Un Encel géopolitologue peut cacher un Frédéric humoriste

Commentaire de Leo Keller pour Blogazoi, suivi d’un extrait du dernier ouvrage de Frédéric Encel, membre du conseil scientifique de la Revue Civique. 

Frédéric Encel est docteur HDR (habilité à diriger des Recherches) en géopolitique, Maître de conférences à Sciences Po Paris et professeur à l’ESG Management School. Il est l’auteur, notamment, de l’ouvrage « Géopolitique du printemps arabe ». Ci-dessous, vous avez un extrait de son dernier livre (Mon Dictionnaire géopolitique, aux éditions PUF) précédé du commentaire de Léo Keller. Outre le fait de commenter l’intérêt de l’ouvrage  (une bonne pédagogie avec une explication détaillée de noms et de concepts tels que « guerre », « frontières », « Huntington », « pétrole », « Talleyrand », etc (…) un outil de compréhension du monde, pour tous, efficace et accessible), Léo Keller se focalise sur un passage de livre, qui lui a particulièrement plu : celui qui concerne le sens de l’humour (ou de son absence criante) prêté à différents chefs d’État et personnages historiques.

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Léo Keller :

« Comme le Beaujolais nouveau, le dernier livre de Frédéric Encel vient de sortir. Son Dictionnaire de géopolitique est d’une clarté exceptionnelle et il a réussi le tour de force-impressionnant –  faire tenir en 172 entrées, l’essentiel de la géopolitique. Du mot Afrique au mot zone, de Clausewitz à Talleyrand en passant par Churchill et De Gaulle. Du traité de Westphalie à l’humour !

Ses articles frappent fort et juste. Ils couvrent tous les continents et toutes les problématiques. Tout comme le bon vin, son Dictionnaire se bonifiera à l’épreuve du temps. Un outil remarquable pour tout honnête homme, un guide indispensable pour tout étudiant.

Ses articles frappent fort et juste

J’ai donc choisi une entrée atypique mais particulièrement jubilatoire : humour. À noter que l’humour n’est pas la moindre des qualités de ce professeur hors de pair dont la passion d’enseigner est si communicative.

À toutes et à tous, je vous souhaite le même plaisir que j’ai eu à parcourir, à sauts et à gambade, ce livre. Je remercie Frédéric Encel de m’avoir donné, une nouvelle fois, l’autorisation de publier in extenso cette entrée.

Extrait du livre de Frédéric Encel :

« La géopolitique est universellement admise comme chose sérieuse, à juste titre puisqu’on n’y traite d’affaires liées au pouvoir, aux rapports de force, à la chose militaire, à la paix et à la guerre, aux destinées souvent tragiques de nombreux humains.

Cela ne signifie pas que d’authentiques stratèges politiques ou militaires n’entretiennent pas une forme d’humour : humour pessimiste d’un David Ben Gourion indiquant à un observateur venu le questionner sur la solution au conflit israélo-arabe : « Si vous pensez qu’il y a une solution à ce problème, c’est que vous n’avez pas compris le problème ! » Humour grinçant de Churchill : « La guerre est chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires ». Humour pince sans rire de De Gaulle, refusant de prononcer « K» à Jules Moch, de crainte d’avoir à prononcer Foch de la même manière…

Mais l’un des meilleurs traits d’humour dans le giron géopolitique revient peut-être à Georges Pompidou. On lui avait révélé que l’officier du Mossad qui avait subtilisé les vedettes de Cherbourg, en décembre 1969, s’appelait Moka Lemon. Peu après, à un majordome lui demandant ce qu’il souhaitait pour le goûter, le président français ulcéré par cette affaire répondit : « Servez moi un café sans moka ou un thé sans lemon ! »

Une constante demeure : l’humour ne s’accommode guère de la dictature et pas du tout du fanatisme. Et les situations de crise qu’ils ont eues à affronter (quand ils ne les créèrent pas eux-mêmes), les menaces qui pesèrent sur l’exercice de leur pouvoir autoritaire, n’expliquent pas tout ; lorsqu’ils évoquent à l’oral ou par écrit leurs mémoires, ils ne font pas toujours pas, à posteriori, assaut d’humour. Rien chez un Pinochet chilien, un Saddam Hussein irakien, un Hissène Habré tchadien, un Jaruzelski polonais, un Videla argentin, ne contredit cette triste règle.

