Quand l’habit « populaire » camoufle un populisme clairement xénophobe…

La montée du lepénisme, incontestable dans les catégories populaires, en vient à masquer, et parfois excuser (y compris chez certains observateurs distingués), les dérives de l’idéologie et des discours clairement xénophobes. Analyse d’un danger qui traverse l’opinion. Et où le populisme de la gauche radicale peut rejoindre celui de l’extrême droite.

Ce texte de Jean-Philippe Moinet a été initialement publié par Le HuffPost

“Il est des périodes où les gens n’écoutent plus que ce qu’ils ont envie d’entendre; et où le rejet l’emporte dans leurs envies”. Cette récente analyse, d’un ami insoupçonnable de dérive xénophobe, en dit long sur les temps que nous traversons. Pendant plus d’un mois, on a tout eu, en matière de crispations, d’exploitations des peurs, d’expressions xénophobes, bien canalisées par un lepénisme, devenu flamboyant et conquérant.

C’est d’ailleurs une caractéristique qui peut être méditée: quand les temps sont durs, quand une attaque survient – celle qui a surgi au cœur de la Préfecture de police de Paris est, au sens étymologique, exemplaire – le populisme d’extrême droite se porte très bien. L’extrémisme, qu’il soit religieux et politique, a cette constante dans l’histoire: il se nourrit des problèmes, généralement sans en résoudre aucun mais en les aggravant. 

Après l’attaque commise par Michaël Harpon, cet Antillais converti à l’islamisme radical devenu meurtrier, on a donc vu un élu régional RN s’en prendre avec virulence spectaculaire, dans l’enceinte de son assemblée régionale, à une mère de famille voilée qui accompagnait une sortie scolaire. La direction du parti lepéniste a un peu critiqué “la méthode”, mais la cheffe a enfoncé le clou, de l’aubaine “identitaire”. Au grand jury RTL-LCI-Le Figaro qui suivait, elle a indiqué que le sujet n’était pas les sorties scolaires mais bien tout “l’espace public”: oui, c’est bien dans toutes les rues de France qu’il faut, selon la Présidente du premier mouvement d’extrême droite d’Europe, interdire le voile, comme tous les signes religieux a-t-elle bien précisé.

Une machine infernale enclenchée

Et voilà la machine infernale enclenchée, celle qui va toujours plus loin. Marine Le Pen précise que les kippas sont bien sûr concernées, les Juifs devant consentir à ce “sacrifice” pour contrer le voile islamique ! Elle ne le précise pas mais elle sait que sa mesure d’interdiction générale concernerait aussi, par exemple, le voile des religieuses catholiques, françaises comme étrangères, qui se promènent dans la rue en leur tenue habituelle. La chose presque aussi insensée est que cette proposition n’ait pas fait plus débat que cela, ni aucun scandale. Le débat public français s’est accoutumé à de telles outrances (y compris condamnées par les tribunaux de la République), qu’une telle proposition est livrée sans substantielles objections. Même si la mesure serait inconstitutionnelle (assurément au titre de la liberté de conscience, protégée depuis… 1789 par notre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen), un détail.  Même si la mesure ne trouve d’équivalent dans aucun pays démocratique, et pour cause. Sauf à considérer que l’Iran, et sa police des mœurs dans les rues, soient désormais la référence…

La machine populiste se nourrit donc des amalgames les plus grossiers, elle en redemande! Ainsi, une chaîne d’infos en continu en mal de public, CNews a trouvé le bon filon xénophobe actuel pour sortir son carnet de chèques et dérouler un piteux tapis rouge-brun à “un rentier de la polémique” xénophobe (expression de la SDJ du Figaro), qui venait de faire un direct délirant sur une chaîne concurrente, à l’occasion d’une réunion du lepénisme branche “maréchaliste”. Vive le délire! Le polémiste multicondamné a parlé, évoquant une prétendue “colonisation” islamique de la France, d’une nécessaire “libération” du pays, où menacerait une opération d’“extermination de l’homme blanc, hétérosexuel, catholique”! Et, s’adressant à la salle des amis de Marion Maréchal-LePen, de lancer: “les indiens et les esclaves, c’est vous!!!”

En plus de tous ces mots, le vecteur de développement du national-populisme, en France comme ailleurs en Europe: la xénophobie, la peur des étrangers instrumentalisée par toutes les extrêmes droites européennes.

Les thèses les plus nocives et agressives s’engouffrent

Quand on en est à ce point là de délire, le Parquet a beau commander – bien sûr à juste titre – une enquête de Justice (et le CSA appuyer, à son endroit, les faits incriminés), on est en droit de s’inquiéter. Non seulement de l’état d’équilibre de l’intéressé mais de celui de notre débat démocratique, naturellement et légitimement ouvert, mais où s’engouffrent les thèses les plus nocives et agressives, qui nécessitent l’intervention du droit, protecteur et rempart pour tout citoyen, « sans distinction de races ou de religions » souligne l’article 1er de la Constitution de notre République.

,Mais peu importe, le marketing de la xénophobie radicalisée, en ces circonstances, élargit son public. L’extrême droite, politique et médiatique, martèle contre toutes réalités et données chiffrées, la thèse de “l’invasion migratoire”, celle qu’a envie d’entendre une bonne partie du public, du “peuple” insistent les colporteurs professionnels de la parole populiste.

