
En quelques mois, la brutalité affichée de Donald Trump, associée à une forme d’imprévisibilité, a provoqué des ondes de choc que les démocraties européennes n’ont jamais connu depuis la seconde guerre mondiale. Que ce soit sur le plan commercial, géopolitique ou militaire, les secousses provoquées par le Président américain et ses proches touchent directement l’Europe, en voie d’être lâchée sur le plan sécuritaire face aux menaces de la dictature russe (qui poursuit naturellement sa guerre meurtrière, lancée il y a trois ans sur le continent européen), l’Union européenne étant clairement désignée comme cible d’une guerre commerciale sans précédent, que les Etats-Unis lancent à l’échelle mondiale et avec une ampleur là encore historique. L’importance de la hausse des barrières douanières annoncée amplifient un certain nombre de craintes supplémentaires: choc inflationniste mondial (touchant en premier lieu les consommateurs américains) et risque de récession économique, pouvant aggraver les déséquilibres économiques et sociaux existants.
Même si tous les effets à long terme d’une telle guerre sont difficilement mesurables, et même si certains investisseurs européens peuvent aussi continuer de voir une opportunité d’investir dans une économie américaine qui cherche à se renforcer, l’instabilité sciemment provoquée par de telles mesures protectionnistes et unilatérales inquiètent: cet indice est partiel mais toutes les bourses – dont celle de New York – ont immédiatement subi des chutes très sensibles dans la foulée des annonces de l’énorme plan de hausse des taxes douanières. Même si le commerce international est fait de tractations permanentes, on constate que les principes fondateurs des échanges internationaux qu’avaient conçus ensemble les démocraties occidentales depuis la Seconde guerre mondiale, se trouvent frontalement atteints par un pouvoir qui a choisi la voie d’un isolationnisme agressif.
Il y a grande urgence à réagir dans la maison Europe
Les Européens ont donc de quoi s’inquiéter pour leur avenir dans un contexte où les puissances autoritaires et prédatrices n’ont en rien renoncé à leurs ambitions de conquête. Après avoir conforté la logique d’agression territoriale portée par la dictature russe qui poursuit sa guerre sur continent européen, le national-populiste Trump lance donc une guerre commerciale en mettant dans son viseur tous les pays de l’Union européenne qui doivent faire face à toutes les déstabilisations croisées, sécuritaires et militaires d’un côté, économiques et commerciales de l’autre. Cette situation n’est évidemment pas le fruit du hasard mais le résultat de volontés délibérées. Il y a donc grande urgence à réagir dans la maison Europe.
Cela est d’autant plus important que l’idéologie et la posture ultra-nationaliste au pouvoir à Washington relève non pas d’une humeur mais bien d’un filon politique qui peut, au moins un temps, être à la fois illusionniste et populaire. En effet, l’histoire nous l’a tragiquement enseigné en Europe, en période de doutes intérieurs, d’inquiétudes identitaires et de crises entremêlées, les démagogues ont compris que la surenchère nationale-autoritaire pouvait être payante. Le penchant national-autoritaire trumpiste n’est donc pas provisoire, il correspond peut-être au pari économique visant à renforcer (contre tous les autres pays) une industrie américaine présentée comme menacée mais il correspond surtout à une redoutable stratégie politique qui s’emploie à déstabiliser, à déconstruire les alliances et à fragiliser les fondements démocratiques pour se parer des vertus d’une « grandeur nationale » à retrouver, ce fameux « America first », brandi désormais au reste du monde, lui-même présenté comme hostile. Le pari économique est risqué (y compris pour les Américains) – nous verrons dans quelques mois quels en sont les effets – et la ficelle politique peut paraître grosse mais elle est effective et très active, elle a très bien fonctionné pour permettre à D Trump d’accéder une deuxième fois à la Maison Blanche. Il se dit donc qu’il n’y a aucune raison de la lâcher, cette grosse ficelle.

