dans le pays une atmosphère de suspicion nationale sur les origines et la nationalité. C’est évidemment le but populaire recherché, qui avait été actionné par Jordan Bardella à l’approche des législatives de 2024, quand il s’en est pris publiquement aux binationaux.
La xénophobie d’atmosphère se porte ainsi très bien en France comme ailleurs. Donald Trump arrivant à la Maison Blanche – il a « fait souffler un vent de liberté », déclarait alors Jordan Bardella – n’a-t-il pas été élu en déclarant, en pleine campagne de la présidentielle américaine que les étrangers – en l’occurrence haïtiens – mangeaient des chiens et des chats ?! Une abjection de propos xénophobe qui non seulement n’a pas vraiment fait scandale aux Etats-Unis mais lui a peut-être permis, pour une large partie de l’électorat américain « Maga », d’être encore mieux élu !
Ce racialisme subliminal qui a prospéré en France avec le mot « identitaire », symptomatique euphémisme qui promeut douteusement à l’extrême droite des origines ou croyances présumées « pures »
En France, le marqueur dit « identitaire » dans un euphémisme symptomatique qui masque un racialisme subliminal, (qu’on retrouve clairement dans l’usage promotionnel du mot « les racisés » à LFI) fait comprendre au vaste public du RN (plus d’un tiers de l’électorat à ce stade) que l’être « différent » – perçu ou montré comme étranger alors qu’il ne l’est pas forcément – est un problème « national ». Ce marqueur des discours subliminalement racistes et antisémites est vieux comme les extrêmes droites (et extrêmes gauche). Force est de constater qu’il se porte bien dans la période actuelle. La zone d’adhésion plus ou moins silencieuse à ces approches est telle qu’elle est sans doute la principale raison de la solidité du bloc électoral (et de sympathie) dont bénéficie aujourd’hui le RN et sa candidate, qui va tenter pour la quatrième fois (comme Jean-Luc Mélenchon) d’accéder à la présidence de la République.
Aux vues des éléments qui constituent l’opinion publique française, on comprend donc le bloc de solidarité qui s’est rapidement organisé autour de Jordan Bardella, Marine Le Pen l’affirmant d’autant plus aisément qu’elle est elle-même concernée par des amitiés de 30 ans qui l’unissent aussi à des personnages qui n’ont jamais caché leur antisémitisme virulent, leur racisme foncier, comme Frédéric Chantillon, ancien patron du GUD dont les déclarations antisémites violentes et répétées (sur une très longue durée) l’ont invité à entrer dans le premier cercle de Marine Le Pen. Au point d’être choisi pour être, auprès d’elle, la cheville de son micro-parti « Jeanne » et de sa communication. Point de détail ?
Derrière les dénégations en bloc du RN, une communication réfléchie et vérouillée
Communication, nous y voilà ! Tous les éléments de langage déversés récemment en flots continus par la galaxie RN (dont CNews et quelques médias devenus importants en France, bravo « le catholique » Bolloré !) martèlent donc à propos des révélations concernant Jordan Bardella la thèse des « faux en écritures » ou des « barbouzeries », dont le Président du Rassemblement national serait la pauvre victime. Alors que beaucoup de ses proches savent bien qu’il a participé à la mouvance d’Alain Soral, cet antisémite obsessionnel qui a fait d’ailleurs partie, pendant plus de deux ans, de l’instance dirigeante du FN, en compagnie d’une dénommée Marine Le Pen et d’un dénommé Louis Alliot, sans que cela ne suscite alors chez elle et lui une particulière gêne. Comme quoi, Bardella n’a fait que suivre un sillon profondément tracé ! On comprend le lien de solidarité interne au RN jusqu’au sommet. Un, les faits biographiques parlent d’eux-mêmes ; deux, ils sont jugés pas si importants ou déshonorants que cela compte tenu de la xénophobie populaire qui porte le RN.
Reste à savoir si cette posture de dénégation du réel sera tenable dans la durée (et pour combien d’électeurs Le Pen qui s’exprimeront au printemps 2027) ou si cette dénégation sera rapidement oubliée comme d’autres épisodes, dans une époque menacée d’amnésie générale et de zapping permanent, qui fait estimer que ce qui date de plus de trois mois relève de la préhistoire !
C’est aussi dans ce relativisme très ambiant qu’un pays peut finir par perdre ses boussoles, ses repères historiques et républicains, et s’oublier lui-même.
Jean-Philippe MOINET, auteur, fondateur de la Revue Civique (a aussi été Président de l’Observatoire de l’extrémisme pour une vigilance républicaine).
-PS : l’un des meilleurs analystes de l’opinion publique française, Brice Teinturier, directeur délégué d’IPSOS-BVA, est l’auteur d’un récent chapitre très éclairant, et très documenté, sur l’ampleur des stéréotypes antisémites répandues en France après le 7 octobre 2023. Ce chapitre du livre collectif « Un Orient compliqué. Des clés pour mieux comprendre » (Plon ; été 2026), est titré: « Hautes résonnances dans l’opinion publique ». Sur une quinzaine de pages, aux références précises, sont exposées les deux zones d’opinion publique qui cumulent le plus grand nombre de stéréotypes antisémites, ces deux zones les plus adhérentes à l’antisémitisme sont les sympathisants du RN et de LFI. Autant les adhérences antisémites de LFI ont été abondamment soulignées et condamnées (par certains propos plus que douteux de leur chef suprême), autant la même adhérence des sympathisants RN, au poids électoral plus important en France, n’a pas été beaucoup mis en lumière (les dirigeants du RN déniant tout antisémitisme, affirmant contribuer à la lutte contre l’antisémitisme). Ce chapitre très documenté corrige cet angle mort des données relatives à ce parti et montre, à partir d’études d’opinion approfondies, que la base des sympathisants du parti lepéniste est imprégnée des pires stéréotypes antisémitisme (ce qui montre que les propos tenus en vitrine médiatique par les dirigeants RN n’a pas convaincu, ni altéré, l’antisémitisme de leur base).
-Se procurer le livre « Un Orient compliqué. Des clés pour mieux comprendre » (Plon)

(05/10/2026)










