Le livre alarme: « la démocratie libérale est en danger ». Entretien avec Eric Decouty

Ancien directeur délégué de Marianne, le journaliste Eric Decouty publie « Ils veulent tuer la démocratie » (Impacts Editions). Un livre qui alarme: « n’ayons pas de fausses pudeurs, les populismes menacent notre démocratie ». Cet auteur inquiet répond aux questions de La Revue Civique.

-La Revue Civique: votre livre est une vive alarme qui interpelle les démocrates. Vous y expliquez, à partir d’une série d’observations qui mettent en lumière des évolutions (d’opinion publique) et des faits (politiques) récents, que la démocratie libérale (l’attachement aux libertés et à l’équilibre des pouvoirs, au respect de l’Etat de droit et au rôle des contre-pouvoirs) est en danger. Et qu’une vague populiste et nationaliste – « habillée » souverainiste, décrivez-vous – pourrait être irrésistible en 2022. Les ressorts d’une France, très attachée à la fois aux valeurs de la République et à l’Europe, sont-ils à ce point cassés ?

-Eric DECOUTY : Je crois que oui, l’adhésion aux valeurs de la République qui a été longtemps le ciment de la communauté nationale n’est plus largement partagée et je crois aussi que notre démocratie, notre vieille démocratie libérale représentative, est menacée. Il est remarquable d’ailleurs de constater à quel point le mot « libéral » est devenu infâmant dans la bouche ou sous la plume de tous les populistes (qu’ils se disent de gauche ou de droite) et chez tous ceux qui se revendiquent souverainistes. Je souligne effectivement au passage, même si c’est une évidence, que le terme « souverainiste » n’est rien d’autre qu’un vocable plus présentable du « nationalisme ».

Pour mesurer la menace et ensuite pouvoir y répondre il me semble qu’il faut avoir une définition claire et simple de la démocratie libérale. Il s’agit selon la remarquable formule de Raymond Aron de « l’organisation de la concurrence pacifique en vue de l’exercice du pouvoir ». Une concurrence où domine la possibilité de compromis entre les différents acteurs politiques, les représentants du peuple en tant que communauté nationale. La démocratie donne également la primauté au droit sans distinction identitaire ou communautaire, protège et garantit nos libertés individuelles, liberté politique, liberté d’expression, de réunion.

Le dernier livre d’Eric Decouty (Impacts Editions) analyse les tendances actuelles et le risque d’une victoire du « populisme souverainisme » en 2022.

Or, on assiste aujourd’hui à un rejet grandissant de la démocratie libérale représentative ainsi définie. L’enquête de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) publiée (par Le Figaro le 25 novembre dernier) en atteste de façon extrêmement claire. Seulement 59% des Français adhèrent à notre système contre 64% en janvier dernier ce qui était déjà un chiffre très alarmant. Les racines de ce mouvement sont anciennes et pour l’essentiel largement identifiées. L’accroissement des inégalités économiques, sociales, culturelles, le sentiment de déclassement de même qu’une certaine dépossession des décisions politiques ont incontestablement nourri ce qu’il est coutume d’appeler le « vote protestataire » en même temps que l’abstention. Il serait ridicule de le nier de même qu’il serait ridicule de nier que les représentants de la démocratie libérale (de droite et de gauche) successivement au pouvoir ont partiellement échoué à traiter ces causes.

« C’est l’instrumentalisation des colères (souvent légitimes) qui constitue le véritable danger pour notre démocratie. Le populisme, qu’il soit de droite ou de gauche, est toujours une manipulation des colères ».

Pour autant, c’est l’instrumentalisation de ces colères (souvent légitimes) qui constitue selon moi le véritable danger pour notre démocratie. On l’a vu pendant la crise des Gilets jaunes où le Rassemblement national et la France Insoumise n’ont cessé d’attiser ces colères. En réalité, le populisme qu’il soit de droite ou de gauche est toujours une manipulation de ces colères, une manipulation de la notion de « peuple » pour conquérir le pouvoir. La philosophe Chantal Mouffe, référence de Jean-Luc Mélenchon, explique d’ailleurs ouvertement que le « peuple » n’est qu’une stratégie politique.

