L’alarmante menace terroriste d’ultra-droite: entretien avec Jean-Michel Décugis, co-auteur de « La poudrière »

Les trois auteurs du livre-enquête « La poudrière » (Grasset), Jean-Michel Décugis, grand reporter police-justice au Parisien, Pauline Guéna, scénariste, grand prix des lectrices du magazine Elle, Marc Leplongeon, journaliste au Point, dressent un panorama précis des activistes de l’extrême droite la plus radicale, parfois prêts à mener des actions meurtrières et terroristes en France. Un livre-enquête qui tire le signal d’alarme sur les dangers venant d’apparents « loups solitaires » de cette mouvance. Entretien ici avec l’un des co-auteurs, Jean-Michel Decugis.

La Revue Civique: Votre livre est une enquête précise sur les milieux de « l’ultra-droite » la plus radicale, qui parfois « fomentent des attentats sur notre sol » décrivez-vous. Alors que l’attention des services de Sécurité est depuis 2015 surtout mobilisée par les menaces islamistes, est-ce que nos services auraient du coup un peu négligé les menaces venant de l’extrême droite violente ?

Jean-Michel DECUGIS: Depuis 2017, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) a déjoué cinq projets d’attentats au sein de l’ultra droite. Ils avaient des niveaux de préparation différents. Mais deux groupuscules avaient quand même réussi à fabriquer du TATP, un explosif particulièrement instable et dangereux à manipuler. En juin 2017, Logan Alexandre Nisin, 21 ans, un chaudronnier, militant de l’ultra droite qui avait expérimenté tous les groupuscules de sa région, a été interpellé et incarcéré pour avoir projeté de tuer le Ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, et le député de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon.

Il avait baptisé son organisation OAS (Organisation de l’armée secrète),  une référence récurrente, au sein de l’ultra droite, à la guerre d’Algérie. Nisin était très actif sur internet comme la plupart des militants aujourd’hui, encore plus depuis le confinement. Il y était notamment admirateur d’une page Facebook intitulée « les amis et supporters d’Anders Berhing Breivik », l’auteur de l’attentat terroriste d’Oslo et de la tuerie d’Utoya qui a fait 77 morts en 2011 en Norvège.  Nisin, lui, voulait passer à l’action en petite cellule et avait réussi à fédérer une petite dizaine de jeunes militants dont trois mineurs pour participer à son entreprise terroriste. Fiche de poste pour l’OAS : « On recrute des chasseurs d’arabes ». Le groupuscule a été repéré et interpellé par les gendarmes, qui ont dû confier l’affaire à contre-coeur à leurs homologues policiers de la Sous-direction antiterroriste. Il est le seul aujourd’hui encore en prison où il où il attend son procès.

Le livre-enquête qui dresse un panorama complet, et alarmant.

Une dérive de guerre ethnique, de guerre religieuse, de guerre civile, qui inquiète les services de sécurité.

Le groupuscule AFO (Action des Forces Opérationnelles) est de nature très différente. Là, il s’agit de personnes insérées de 32 à 69 ans. Des anciens militaires, gendarmes, policiers, un diplomate, numéro deux de l’ambassade de France au Salvador. AFO s’est créé en réaction aux attentats de janvier 2015. Pendant des mois, le groupe a réussi à passer à travers les radars des services de renseignement. Ses militants communiquaient sur Protonmail, une messagerie cryptée suisse, utilisaient des pseudos : Richelieu, Cortez, Souvigny…

Ce sont des survivalistes, ils se préparent à la catastrophe… Le péril est pour eux écologiste, social, sanitaire, islamiste.  L’Etat étant selon eux défaillant, il s’agit de se suppléer aux forces de l’ordre pour défendre sa famille, sa patrie… La guerre est ethnique, ils craignent un déferlement venant des cités. Il faut s’armer, s’entraîner. Ils choisissent des cibles : les imams radicalisés, les femmes voilées qu’il faut tuer sans distinction. Ils projettent même d’empoisonner les barquettes de viande hallal dans les rayons de supermarché. Le groupuscule sera finalement infiltré par un agent de la DGSI et neutralisé en 2018, puis en 2019, lors de deux opérations espacées de quelques mois. 15 personnes sont mises en examen aujourd’hui dans ce dossier pour AMT.

