Blanche Leridon sur le civisme: « il est impératif de redonner de l’air à notre démocratie » (itw Revue Civique)

Directrice des études France de l’institut Montaigne, enseignante à Sciences Po, Blanche Leridon a piloté un groupe de travail et de nombreuses consultations qui ont récemment conduit à un rapport, qui fourmille de données et de propositions : « Démocratie: les nouveaux chemins du civisme ». Répondant à nos questions -qui ouvrent une série d’entretiens que la Revue Civique va mener sur cet enjeu majeur-, Blanche Leridon, convaincue que « le civisme est ce sans quoi la démocratie fonctionne à vide », explique qu’il est devenu impératif d’investir fortement cette notion de civisme pour faire face aux flots de défiances qui menacent les fondements de notre démocratie, de notre cohésion sociale et nationale.

-La Revue Civique : Quelle définition et idée du civisme avez-vous ?

-Blanche LERIDON : C’est une très bonne question pour commencer car la notion de “civisme” est souvent confondue avec des notions proches, comme la civilité ou la citoyenneté. Elles sont liées mais il faut en nuancer le sens pour en distinguer toutes les facettes. La civilité, c’est un savoir-vivre collectif ; la citoyenneté, au sens institutionnel voire juridique, définit ce qu’est un citoyen. Le civisme, qui nous occupe, renvoie à l’engagement du citoyen dans la sphère publique et politique. Il se manifeste dans la prise en compte concrète de l’intérêt général et du bien commun : voter aux élections, payer ses impôts, participer au débat démocratique sous différentes formes, s’investir dans la vie associative, connaître le fonctionnement des institutions… 

Pour résumer, le civisme est ce sans quoi la démocratie fonctionne à vide : il est la traduction humaine et incarnée de certains principes institutionnels et la concrétisation du lien qui unit les individus entre eux au sein d’une communauté nationale. 

« Le “désir civique” est bien là :  41 % des personnes interrogées éprouvent l’envie de s’engager dans la vie civique et politique ! Cet important réservoir civique incite à l’optimisme »

-La Revue Civique: Quels sont, selon vous, le ou les domaines où cette notion de civisme doit être prioritairement promue ?

-Blanche LERIDON : Ils sont plusieurs, et l’on peut placer les curseurs selon différents paramètres. On pense spontanément à la participation électorale, mais il ne faut jamais oublier que le civisme ne s’y limite pas. Les chiffres de l’abstention sont particulièrement inquiétants, c’est vrai en France mais pas seulement. À terme, cela pourrait remettre en cause la légitimité de certains élus et donc empêcher toute réforme d’être menée à bien. Les leviers à activer pour remédier à cela sont, pour certains, assez faciles à mettre en place, avec par exemple l’inscription automatique sur les listes électorales, le changement automatique de bureau de vote en cas de déménagement mais aussi des campagnes de sensibilisation. 

De façon moins quantifiable, il est impératif de redonner de l’air à notre démocratie en luttant contre la défiance. Cela passe par la promotion d’un débat démocratique de qualité qui renoue le lien entre élus et citoyens, soit en réinventant des lieux de délibérations physiques, soit en ayant recours aux outils numériques, comme des plateformes en ligne de démocratie participative. Les exemples étrangers donnent à voir des réussites inspirantes, comme VTaiwan, une plateforme de consultation numérique qui permet d’impliquer les citoyens dans la prise de décision publique. 

-La Revue Civique: Êtes-vous confiante, ou inquiète, quant aux évolutions de l’esprit civique en France ? 

-Blanche LERIDON: Quand on s’intéresse à l’état du civisme en France, il est difficile de ne pas éprouver des sentiments mêlés : d’un côté, incontestablement, le civisme se porte mal. Abstention, polarisation grandissante, désinformation, manque de maîtrise de certaines connaissances élémentaires du fonctionnement institutionnel… Mais, à défaut d’être confiante (car il ne sert à rien d’être confiant si l’on n’agit pas et que rien n’est fait), je me dirais optimiste : la vaste enquête que nous avons conduite avec l’Institut Verian a interrogé les Français sur leur rapport à l’engagement et leur perception du civisme. On voit bien qu’il y a des obstacles à lever – manque de temps, de reconnaissance, de sentiment de légitimité ou d’opportunités, crainte de la conflictualité, demande de réformes politiques en faveur d’une meilleure représentativité – mais que le “désir civique” est bien là :  41 % des personnes interrogées éprouvent l’envie de s’engager dans la vie civique et politique ! Cet important réservoir civique incite à l’optimisme.

(11/02/2026)

-Le rapport de l’institut Montaigne « Démocratie: les nouveaux chemins du civisme »

-L’institut Montaigne