Ernesto Laclau, autre figure intellectuelle dont se revendiquent les populistes de gauche mais aussi ceux de droite, est très clair : « Le populisme est un mode de construction du politique qui se base sur le fait de diviser en deux la société et d’appeler à la mobilisation de ceux d’en bas contre le pouvoir existant ». Bref, une logique d’affrontement, si besoin par la violence. Le « nous » des populistes, sous entendu « le peuple », visant à la liquidation du «eux » c’est à dire « le système », les élites, gloubi-goulba  englobant tous leurs opposants.

Il n’y a donc rien de surprenant à ce que les populistes lorsqu’ils arrivent au pouvoir, légalement mais par la manipulation de cette notion de « peuple », portent toujours la liquidation des fondements de la démocratie libérale. Nous avons à côté de nous un exemple grandeur nature avec Orban en Hongrie : nationalisme, limitation des libertés politiques et des contre-pouvoirs, abolition de la presse indépendante, etc.

Nous devons bien comprendre que le vote contestataire, aujourd’hui potentiellement majoritaire en France, peut mener dès 2022 à une réalité semblable.

Le journaliste Eric Decouty analyse les points de convergence « anti-système » qui peut réunir, en 2022, les électeurs de la gauche radicale et de l’extrême droite.

L’évolution du RN et de LFI « fait qu’aujourd’hui leurs convergences sont plus importantes que leurs divergences ».

-Dans votre livre, votre analyse  repose sur une possible convergence en 2022 des électorats de la gauche radicale mélenchoniste et de l’extrême-droite lepéniste. Les différences entre les deux formations, entre leur idéologie et leur leader, seraient moins importantes que les convergences de leurs électeurs et que la virulence du rejet populiste pouvant toucher Emmanuel Macron ou tout autre candidat issus d’une culture de partis de gouvernement ?

-Soyons clair, Mélenchon n’est pas Le Pen et la France Insoumise n’a évidemment rien à voir avec le Rassemblement national. Tout sépare les deux leaders et historiquement les deux mouvements sont à l’opposé sur l’échiquier politique. Mais si vous y regardez de plus près vous vous apercevez que leur évolution respective fait qu’aujourd’hui leurs convergences sont plus importantes que leurs divergences.

Mélenchon a ainsi abandonné lors de la campagne présidentielle de 2017, toute appartenance à la gauche quand Le Pen mettait tout en œuvre pour se défaire des oripeaux de l’extrême-droite légués par son vieux père. Les deux se disputent désormais le même « peuple ». Ils ont les mêmes ennemis : les médias, le système. Ils ont la même détestation de la justice dès qu’elle est à leurs basques. Ils honnissent dans pratiquement les mêmes termes l’Europe. La crise des Gilets jaunes a montré de façon presque caricaturale à quel point le populisme de gauche façon Mélenchon et celui de droite façon Le Pen reposaient sur les mêmes fondements.

Cela me semble d’ailleurs parfaitement logique, il n’existe pas deux populismes mais un seul populisme dont l’objectif est la destruction de la démocratie libérale représentative. Ca n’est donc pas un hasard si toutes les enquêtes d’opinion montrent que l’électorat de Jean-Luc Mélenchon se reporterait de façon écrasante sur Marine Le Pen ( ou s’abstiendrait) dans la perspective d’un second tout contre Emmanuel Macron.

Il faut cependant reconnaître que cette convergence a des limites et qu’une union populiste est en l’état absolument inenvisageable. Cela tient d’une part à une partie disons « gauchiste » de la France Insoumise qui a réussi à marginaliser l’aile souverainiste du mouvement jusqu’à faire fuir un certain nombre d’anciens proches de Mélenchon, je pense par exemple à Djordje Kuzmanovic et ses amis. Le débat sur l’islamisme a montré la profondeur des divisions au sein de la France Insoumise en même temps qu’une part de l’échec de la stratégie populiste de Mélenchon.