Car ce qui développe aussi la machine infernale, tristement connue en Europe en d’autres temps, c’est le caractère “populaire” de la xénophobie. Et il est vrai que les troupes électorales du lepénisme sont bien du côté des ouvriers et des “déclassés”, ces catégories de la population qui faisaient le cœur de cible de la gauche enracinée, notamment du PCF il y a plus quarante ans, catégories qui ont basculé par étapes vers une autre forme de nationalisme et de force protestataire, ce que le politologue Pascal Perrineau décrivait dans un livre visionnaire, “le gaucho-lepénisme”. C’est ce phénomène de basculement sociologique qui a notamment fait le succès de Marine Le Pen aux élections régionales en Hauts-de-France. En 2015, venant de la droite, Xavier Bertrand a su faire barrage au second tour, mais la réalité du lepénisme “populaire” n’en était pas moins bien visible. Déjà.

Le “populaire” doit-il tout autoriser, en posture, et en proposition de mesures ?

Dans les périodes de troubles que nous traversons, cet argument des postures et des mesures populaires doit-il pour autant tout autoriser? Même si les logiques d’opinion doivent par définition  être intégrées par les politiques, le principe de responsabilité ne doit-il pas commander, à l’inverse, de prendre garde aux instincts primaires et aux réflexes faciles, qui peuvent conduire au pire par démagogie, même dans une démocratie qui, comme la nôtre, peut être considérée comme mûre et solide ?

Une partie de la droite républicaine LR ne se pose pas démesurément, c’est le moins qu’on puisse dire, ce genre de questions. Même si la question du voile ne doit bien sûr pas devenir taboue, surtout quand il s’agit de l’enceinte des services publics et de l’école publique (et de ses sorties scolaires), il est des circonstances qui peuvent appeler un report des discussions pour favoriser, dans un contexte apaisé, les meilleures dispositions. Or, on a récemment assisté à un emballement de la pire espèce. A Bayonne, deux citoyens ont même été blessés par balles par un “fan” de Zemmour aux abords d’une mosquée. Les circonstances n’ont sans doute pas été assez meurtrières pour que soit reportée la discussion d’une proposition de loi, venue du groupe LR du Sénat, visant à interdire le port du voile pour les mères accompagnantes des sorties scolaires. Quand la machine “populaire” est lancée, même certains esprits qui invoquent l’esprit républicain se laissent emporter: l’occasion de se refaire, vite fait, une petite popularité est considérée comme trop bonne!

Bien sûr, tout cela convient parfaitement à celle qui se verrait bien intronisée comme la reine du populisme populaire, Marine Le Pen. Elle a le vent en poupe, alors pourquoi la priver d’une assise élargie ?! La théorie du “bloc populaire” (évoquée par le sondologue Jérôme Sainte-Marie, qui publie un livre focus sur cette réalité) permet ainsi, à tout ce qui gravite autour du lepénisme, de faire donc gentiment “bloc”. Le mot “populaire” est, par la même occasion, ce qui permet de faire connexion entre “le social” et “le national”, ça s’est très bien vu dans l’histoire.

La gauche radicale peut abonder un vote de droite extrême dans la logique populiste « anti-système »

Les démagogies populistes peuvent s’entrainer l’une l’autre, et produire des vases communicants électoraux.

L’électorat d’une gauche radicale, qui peut abonder un vote de droite radicale, voilà qui fleure bon (ou très mauvais) le national-populisme conquérant, qui viendrait cristalliser tous les mécontentements (et en France, on en a un paquet !) au point de faire de Le Pen, l’étendard d’une alternance crédible, ou en tout cas irrésistible. C’est ce qui est de plus en plus avancé, y compris par de doctes sondeurs et observateurs, qui font les projections les plus audacieuses, histoire aussi de faire débat…: Le Pen prochaine Présidente de la République, pouvant sortir victorieuse d’un duel-revanche de 2017 avec Emmanuel Macron ? C’est ce que n’exclut pas Jérôme Sainte-Marie, interviewé par l’ultra-droitier « Figaro vox ». Le maniement de cette hypothèse s’appuie sur une lecture mécanique du sentiment “populaire” d’injustice, du rejet “populaire” de l’immigration, de la mondialisation et des élites associées… On connaît le phénomène, les défiances et l’amplitude des votes protestataires. On a très bien perçu la montée des intentions de vote (notamment du dernier baromètre IFOP pour le JDD) qui place Marine Le Pen (hors contexte en cas de présidentielle aujourd’hui), à un sommet de 45% des intentions de vote en cas de deuxième tour face à Emmanuel Macron.

Oui, le national-populisme canalisé par Le Pen fille se porte bien. Mais précisément, ce n’est pas une raison pour faire du « populaire » le paravent, l’excuse ou la tenue camouflage, d’un mouvement, à la fois politique et d’opinion, qui puise ses racines dans l’idéologie et le discours inscrits dans le plus “pur style” xénophobe. C’est même la raison, pour les politiques du champ républicain comme pour tous les observateurs avisés, de faire attention au maniement des concepts. L’histoire, y compris récente, nous a suffisamment montré que le “populaire” avait bon dos pour refuser de lui faire avaler tout, et n’importe quoi.

Jean-Philippe MOINET, chroniqueur, fondateur de la Revue Civique, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est intervenant en analyses et débats pour divers médias.

(novembre 2019)

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