Quand le RN cherche à duper sur l’antisémitisme. Entretien avec l’historien et essayiste Marc Knobel

Pourquoi le RN cherche-t-il à présider un groupe d’études sur l’antisémitisme à l’Assemblée nationale ? Entretien ici dans La Revue Civique avec l’historien et essayiste Marc Knobel (auteur notamment de « Cyberhaine. Propagande, antisémitisme sur Internet » ; éd Hermann, 2021) pour comprendre l’enjeu de cette polémique et la stratégie du mouvement d’extrême droite.  

-La Revue Civique : une délégation parlementaire du Bureau de l’Assemblée nationale a récemment établit une liste de groupes d’études, dont l’un sur l’antisémitisme où le RN apparaîtrait pour le présider. La Présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a assuré que la décision n’était pas prise et qu’il ne s’agissait que d’une phase de « concertation ». Que vous inspire cet épisode de notre vie parlementaire ?

-Marc Knobel : Si vous me le permettez, je voudrais d’abord revenir sur les différentes péripéties de cette affaire et expliquer comment les choses se sont déroulées. C’est d’autant plus important que nous évoluons là sur un terrain particulier qui est celui des réseaux sociaux. Et, je vous donnerai à cet égard mon sentiment. Comme de nombreux internautes, j’ai moi-même découvert en milieu d’après-midi du mercredi 9 novembre 2022, plusieurs tweets dont certains contenaient approximativement de mêmes messages. Des associations, des groupes politiques et/ou des institutions juives disaient apprendre que le RN « a obtenu » la présidence du groupe de travail sur l’antisémitisme de l’Assemblée nationale.

Je note d’abord que, dans ces tweets, la dénomination était quelquefois incorrecte, puisqu’il ne s’agit pas d’un groupe de travail à proprement parler, mais d’un groupe d’études. On pouvait lire ensuite les mots suivants : « jamais nous n’accepterons de nous associer aux travaux d’un groupe présidé par ce parti ». S’ensuit une interpellation constante effectuée auprès de Yaël Braun-Pivet, la Présidente de l’Assemblée nationale. Je pense en l’état que les associations ont été choquées, qu’elles voulaient rebondir en marquant politiquement le terrain et en tentant de faire monter une pression politique.

Sur le moment, j’ai été très surpris par cette succession de tweets. Et je me suis adressé à plusieurs personnes pour leur demander des informations complémentaires. Il m’a été adressé de plusieurs sources, une même capture d’écran avec l’en-tête de l’Assemblée nationale et le titre suivant « intitulé des 80 groupes d’études retenus et attribution de leur présidence aux groupes politiques à l’issue de la réunion du 8 novembre 2022 ». Dans ce document étaient listés plusieurs intitulés de groupe d’études, dont celui de l’antisémitisme et à la rubrique « Présidence » (de ces différents groupes), il était bien écrit pour le groupe antisémitisme, « RN ».

« Sur Twitter, nous ne disposons plus du recul nécessaire »

Tout cela pour vous dire que nous sommes dans un temps d’immédiateté qui est bien celui des réseaux sociaux. Sur Twitter notamment, se diffusent constamment toutes sortes d’informations et d’interpellations reprises et dupliquées continuellement et collectivement. Dans ce règne de l’interpellation et quelquefois de la sommation, les réactions s’enchaînent à une vitesse fulgurante. Nous ne disposons plus du recul nécessaire.

Quelques heures plus tard, plusieurs articles ont été publiés par la presse. Il a été expliqué qu’une réunion sur la répartition des groupes d’étude de l’Assemblée nationale se tenait mardi soir au Palais Bourbon. Le RN a alors réclamé la présidence de ce groupe d’études, provoquant une stupeur immédiate dans la salle, puis de nombreuses réactions politiques à gauche, comme dans la majorité présidentielle. Un peu plus tard, le pôle communication de la présidence de l’AN a publié un communiqué de presse informant que la présidence tenait à rappeler qu’aucune « liste ne peut être considérée comme actée » avant la poursuite d’un processus et la réunion le 7 décembre prochain du bureau de l’AN, « seul compétent en la matière ». Dans la soirée, Yaël Braun-Pivet, invitée sur France 5, dans l’émission « C à vous », s’est dite «un peu stupéfaite de voir à quel point quelquefois les fausses informations peuvent se répandre sur les réseaux et peuvent être reprises ». Elle s’est dite déçue que les associations qui se sont exprimées « n’aient pas pris le soin de passer un coup de fil, d’appeler la présidence de l’AN, pour dire au fait, vous en êtes où, qu’est-ce qui se passe pour vérifier l’information ? »

L’historien Marc Knobel, spécialiste de l’antisémitisme.