La dérive national-populiste-autoritaire peut s’aggraver aux Etats-Unis
L’illusion nationale-populiste et autoritaire va-t-elle perdurer longtemps, voire s’amplifier, aux Etats-Unis ? C’est l’une des questions clés pour l’avenir, elle n’a pas de réponse évidente, ce qui est déjà, en soi, source d’une inquiétude supplémentaire. Car l’un des dangers de la période est de voir le Président de la première puissance mondiale, avec son premier cercle hystérisé, s’enfermer dans une logique isolationniste pouvant entraîner à des surenchères d’agressivité. Dans ce risque de renversement des logiques rationnelles, la stratégie machiavélique est bien de présenter le reste du monde (tous les autres pays, les « étrangers » bien sûr) comme l’ennemi numéro un, dont il faut absolument se protéger, à la fois commercialement et économiquement, culturellement et sociétalement, diplomatiquement et pourquoi pas militairement.
La dérive de type paranoïaque de tous les autocrates, dérive plus ou moins cyniquement instrumentalisée, n’est pas à exclure aux Etats-Unis. Nous sommes bien, de ce point de vue là, dans un moment de bascule historique des pratiques pouvant effectivement toucher l’avenir des Etats-Unis, quand on entend par exemple D Trump commencer à dire qu’il est tout à fait possible d’enfreindre la Constitution américaine pour briguer un troisième mandat !
La frénésie trumpienne au pouvoir n’est donc pas une simple compulsivité immaîtrisée, elle reflète quelque chose de plus grave, qui commence à réveiller un peu au sein de la démocratie américaine (y compris au sein du parti Républicain US) et qui s’appelle le national-populisme à visée autoritaire, qui cherche à embarquer avec lui « le peuple » contre tout ce qui pourrait le brider: les services administratifs d’Etat (y compris de Sécurité et du Renseignement), les contre-pouvoirs, dont les médias et les juges indépendants, les opposants politiques naturellement et tous les autres pays, sans distinction, qui deviennent ainsi accusés et du coup l’objet d’une hostilité, que ces pays soient des démocraties et alliés historiques ou des dictatures surarmées !
L’Europe n’a plus d’autre choix que mobiliser rapidement toutes ses énergies et de renforcer son unité
On en est malheureusement là. Ce surgissement du nationalisme débridé aux Etats-Unis, non seulement ne composera donc plus de manière constructive avec les anciens alliés (européens notamment) mais il montre qu’il est prêt à croiser le fer, à mener des guerres commerciales, à alimenter une défiance généralisée, passée en quelques mois d’une fausse « urgence nationale » focalisée contre les migrants aux Etats-Unis, à de vraies batailles diplomatiques, économiques et géopolitiques contre les Européens et les voisins Canadiens, qui n’en reviennent toujours pas d’une telle agressivité. La prétention impérialiste de faire du Canada un nouvel Etat américain, comme d’annexer la Groëland danois (avec l’aval explicite du Kremlin !) ne relève pas d’un effroyable feuilleton de politique fiction mais bien d’une réalité, qui bouscule nos démocraties et déstabilise un ordre mondial que nous pouvions croire solidement établi, avec ses alliances, depuis l’après-guerre.
L’Europe n’a donc plus d’autres choix que mobiliser rapidement ses énergies, ses moyens et ses volontés défensives. Elle n’a plus d’autres choix de renforcer son unité et, ce qu’elle a commencé bien sûr à faire en quelques moins début 2025 car c’est vital pour sa défense, resserrer les liens avec les pays démocratiques malmenés par D Trump, comme le Canada et l’Ukraine, rempart de protection à consolider contre les assauts de l’armée de V Poutine. Reste à espérer que le sursaut des Européens et que la convergence des démocraties solidaires pourront produire des effets suffisamment efficaces et puissants pour contrer les forces multiformes et nombreuses, à l’extérieur comme à l’intérieur de chacune de nos démocraties, qui travaillent avec acharnement à saper le socle des valeurs européennes, humanistes et démocratiques, dont le principe de liberté et de pluralisme est l’une des plus précieuses composantes.
Jean-Philippe MOINET
(03/04/25)