Le troisième groupuscule, celui des « Barjols », visait à tuer le chef de l’Etat Emmanuel Macron avec un couteau en céramique. Depuis son élection, le nouveau Président focalise la haine de l’ultra droite. Au bout de six mois de mandat, il avait reçu plus de menaces de mort que François Hollande durant tout son quinquennat. Pour cette mouvance, il est l’homme des Rothschild, du mondialisme, des banques. Deux autres tentatives contre lui ont été déjouées. L’une par un ultranationaliste de 25 ans d’Argenteuil (Val d’Oise), lui aussi fasciné par le tueur de masse d’Oslo. Il voulait s’en prendre aux juifs, aux homosexuels, aux noirs, et lui aussi au Président de la République. Il a été arrêté en 2019. L’autre tentative était le fait d’un ancien militaire, devenu vigile et lourdement armé. Il a été arrêté à Limoges en mai dernier, il voulait s’en prendre à la communauté juive.

« La menace terroriste de l’ultra-droite est une menace en miroir de la menace islamiste » (Jean-Michel Décugis).

Cinq projets d’attentat déjoués donc. Mais parallèlement de nombreuses actions contre les mosquées mais aussi des musulmans ont eu lieu sans être pour autant qualifiées d’acte terroriste. Après chaque attentat islamiste, les services comptabilisent une recrudescence des actes contre les musulmans. Ceux-ci sont plus ou moins médiatisés. Je pense à Claude Sanké, octogénaire, ancien candidat du FN, admirateur d’Eric Zemmour, qui a tiré sur deux musulmans à la sortie de la mosquée  de Bayonne. Ou encore, deux heures après l’attentat de Nice, à ce jeune militant identitaire qui a posé son pistolet (non chargé) sur la tempe d’un automobiliste musulman avant d’être abattu par les forces de l’ordre.

La menace terroriste de l’ultra droite est une menace en miroir de la menace islamiste. Et c’est ce qui est alarmant. La menace de l’ultra droite est prise au sérieux par les services de renseignement même s’ils ont été accaparés par le terrorisme islamiste et beaucoup plus centrés sur l’ultra gauche, beaucoup plus visible et bruyante dans les manifestations à travers les black blocs. C’est le politique qui dicte les priorités des services. Néanmoins, l’affaire de Frédérik Limol, ce survivaliste radicalisé qui a récemment tué trois gendarmes dans le Puy de Dôme, est une alerte. L’homme, surarmé, était totalement passé en dehors des radars des services. Il avait le profil du loup solitaire capable de commettre une tuerie de masse. Exactement ce que redoutent aujourd’hui les Services. Enfin, le démantèlement, par la Brigade de répression du banditisme le 12 janvier dernier, d’un réseau d’approvisionnement d’armes de guerre notamment, auprès de militants de l’ultra droite, est un autre signal que les services ne manqueront pas de prendre en compte.

Ici un groupe des « Nationalistes Autonomes » dans la rue [Photo via MaxPPP]

Le nombre de personnes potentiellement dangereuses est « pour nous sous-évalué, notamment dans la sphère survivaliste et suprémaciste ».

-Quantitativement, en nombre de personnes potentiellement dangereuses, à combien estimez-vous cette menace d’extrême droite en France ? Et quels sont les profils-types de ces activistes pouvant passer à l’acte violent ? 

-Les Services de renseignements estiment à un gros millier le nombre de militants capable de se mobiliser et commettre une action violente, avec un noyau dur de quelques centaines d’individus particulièrement suivis. Ce nombre est pour nous sous-évalué notamment dans la sphère survivaliste et suprémaciste. On constate l’éclosion de groupes secrets, clandestins avec des individus qui baignent dans la théorie du complot ou du « Grand Remplacement », cette idée de substitution d’une population française, européenne, en clair blanche, par une population étrangère, issue d’Afrique ou d’Orient. Dans ces groupes, les appels à la violence, au combat sont totalement décomplexés. Tout comme sur la Fachosphère, où les sites de propagande raciste, antisémite ont une énorme caisse de résonnance, d’autant plus en période de confinement.