Si sa déception est dite et en ces termes, il faut se rappeler que la réactivité s’effectue sur les réseaux sociaux. Et, comme je viens de l’expliquer, nous sommes dans l’ère de l’immédiateté et quelquefois de la fébrilité militante. Et, à ce titre, je dirai quand même que les politiques peuvent être aussi fébriles que ne le sont les militants, y compris dans les réseaux sociaux, qu’ils utilisent constamment et quelquefois agressivement. Enfin, les règles de fonctionnement de ces groupes d’études de l’Assemblée Nationale sont complexes. Ne faudrait-il pas mieux communiquer à cet égard ? L’Assemblée Nationale gagnerait à plus de clarté.

Ceci étant dit, il ne reste pas moins que l’hypothèse, émise par la délégation du Bureau de l’Assemblée nationale, que le Groupe parlementaire d’étude sur l’antisémitisme revienne au RN… est un fait qui est troublant. 

« Un antisémitisme d’extrême droite

dans ses formes les plus diverses et abjectes »

-Au fond, quel(s) problème(s) pose(nt) selon vous cette hypothèse de présidence de ce groupe d’études ?

-Nous verrons ce qu’il adviendra de cette présidence. Mais, il faut mesurer que l’enjeu est considérable et hautement politique. Le RN rêverait de lifter un peu plus son image médiatique et de se dédouaner définitivement de l’accusation d’antisémitisme en présidant un tel groupe. A l’inverse, les associations considèrent, , et je pense naturellement qu’elles ont raison, que cette présidence est totalement inenvisageable et même particulièrement choquante, puisque cette demande émane d’un parti politique qui, depuis sa création en 1972 flirte/dit/fait avec l’antisémitisme et/ou instrumentalise dangereusement l’antisémitisme, dans ses formes les plus diverses et les plus abjectes. J’ajoute que les thèses négationnistes et conspirationnistes ont été colportées dans les rangs, d’élus ou militants, du mouvement d’extrême droite. 

-La communauté juive de France est pourtant parfois traversée de débats contradictoires sur l’attitude à avoir vis-à-vis du parti lepéniste, en fonction des profils ou des affichages personnels de certains de ses élus. Certains estiment que ce parti a pu partiellement changer avec Marine Le Pen (et la mise à l’écart de son père, Jean-Marie Le Pen). D’autres craignent et mettent en garde contre les illusions d’optique d’une stratégie marketing de banalisation et assurent que ce mouvement reste dangereux pour les principes de la République française. Quelle est votre position à vous, et l’analyse que vous faites de ce débat ?

Certes, les hommes peuvent évoluer et des politiques s’adoucir, d’ailleurs et souvent quand ils sont en quête de respectabilité. Or, toute la stratégie de Marine Le Pen a été, depuis 2011, de lifter son parti et de rassembler des électeurs afin de parvenir ainsi au pouvoir. Pour ce faire, Marine Le Pen a défini une stratégie multiple. Et concernant l’antisémitisme, cette stratégie a été rappelée par Louis Aliot, vice-président du FN, dans un entretien qu’il a accordé à Valérie Igounet, une historienne, en décembre 2013. Dans cet entretien, Louis Aliot explique comment il voudrait redorer l’image du parti et les considérations émises ici sont purement techniques. L’enjeu est simple, pour « dédiaboliser » le RN, il doit couper avec l’antisémitisme tel qu’il était instrumentalisé/utilisé par Jean-Le Pen. Je le cite : « la dédiabolisation ne porte que sur l’antisémitisme. En distribuant des tracts dans la rue, le seul plafond de verre que je voyais, ce n’était pas l’immigration, ni l’islam… D’autres sont pires que nous sur ces sujets-là. C’est l’antisémitisme qui empêche les gens de voter pour nous. Il n’y a que cela… À partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste » (entretien du 6 décembre 2013, in Valérie Igounet, Le Front national de 1972 à nos jours, Paris, Seuil, p. 420). 

Comme me le rappelait Jonathan Hayoun, réalisateur de documentaires et ancien président de l’UEJF, que j’avais interviewé en 2019, « dans sa stratégie dite de dédiabolisation, les juifs représentent clairement une cible à neutraliser voire à séduire. Non pas tant pour le pseudo électorat juif (qui n’est pas important numériquement) mais bien pour la symbolique que représenterait un dialogue possible entre le Front National et les institutions juives. Marine Le Pen y verrait donc une caution qui effacerait l’histoire et l’actualité de l’antisémitisme d’extrême droite. Les institutions juives ne sont pas dupes et tiennent ».

