Gauche et droite : fragmentation nuisible ou recomposition salutaire d’ici 2027 ? Débats au Cevipof-Sciences Po

La fragmentation des gauches d’une part, de la droite républicaine et du centre d’autre part, est l’une des problématiques majeures qui devra être traitée avec vigueur, si les gauches et les droites républicaines veulent éviter leur élimination du premier tour de la prochaine présidentielle et le spectre d’un duel Le Pen-Mélenchon au second tour en Mai 2027. Le Cevipof (Centre d’études de la vie politique française, rattaché à Sciences Po et au CNRS) a organisé avant l’été 2026 deux tables rondes de qualité dans le cadre des « Lundis du Cevipof », consacrées à la gauche, puis à la droite. Avec des observateurs et des acteurs de la vie politique, qui ont dressé un état des lieux des défis que la gauche et la droite doivent respectivement, et impérativement, relever avant le début de l’année 2027. Moment où la campagne active et décisive de lélection présidentielle se lancera.

Le lundi du Cevipof sur la gauche

L’état de santé des gauches en France apparaît aujourd’hui particulièrement affecté. Faible poids électoral, seuls entre 28% et à peine plus de 30% des Français disent se positionner à gauche; divisions très forte au sommet comme à la base militante ; absence de leader incontesté et coexistence de programmes concurrents, voire opposés. À l’occasion d’un rendez-vous du lundi au Cevipof (du 15 juin 2026), ces faiblesses ont été disséquées avec précision pour répondre à une question centrale : quelle capacité la gauche française a-t‑elle à se reconstruire, rapidement dans les prochains mois, notamment face à la droitisation de la société ?

Une gauche en déclin et en quête de recomposition. Éric Kerrouche, politiste et sénateur (PS; Landes) a décrit une gauche en déclin, marquée par l’affaiblissement du moteur socialiste et une difficulté manifeste à imposer ses propres thèmes dans le débat public. Les divisions internes, loin de n’être qu’un enjeu d’appareil, sont devenus à ses yeux un facteur de démotivation pour l’électorat. La recomposition tentée en 2024, symbolisée par le « Nouveau Front populaire », n’a pas débouché sur une hégémonie électorale, ni sur des avancées structurantes, accentuant l’impression d’une impasse stratégique.

Parallèlement, l’analyse de ce qui a été présenté comme une droitisation de la société se manifeste, à ses yeux, par la montée et l’importance des thèmes dîts « identitaires » et sécuritaires. Eric Kerrouche oppose à cette lecture la thèse du désalignement : un vote à droite souvent sans véritable adhésion, dans un paysage où dominerait désormais le « ni gauche, ni droite », qui facilite notamment le discours lepéniste. Ce « non-alignement » touche particulièrement les catégories populaires, en premier lieu les ouvriers.

Vote ouvrier, désalignement et crise du progressisme. Les prédispositions à l’intolérance (notamment mais pas seulement à l’égard des étrangers) semblent s’activer plus rapidement que celles à la tolérance, sur fond de forte volatilité électorale. Si des sensibilités particulières et assez clivantes persistent encore sur la question des inégalités, l’extrême droite RN, c’est un fait, a su capter une part croissante du vote ouvrier, profitant notamment d’un sentiment d’abandon et de fragilisation du service public. En 2022, 42% des ouvriers ont ainsi voté pour Marine Le Pen. C’est un phénomène sociologique et politique que le politologue Pascal Perrineau a notamment précisément analysé dans ses écrits sur le « gaucho-lépénisme » (cf le Cevipof 2016 ; et « Cette France de gauche qui vote FN », Seuil, 2017).