Des autocrates drôles, malgré eux

Parfois, un tyran s’en échappe ici ou là ; Gamal Abdel Nasser l’Égyptien, à certains égards, pouvait faire preuve d’humour, encore que pauvre car dénué d’autodérision. Ho Chi Minh le Vietnamien était pour sa part d’une grande finesse d’esprit, mais ne donnait que peu cours à son versant humoristique (on reconnaîtra que le pays de ce second personnage aura traversé un état de guerre constant et d’une rare violence trois décennies durant…).

On exclura de cette liste non exhaustive les autocrates qui furent drôles malgré eux, d’un Kadhafi libyen avec ses saillies grotesques (« Shakespeare était un arabe : le Sheikh Spire ! ») Un Kim Yong-Il nord-coréen, aux logorrhées hallucinées, en passant par un Bokassa centrafricain au couronnement impérial napoléonien, un Khrouchtchev soviétique tapant de son soulier le pupitre onusien ou encore un Mussolini italien et ses mimiques ridicules. Bien des despotes cruels moururent à la tête de leur pays, tel Staline le Soviétique, Hafez Al Assad le Syrien, Stroessner le Paraguayen ; auraient-ils enfin fait preuve d’humour dans leurs mémoires respectives ?

Je me permettrais d’en douter. Napoléon déchu à Sainte-Hélène n’en fit pas davantage montre. On constatera en tout cas à l’énoncé lourd mais tout à fait délibéré des origines nationales que j’ai tenues à rappeler, que la férocité et/ou le grotesque des dictateurs est universel.

Encore n’évoqué-je ici « que » des despotes qui, lorsque le rapport de force n’était pas favorable et leur pouvoir menacé, furent susceptible d’hésitations, voire parfois de compromis. C’est-à-dire des fanatiques pragmatiques. Mais s’agissant des grands massacreurs, les fanatiques dogmatiques, pour qui la fin (apocalyptique) justifie tous les moyens génocidaires, c’est le désert du sourire. Jamais nul ne témoigna qu’Hitler l’Allemand (nazi) entretenait la moindre once d’humour, ni que le gouvernement intérimaire rwandais de 1994 (Hutu power) n’en ait été pourvu, ni que Pol Pot le cambodgien (Khmer rouge) ne l’ait exprimé. Quant aux islamistes radicaux quels qu’ils soient – et tout particulièrement les plus barbares d’entre eux réunit sous la barrière de l’État islamique (Daesh) – ils sont « peu primesautiers au-delà du raisonnable », pour reprendre la litote du grand humoriste Pierre Desproges, qui ajoutait : « Près d’un terroriste hystérique je pouffe à peine ! »

Sans comparer les deux personnages suivants – Danton et Robespierre, authentiques révolutionnaires éclairés et humanistes à l’origine, et un peu pères de notre République française contemporaine – aux affreux tyrans sanguinaires mentionnés plus haut, on me pardonnera de préférer toujours, dans l’exercice du pouvoir, le premier au second…

L’échange de Churchill avec son gendre détesté

Tous les démocrates ne sont bien sûr pas nécessairement pétris d’autodérision, d’humour noir, de finesse d’esprit, de doute subtil et ironique. Mais certains l’expriment tant il est vrai que l’humour incarne par essence le doute socratique, sans lequel il n’est de remise en cause de soi (et donc d’humanisme) possible. Quant à l’autodérision, elle est l’apanage de ceux qui ne se glorifient, ni ne se déifient ; un autocrate ne peut donc l’entretenir. On lira sur ce thème avec profit Une peine à vivre, de l’écrivain algérien Rachid Mimouni, et Les mangeurs d’étoiles de l’immense Romain Gary.

Le dernier mot de cette entrée revient à l’emblématique Premier ministre britannique lors de cet échange avec Vic Oliver, son gendre détesté :

– Oliver : Qui est à vos yeux le plus grand homme d’État que vous ayez rencontré ?

– Churchill : Benito Mussolini.

– Oliver : Quoi ! Mais pourquoi ?

– Churchill : C’est le seul qui ait eu le courage de faire exécuter son gendre !

 

 

Pour aller + loin :