La personnalité de Marine Le Pen, son histoire et celle du parti d’extrême droite, servent probablement encore (un peu) de repoussoir et rendent improbable un rassemblement populiste d’appareils. En réalité le mouvement populiste français est confronté à une équation simple : potentiellement majoritaire, les deux porte-voix susceptibles d’incarner ce fameux « homme ou femme peuple » indispensable à la conquête du pouvoir, sont des étoiles politiques finissantes qui empêchent un large rassemblement populiste. D’où la recherche d’une nouvelle figure susceptible de l’incarner. Dans cette perspective la démarche de Michel Onfray et sa revue faussement appellée « Front populaire » se situe dans cette quête de réaliser une fédération des populistes-nationalistes.

« C’est une rénovation en profondeur de notre système politique qu’il faut entamer de toute urgence. Les partis politiques, les corps intermédiaires mais aussi la kyrielle des structures qui font notre vie politique doivent être restaurées, vivifiées. »

L’une des explications de la marée montante national-populiste est, écrivez-vous, l’ampleur ces dernières années du « désenchantement de la politique ». Comment s’explique-t-il ? Les radicalités tentent de profiter du désengagement civique et social d’une partie de la population, jeune notamment. Mais comment réenchanter la politique, renforcer les contre-feux de l’engagement citoyen face au danger que vous soulignez, l’engagement des démocrates et républicains (de tous bords) qui refusent la double démagogie du populisme et du nationalisme ?

-En réalité je suis, au moins à court terme, très pessimiste. Pour au moins plusieurs raisons. Tout d’abord le « macronisme », qui était sensé réenchanter la politique et la démocratie, a en partie échoué. Echoué à moderniser notre vie démocratique et échoué à endiguer la vague populiste. Son incapacité après bientôt quatre années de pouvoir à définir une véritable doctrine résonne comme un aveu de cet échec. Mais il serait grotesque de mettre la responsabilité actuelle sur le seul dos d’Emmanuel Macron. Je développe dans mon livre les fautes commises depuis longtemps par les démocrates de droite et de gauche au pouvoir qui ont laissé se creuser les inégalités sociales, les inégalités géographiques, scolaires, culturelles. Leur incapacité à réguler le capitalisme financier est patente.

Mais je suis consterné par la généralisation du vocable populiste dans toutes les franges de la société politique. Que les libéraux et pro-européens se fassent désormais les chantres du souverainisme est pour moi une défaite et une victoire populiste. Le discours populiste-souverainiste est devenue la nouvelle pensée unique.

Il ne faut cependant pas désespérer de ce que vous souligniez au début de cet entretien à savoir l’attachement des Français aux valeurs de notre République et de notre démocratie libérale représentative. Rien ne dit qu’il n’y aura pas une prise de conscience de la menace qui plane désormais sur nous. C’est aussi dans cette perspective extrêmement modeste que j’ai voulu écrire ce petit essai.

Mais la prise de conscience ne suffira pas. C’est une rénovation en profondeur de notre système politique qu’il faut entamer de toute urgence. Les partis politiques, les corps intermédiaires mais aussi la kyrielle des structures qui font notre vie politique doivent être restaurées, vivifiées. L’implication des citoyens et notamment des plus jeunes doit être une préoccupation première des prochaines années, des prochains mois.

La politique est l’affaire de tous et c’est sans doute parce que les lieux de pouvoirs et de décisions se sont éloignés, isolés, que la manipulation populiste a pu s’opérer. La démocratie survivra si elle revient à cette définition qu’en avait donnée Pierre Mendes-France : «la démocratie c’est beaucoup plus que la pratique des élections et le gouvernement de la majorité, écrivait-il. C’est un type de mœurs, de vertu, de scrupules, de sens civique, de respect de l’adversaire et un code moral.» Tout ce que ne sont pas les populistes et les souverainistes.

Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET

(27/10/20)