Cette dynamique, poursuit en substance ce Sénateur, s’inscrit dans un contexte de diffusion mondialisée du marché, de culte aisé de « l’identité » (des origines ou des croyances religieuses) et de disqualification du discours progressiste, réduit parfois caricaturalement à des « modes d’action wokistes ». La gauche s’est ainsi retrouvée au cœur d’une crise politique : le Rassemblement national a capté la « demande sociale » (par exemple sur les retraites ou le pouvoir d’achat), là où la gauche, pourtant historiquement porteuse des enjeux sociaux, a échoué à structurer les colères, comme a pu le montrer le mouvement éruptif des Gilets jaunes.

Crise institutionnelle et sécession sociale. Pour Kerrouche, la crise de la gauche s’articule aussi à une crise plus large des institutions. La Cinquième République, avec son architecture hyper-présidentialisée, produit à des déséquilibres et à une démocratie difficile à gouverner, et contribue, par l’absence dans la période récente d’un Premier ministre issu de la gauche, à accélérer sa désintégration. L’abstention croissante apparaît comme une tentation croissante de retrait politique, une forme de sécession silencieuse de larges segments des classes populaires et des jeunes. À cela s’ajouterait une sécession des élites de gauche elles-mêmes, liée aux processus de gentrification, qui réduisent le brassage social et éloignent les cadres progressistes des « gens d’en bas ». La gauche a ainsi manqué plusieurs rendez-vous et doit désormais reconquérir des populations qui se vivent comme déclassées, abandonnées, prises en étau entre les plus puissants et les plus pauvres dans un monde ouvert et perturbé.

Nouvelles générations et vastes alliances. Des « nouveaux possibles » sont toutefois esquissés et l’avenir n’est pas forcément fermé. La thèse du renouvellement générationnel pose une question de confiance : comment croire des responsables de gauche qui ont, aux yeux de leurs électeurs, trahi leurs engagements ? La reconstruction d’une majorité, quand on est si faible dans l’opinion, suppose pour cet élu des Landes un double mouvement « d’érosion du capitalisme » et une alliance, la plus large possible, entre diverses sensibilités de gauche.

L’analyse de Boris Vallaud, le patron des députés socialistes, qui a fait le choix de Raphaël Gluksmann

Boris Vallaud, le président du groupe socialiste de l’Assemblée nationale, a insisté, lui aussi, sur la perte de contact du Parti socialiste dans le passé avec plusieurs de ses publics traditionnels, dont les classes populaires. La gauche au pouvoir, à ses yeux, a accompagné la transition écologique et le tournant de la mondialisation des échanges, sans toujours en maîtriser les effets sociaux, la gauche s’étant trop longtemps reposée sur un récit nostalgique, dénomination du « Front populaire » en tête, au détriment d’une production d’idées renouvelées, adaptées au présent et à l’avenir des sociétés modernes. Boris Vallaud, devenu soutien actif du candidat Raphaël Gluksmann, s’attache à participer par ses propositions à une modernisation du logiciel de la gauche, qui se veut à la fois de conviction, réformiste et européenne.

Deux gauches et la bataille des territoires. Boris Vallaud a décrit une gauche du passé, prise dans des torrents historiques, une forme de désillusion politique, une crise de confiance, phénomènes auxquels elle a du mal à résister. Face à Emmanuel Macron ou en perspective de « l’après-Macron », ajoute-t-il, une partie des Français est tentée de choisir « le chaos » en optant pour l’extrême droite. La Cinquième République, dont le caractère dysfonctionnel est, dit-il, mis en lumière désormais par l’absence de majorité absolue stable à l’Assemblée nationale, apparaît « à bout de souffle ». Pour sa part, il plaide pour l’instauration d’un scrutin proportionnel afin de « réenchanter » la politique, restaurer l’efficacité publique et la confiance sociale, et contraindre les acteurs à assumer leurs responsabilités dans les rapprochements qu’ils peuvent, ou non, opérer.