Pour nous, si le nombre d’activistes peut être considéré comme relativement stable et même si on l’estime sous évalué, ce qui est en revanche très nouveau avec internet, c’est l’audience de l’ultra droite. La radicalisation rampante infiltre, s’ancre dans les idées, s’impose dans les débats et joue sur une capacité de résilience des Français de plus en plus faibles. La théorie du loup solitaire a été conceptualisé par les suprémacistes blancs aux Etats-Unis durant les années 90 et la définition qu’en donne le FBI la résume bien : une propagation d’idées de combat, qui invite au passage à l’acte. Le parcours du radicalisé qui passe à l’acte est toujours identique:  un individu isolé, fragile psychologiquement, imprégné d’idéologie identitaire sur internet, et surarmé. 

Les mouvements d’extrême droite les plus radicaux ont infiltré le mouvement insurrectionnel « gilets jaunes », devenus « ultras jaune ».

Des « gilets jaunes » ont été épaulés par des militants de l’ultra-droite, le climat était alors insurrectionnel et aurait pu basculer.

-Y a-t-il un rapport entre les événements qui se sont produits aux Etats-Unis (avec l’attaque du Capitole), et ce qui peut se produire en France ou dans le reste de l’Europe ? 

-Pour nous, ce qui s’est passé le 17 novembre 2018 à Paris est comparable à l’invasion du Capitole aux Etats-Unis. Ce jour-là des gilets jaunes épaulés par des militants de l’ultra-droite auraient pu s’introduire dans l’Elysée. Ce qui s’est passé aussi, le 1er décembre 2018, avec le saccage de l’Arc de Triomphe est également comparable. L’ultra droite était notamment très présente ce jour-là. Plusieurs militants de l’ultra-droite ont été interpellés et condamnés pour ce saccage symbolique mais aussi pour des actions violentes menées en marge. Le climat était insurrectionnel et aurait pu basculer dans un affrontement encore plus grave entre forces de l’ordre, militants de l’ultra droite, de l’ultra gauche et « ultras jaune », le surnom donné par les Services aux gilets jaunes radicalisés.

« Depuis le début, Trump galvanise l’ultra-droite française et européenne »

De permanence au Parisien ce 1er décembre là, je me souviens avoir appelé un haut responsable au ministère de l’Intérieur très inquiet. Les forces de l’ordre, sur le terrain depuis 4 heures du matin, étaient épuisés et sans munition. Il m’avait alors dit redouter des morts dans la rue, au petit matin. Mais heureusement, ce soir-là, la pression est retombée comme un soufflet. En face des forces de l’ordre, les ultras de toutes sortes étaient sans doute aussi à bout de force. Il faut aussi noter l’incursion choc, avec un engin élévateur, de militants au sein du ministère de Benjamin Griveaux, en mars 2019. Celui-ci avait été exfiltré en urgence. Ensuite, les forces de l’ordre avaient mis en place des plan d’évacuation pour les ministres. 

L’extrême droite américaine a amplifié son influence sous le mandat de Trump, ici en manifestation avec drapeau nazi à Charlottesvilles.

-La dangereuse progression des thèses complotistes, produite par l’attitude et les mots de Trump, ne porte-t-elle par en germe une menace supplémentaire dans d’autres démocraties ?

-L’intrusion au Capitole a créé une énorme activité et effervescence sur la toile et notamment dans la « Fachosphère ». Depuis le début, Trump galvanise l’ultra-droite française et européenne. En France, l’ultra-droite considère que « l’etablishment » a volé la victoire de Trump aux Etats-Unis, et plébiscitent le coup de force du Capitole. En France, les thèses complotistes sont véhiculées par des personnalités ultra médiatiques comme Eric Zemmour, condamné par deux fois et définitivement par les tribunaux, pour injure et provocation à la haine.

(18/01/21)

Jean-Michel Décugis (Le Parisien), ici à droite, avec les co-auteurs de « La poudrière » (Grasset): Marc Leplongeon (Le Point) et Pauline Guéna (Grand Prix des lectrices de Elle)