L’étonnante pratique du duel (politique) en lumière: entretien avec Frédéric Potier, auteur du livre « Jaurès en duel »

Ancien élève de l’ENA, préfet, Frédéric Potier – qui a été Dilcrah, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine homophobe-, est un auteur à la plume alerte, brillante et originale. Auteur d’un « Pierre Mendès France, la foi démocratique » (2021), il vient de publier un singulier « Jaurès en duel » (Fondation Jean Jaurès, éditions Le bord de l’eau) qui raconte de manière inédite l’épopée d’un duel qui opposa en 1904 (à Hendaye devant un public nombreux) le célèbre Jean Jaurès à un adversaire politique de la droite nationaliste. Apportant une contribution aux récits historiques sur cette période (cet épisode a été très méconnu), ce livre est dédiée à la mémoire de Jean Lacouture. Son auteur répond à nos questions.

-La Revue Civique : Vous racontez avec précision ce moment, qui paraît incroyable aujourd’hui, du duel qui opposa en 1904 la grande figure de gauche, Jean Jaurès, à celle de la droite nationaliste de l’époque, Paul Déroulède. Deux visions de la France se faisaient face, avec virulence et parfois une violence qu’on a oubliée, non ? Qu’est-ce qui a motivé votre écriture sur ce singulier sujet ?

-Frédéric POTIER: Ma curiosité a été piquée par la localisation cet évènement, qui tient généralement en une ou deux phrases dans les grosses biographies de Jean Jaurès. Originaire de la région Nouvelle-Aquitaine, je passe une grande partie de mes vacances au Pays basque, et plus précisément à Hendaye où s’est déroulé ce combat au pistolet. Rien cependant n’indique sur place l’histoire de ce duel. Mon livre vise donc à combler une lacune. J’ai voulu raconter et donner à voir ce qui fut l’un des duels les plus médiatiques de l’Histoire de France. Plusieurs centaines de personnes ont assisté au duel d’après les rapports de police et les articles de presse de l’époque. 

A l’époque, « on ne se bat pas pour obtenir justice

mais pour laver un affront et protéger sa réputation »

-Que disait cette pratique des duels aux pistolets des mœurs politiques françaises ? Cette pratique était aussi celle du camp socialiste, l’un des derniers à l’avoir utilisée et assumée est Gaston Defferre au début de la Vème République, pourquoi ?

-Ces duels politiques, qu’ils se déroulent aux pistolets ou à l’épée, témoignent de la persistance de l’esprit chevaleresque où l’honneur joue un rôle majeur. Même dans une société démocratique dont l’Etat de Droit empreigne tous les pans de la société, on trouve normal de régler des différends sur le champ d’honneur. On ne se bat pas pour obtenir justice mais pour laver un affront et protéger sa réputation. Ce qui étonnant c’est que les socialistes n’échappent absolument pas aux moeurs de leur époque. Jaurès n’est pas un belliqueux, c’est au contraire un lettré, un pacifiste, mais il considère qu’il ne peut pas laisser passer des insultes sans réagir.

Finalement, il y a quelque chose de très gascon chez Jaurès, une fierté, un orgueil, une détermination résolue à défendre ses idées à tout prix. Cet état d’esprit tombera en désuétude après l’hécatombe de la Première Guerre Mondiale. Le dernier duel politique de l’Histoire de France implique en effet en 1967 Gaston Defferre. Mais la dimension politique de l’affaire est très réduite. Il s’agissait pour le député député-maire de Marseille d’obtenir des excuses de la part d’un député de droite qui s’était permis de l’insulter en séance.

Toute la classe politico-médiatique s’entraînait régulièrement

au maniement des armes !

-L’usage des armes par des dirigeants politiques paraît inimaginable aujourd’hui, alors qu’on parle des radicalités et violences qui sont plutôt celles de certains militants, d’extrême gauche (Black Blocks par exemple) ou de l’ultra-droite (d’idéologie racialiste et suprémaciste). Est-ce à dire qu’on exagèrerait les dangers des violences politiques actuelles ?  

-Les duels étaient très codifiés. Ils obéissaient à des règles et des coutumes très strictes. Par exemple, les pistolets utilisés étaient des armes à feu de prestige, peu précises, qui tuaient rarement mais blessaient à l’occasion. Le duel constituait un rite, une figure obligée, une étape dans la vie politique de ceux qui aspiraient aux plus éminentes fonctions. Toute la classe politico-médiatique s’entrainait régulièrement. Même un fin lettré comme Léon Blum fréquentait régulièrement les salles d’armes, et on dispose même d’un film datant de 1912 où le futur leader socialiste affronte à l’épée un adversaire !

Je crois qu’il faut bien distinguer la pratique des duels, d’esprit aristocratique voire romanesque, de la violence politique sauvage fondée sur l’intimidation ou le harcèlement. Les groupuscules violents agissent en meute, de manière anonyme, et visent à terroriser leurs ennemis. Leur dangerosité, réelle, est d’une toute autre nature. 

(03/04/2024)

Né en 1980 à Pau, Frédéric Potier est aussi l’auteur de « La matrice de la haine » (éd de L’Observatoire, 2020), « Pierre Mendès France, la foi démocratique » (Bouquins, 2021), « La Menace 732 » (éd de l’Aube, 2022; grand Prix Edgar-Faure), et « La poésie du marchand d’armes » (éd de l’Aube, 2023).

-Le site de la Fondation Jean Jaurès

-Le site des éditions de L’Aube