Pour l’avenir, Boris Vallaud dit espérer l’émergence de deux gauches, une gauche réformiste et une gauche plus radicale, capables de produire des politiques nouvelles plutôt que d’avancer des promesses sans lendemain, en prenant à bras-le-corps la question des inégalités. Les prochaines batailles électorales se joueront, selon lui, dans la « France des préfectures rurales », où domine le sentiment d’un pouvoir central culturellement éloigné, qui ne connaîtrait pas les populations et les jugerait dans leurs modes de vie.

Mélenchon, LFI et l’hypothèse d’un retour. Enfin, pour l’observateur invité à participer à ce lundi du Cevipof sur la gauche, le journaliste Richard Flurin (en charge de la gauche au Figaro), rappelle le rôle singulier de Jean‑Luc Mélenchon dans ce paysage particulièrement fragmenté de la gauche actuelle. Le leader de LFI, malgré son style fracassant et la radicalité de sa posture et de ses propositions, aborde la pré-campagne présidentielle en faisant preuve, selon cet observateur, d’une capacité à marquer le territoire idéologique de la gauche et à apporter à la gauche une base électorale assez solide, malgré ses quatre tentatives présidentielles antérieures. Le socle mélenchoniste reste puissant, et sans la personnalité de Mélenchon, la prospérité de La France insoumise , après une éventuelle défaite en 2027, apparaîtrait beaucoup moins assurée. D’ailleurs, sans lui, les dernières élections européennes avait montré l’ascendant de la liste de gauche réformiste (menée par Raphaël Gluksmann), sur la liste LFI (que menait en 2024 Manon Aubry, qui a fait un score nettement moins élevé que la liste Place Publique-PS).

Cette configuration de confrontation des deux gauches pourrait ouvrir, paradoxalement, une possibilité pour une gauche réformiste : la présence d’un pôle radical stable et menaçant pourrait contraindre le reste de la gauche à clarifier son positionnement, ses alliances et son projet. Ce sera le grand défi de l’automne 2026 pour la gauche réformiste et européenne, au moment même où se pose, avec acuité, la problématique initialement évoquée dans cette table-ronde : la capacité ou non des gauches françaises à se reconstruire de manière dynamique, dans un paysage idéologique en voie de droitisation.

Le lundi du Cevipof sur les droites

En ouvrant la table ronde (du 4 mai 2026) sur « Les droites françaises : recomposition ou décomposition ? », Anne Muxel, la directrice déléguée du Centre d’études de Sciences Po, a posé d’emblée le cadre : à l’approche de 2027, la droite républicaine traverse une période de recomposition sous contrainte, entre rétrécissement électoral, crise de leadership, tensions internes et concurrence directe du centre et de l’extrême droite.

Anne Muxel a insisté sur quatre lignes de fracture qui travaillent aujourd’hui les droites dîtes classiques. D’abord, l’écart entre l’espace électoral large qu’elles ont occupé entre 2007 et 2020 et le champ beaucoup plus réduit qu’elles occupent depuis 2022 (la présidentielle) et 2024 (les législatives). Ensuite, la question du candidat à la présidentielle et de son mode de désignation. Bruno Retailleau a été investi par les militants de son parti, LR, mais que rien n’interdit bien sûr, politiquement, un rebattage des cartes. La politologue a également souligné l’absence de rassemblement, pour l’heure, autour d’une figure capable d’agréger les différentes sensibilités de droite (y compris à LR), ce qui alimente des tensions internes. Enfin, Anne Muxel a rappelé que l’électorat de droite LR est désormais pris en tenaille entre les représentants de la majorité présidentielle et ceux de l’extrême droite, ce qui ne facilite naturellement pas la possibilité d’une reconstruction claire ou d’un sursaut net de cette formation.