Alors? De fait, Marine Le Pen poursuit cette stratégie de dédiabolisation au RN. Par exemple, elle rend hommage, le jeudi 16 juillet 2020, aux 13 000 juifs, arrêtés par la police et la gendarmerie françaises, lors des rafles des 16 et 17 juillet 1942. Parallèlement, elle tente même de se présenter comme le meilleur rempart de la communauté juive contre « l’antisémitisme islamique », en surfant sur l’inquiétude des Juifs de France. Elle tente aussi de se rendre en Israël ou de rencontrer des dirigeants politiques israéliens.

Mais, posons-nous quelques questions. 

1) Cette stratégie de dédiabolisation (concernant l’antisémitisme) fait-elle l’unanimité chez les militants du RN ? Par exemple, je veux rappeler que, dans une correspondance du 5 mai 2021 et rendue publique à l’AFP, Jean-Richard Sulzer, membre du Conseil national du Rassemblement national, avait mis en garde Marine Le Pen contre la présence sur les listes aux élections régionales et départementales de candidats au passé « sulfureux ». Cet animateur d’un mouvement embryonnaire représentant les militants de confession juive du RN avait cité plusieurs noms (Ouest-France, 31 mai 2021).

Un antisémitisme particulièrement répandu

chez les sympathisants du RN

2) Par ailleurs, les préjugés anti-juifs sont-ils beaucoup plus fréquents chez les sympathisants du FN ?

On peut mesurer cette tendance grâce à des questions introduites dans les enquêtes de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH). Prenons, par exemple, celle de 2015. Sur cette échelle d’antisémitisme, les sympathisants du RN se distinguent par leur niveau élevé de préjugés antisémites. Plus de la moitié ont des scores élevés donc (supérieurs à 3), contre un gros quart des sympathisants des autres partis. Même si la différence observée entre proches et non proches du RN – 26 points de pourcentage – reste bien inférieure à celle qu’on observait quand il s’agissait de l’Islam et des Musulmans (Nonna Mayer, « Le mythe de la dédiabolisation du FN », La vie des idées, 4 décembre 2015).

Autre exemple, le rapport 2019 de la CNCDH (La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, 2020, pp. 76-84) permet d’affiner les réponses. « Ce sont toutefois les sympathisants de droite et plus particulièrement d’extrême-droite qui sont les plus enclins à se montrer d’accord avec ces préjugés : 38% des sympathisants RN (…) jugent que « les Juifs ont trop de pouvoir » et ils sont respectivement 55% des sympathisants RN et 60% à leur prêter un rapport particulier à l’argent, soit systématiquement nettement plus que la moyenne des français. 29% des sympathisants RN pensent que l’on « parle trop de l’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. 19% estiment que « les israéliens » portent « la plus grande responsabilité dans la poursuite du conflit israélo-palestinien ».

Enfin, je voudrais rappeler l’enquête intéressante menée en janvier 2022, par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) et l’American Jewish Committee (AJC), « Radiographie de l’antisémitisme en France (édition 2022) ».  La diffusion des préjugés antisémites est plus répandue à l’extrême gauche et à l’extrême droite. Ainsi, l’affirmation selon laquelle « les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance » est partagée par 39% de l’électorat de Marine Le Pen et par 33% des proches du Rassemblement national, contre 26% dans l’ensemble de la population.

« Ceux qui veulent exonérer le RN

se trompent cruellement »

Mais, selon vous, la lutte contre l’antisémitisme est-elle le seul sujet motivant une condamnation du RN ?

Bien sûr que non. Comme vous le savez, bon nombre de propositions politiques du RN sont des fondamentaux hérités du FN. A commencer par celles qui portent sur l’immigration, comme la suppression du droit du sol et de l’aide médicale d’Etat et je rappelle que le RN continue de proposer un programme politique qui a pour thème central la préférence nationale. De nombreuses composantes du RN, dont la xénophobie, l’enfermement identitaire, la fumeuse théorie du grand remplacement et les assauts répétés et réactionnaires qui sont portés contre les fondamentaux de notre République, ainsi que quelques collusions avec l’étranger, caractérisent ce que sont les orientations politiques de ce mouvement.

Je veux alors poser cette dernière question, comment pourrait-on d’un trait gommer ces autres réalités et oublier ce qu’est fondamentalement l’extrême-droite et ce que sont les matrices fondamentales de son projet politique ? Non seulement, celles et ceux qui veulent exonérer le RN se trompent cruellement mais, en plus, ils oublient d’autres enjeux, d’autres questions et les propositions énoncées par le RN. Alors que son projet politique met en danger nos fondamentaux. Veulent-ils que l’extrême-droite vienne au pouvoir ? 

(11/11/22)

« Cyberhaine », livre de Marc Knobel.
L’un des numéros de référence des Etudes du Crif sur l’antisémitisme, signé Marc Knobel.