Vincent Martigny, professeur de Sciences politiques à l’Université de Nice-Côte d’Azur et à l’École polytechnique, chercheur associé au Cevipof, a insisté ensuite sur le basculement historique de la droite française. Il rappelle qu’elle avait obtenu 27% des suffrages à la présidentielle de 2012, contre 4,8% seulement en 2022, et que sa représentation parlementaire s’est elle aussi effondrée, passant de 194 députés en 2012 à 39 en 2024. Pour lui, on est passé d’une droite bloc à une « droite archipel » : un ensemble éclaté, sans cohérence idéologique vraiment affirmée, composé en fait de plusieurs courants de droite qui, pour l’instant, coexistent plus qu’elles ne s’additionnent.

Ce politologue et essayiste distingue une droite centriste (du bloc central), une droite LR-Horizons et une droite « hors les murs » incarnée selon lui par Reconquête (de Zemmour), Debout la France (de Dupond-Aignan) ou l’UDR (de Ciotti). Il évoque des ancrages électoraux territorialisés, qui dessinent des géographies différentes selon les régions. Cette fragmentation ne tient pas seulement aux partis. Elle s’exprime aussi dans les formes d’identité politique. Martigny souligne que l’ancienne frontière, nette, entre droite et extrême droite s’est brouillée ces dernières années, particulièrement sur les thèmes de l’immigration et de l’insécurité. Il évoque aussi la montée des références internationales dans une partie de ces droites, de Poutine à Meloni, en passant par certains modèles du populisme conservateur qui contribuent, à ses yeux, à décomposer encore davantage le paysage.

L’analyse d’Agnès Evren, figure de LR, qui analyse le poison de la division qui touche souvent la droite républicaine et le centre

Agnès Evren, sénatrice et présidente de la fédération LR de Paris,  rappellait pour sa part que la droite demeure une force locale importante, ancrée dans les territoires, mais qu’elle souffre d’un manque d’incarnation incontestée et d’une difficulté de leadership. Selon elle, la droite est sans cesse touchée par le poison de la division : beaucoup de talents y cohabitent mais aucune personnalité ne parvient durablement à s’imposer sans être contestée ou éliminée. Elle estime que la droite n’a jamais vraiment réglé définitivement la question de son positionnement et identité idéologiques et que l’électorat de droite républicaine cherche encore – et cherchera assurément dans les mois qui viennent – une offre politique claire, attractive et peut-être commune, située entre la gauche du bloc central et le l’extrême droite RN. 

La journaliste Astrid de Villaines, productrice de l’émission L’Esprit Public sur France Culture, a insisté elle aussi sur la difficulté à figer les lignes dans ce paysage pour l’heure fragmenté de la droite et du centre. Elle observe que la droite s’est plutôt idéologiquement unifiée sur certaines questions de fond, notamment les retraites ou l’immigration (sous bénéfice d’inventaires précis, néanmoins) mais qu’elle n’a pas encore su construire un récit suffisamment lisible pour se présenter unie à la présidentielle de 2027. Cette observatrice de notre vie politique l’observait avant l’été 2026: la bataille de 2027 se jouera principalement autour de trois personnalités, Édouard Philippe (Horizons), Gabriel Attal (Renaissance) et Bruno Retailleau (LR), chacun de ces candidats tentant d’occuper de manière singulière un espace proche et commun, sans pouvoir l’emporter seul. Bien sûr, le vainqueur de cette compétition qui précède la campagne qui s’accélèrera au début de l’année 2027 sera probablement celui qui saura in fine à la fois réunir son camp et au-delà de son camp. Assurément, un défi de clairvoyance et de responsabilité, pour cette partie de l’échiquier politique également.

Antoine ARNOUX

(07/09/2026)

-La série des Lundis du CEVIPOF-Sciences Po

Avant l’élection présidentielle d’avril (1er tour) et mai (2d tour) 2027, le débat va s’animer et s’agiter, dans chaque camp de la gauche et de la droite républicaines, sur l’enjeu du regroupement. Qui paraît hautement nécessaire pour écarter le spectre d’un duel Mélenchon-Le Pen (le leader LFI étant l’adversaire rêvé de la candidate du RN) à ce scrutin qui tracera l’avenir de la France.