Les mesures Macron : des phénomènes d’opinion qui passent sous les radars (habituels)

Les indicateurs quantitatifs semblent bien insuffisants, en terme de sondages, pour saisir certains nouveaux phénomènes d’opinion, pour en caractériser la singularité et en cerner les contours.

Et si la France n’était pas si « fragmentée » que cela? Et si les Français, sans verser dans l’illusion trompeuse de l’unité, percevaient différemment l’avenir, sans le lier à leur seul intérêt, personnel et catégoriel?

Cette tribune a été publiée aussi par le #HuffPost, site d’informations et d’opinions à diffusion nationale et internationale

Les baromètres d’opinion se succèdent classiquement sur la perception du pouvoir politique, ses incarnations et ses décisions. Et de tous temps, depuis une trentaine d’années, une constante apparaît en surface: l’insatisfaction majoritaire des Français (hors la conjoncture des quelques moins qui suivent les présidentielles) vis-à-vis de ceux qui les gouvernent. Insatisfaction devenue structurelle donc, sur tout ce qui touche « les » politiques, avec quelques jugements variables, qui peuvent concerner les personnalités.

Mais les indicateurs « quantis » (quantitatifs) sont devenus bien insuffisants ces temps-ci pour saisir les phénomènes d’opinion, pour en caractériser la singularité et les contours. En ce qui concerne le couple exécutif, Emmanuel Macron-Edouard Philippe, les instituts ont pu mesurer une insatisfaction assez majoritaire et réelle, après l’énoncé des premières mesures du quinquennat mais une insatisfaction bien relative aussi: quand on prend en compte le caractère structurel de l’opinion française quand on l’interroge sur le pouvoir en place – rapidement et durablement, l’humeur critique des Français apparaît – mais aussi quand on constate que cette insatisfaction, qu’on peut qualifier d’affichage, masque plusieurs éléments qu’il faut aussi considérer. Le premier élément est que l’affichage critique assez spontané des Français (assez, car on sait qu’aucune question de sondeur n’apparaît spontanément en l’esprit des citoyens chaque matin) ne se traduit pas, en fait actuellement, par une déferlante de protestations explicites, diverses, et encore moins actives : les manifestations de rue, par exemple, n’ont pas été massivement suivies. Le fameux « 3ème tour social » n’a pas eu lieu à l’automne, ce qui a provoqué une vraie déconvenue mélenchoniste (et cégetiste), doublée d’une déprime lepéniste.

Des affichages a priori critiques, mais attentistes

Le second élément, analysé par quelques sondeurs, est qu’un affichage à priori critique contient aussi une dimension, importante dans le cas d’Emmanuel Macron, attentiste: les citoyens sont devenus, comme le pouvoir en place, globalement pragmatiques, ils attendent de voir les résultats des mesures annoncées, ils ont entendu les paroles (notamment de campagne et depuis) mais, comme endurcis par les discours politiques antérieurs, ils se disent qu’il faudra, plus tard, juger aux actes et à leurs effets concrets (par exemple sur l’emploi et le pouvoir d’achat).

D’où la situation flottante actuelle, dont bénéficient les macroniens au pouvoir, qui multiplient depuis septembre le mouvement de « transformation » du pays – notamment dans les domaines-clés du droit de travail, de l’éducation, de la fiscalité, prochainement de la formation professionnelle, du logement, de la Ville… – feu tranquillement mais assurément roulant de « petites révolutions », qui ne font certes pas un « grand soir » mais une série de changements conséquents, qui peuvent bousculer des catégories mais peuvent aussi produire, au final, un effet d’entraînement positif pour le pays. C’est le pari, audacieux, annoncé comme tel lors des élections présidentielles et législatives, des réformes « transformatives » Macron.

Alors, face à cela, des études d’opinion quantitatives peuvent, néanmoins, mesurer des insatisfactions majoritaires. Celle de Viavoice pour Libération cette semaine en a été un exemple caractéristique. Des éléments chiffrés ont été plaqués médiatiquement – et spectaculairement en « Une » – sans tenir compte des nuances, et même de données, qu’apportait pourtant la note d’analyse, publiée par le sondeur. Globalisant à tort « les réformes Macron », un titre de Une évoque ainsi un chiffre : 65% des Français se sentent « perdants ». Or, la question était précisément: « à votre avis, en matière d’impôts, de cotisations, d’aides, d’allocations… allez-vous faire plutôt partie » des « perdants » ou des « gagnants »? Naturellement, dans le domaine des impôts et apparentés, surtout en France et vu les discours dominants sur l’ISF qui masquent pourtant une forêt des autres impôts, il n’y a qu’une petite minorité de citoyens à oser se dire « gagnants »!

Le pouvoir a absorbé des oppositions apparues comme passagères

Mais la question des « perdants » et « gagnants » d’une politique est une question très particulière, qui induit (ou intègre) l’idée, finalement clientéliste, que toute politique est d’abord à juger en fonction de l’intérêt personnel ou catégoriel qu’on pourrait en tirer. On sait que cette approche « marketing » est à la fois celle de beaucoup de politiques (« attention, vous aller froisser telle ou telle catégorie », entend-on de tous temps dans les cabinets ministériels), et de citoyens, qui sont entrés dans le jeu du donnant-donnant (en l’occurrence, ma voix contre une politique qui me concernera directement, dans la catégorie qui me caractérise). Mais ce jeu là, d’une part, n’est peut-être pas si défavorable au pouvoir actuel (suivent quelques exemples d’une diffusion silencieuse vers d’importantes catégories de citoyens) et, d’autre part, ce jeu ne correspond pas forcément au raisonnement actuel et aux réalités vécues des citoyens, qui ne se laissent heureusement pas enfermer dans une catégorie, théorique et surtout figée.

Quelques mesures récentes et de « public concerné » illustrent les précautions à prendre en matière d’opinion. La décision importante consistant à supprimer le régime social dît du « RSI » pour tous les « indépendants » (4 millions de personnes au moins en France), doublé de la mesure consistant à intégrer ces personnes, à terme, dans le droit commun de la couverture chômage, fait partie de ces petites révolutions en cours qui agissent sous les radars habituels. Ces millions de travailleurs indépendants, artisans, petits commerçants et autres personnes qui ont choisis par exemple le télé-travail chez eux, l’ensemble de ce public croissant va se retrouver dans une situation socialement, juridiquement, et peut-être économiquement améliorée, toutes choses égales par ailleurs du niveau d’activités en leur secteur. Mais la perception de ces mesures, en termes d’opinions publiques générales, n’est pas apparue.

Autres exemples, pour le public des étudiants cette fois. La décision de mettre fin à un régime, spécifique et compliqué, de couverture sociale dédiée aux étudiants a eu un effet qualitatif certain auprès de cet important public. Ce qui a pu faire, par exemple, qu’on ne l’a pas retrouvé dans une grande protestation en ce qui concerne les « pré-requis » demandés désormais pour s’inscrire à l’Université. Il y a donc bien eu des effets diffus, liés à des mesures, qui permettent au pouvoir d’absorber des oppositions, considérées comme passagères, liées aux transformations voulues.

Dans l’opposition, côté partis de gouvernement, c’est la grande patinoire…

C’est cette redoutable machine, conçue à la tête de l’Etat, qui a jusqu’à présent produit des oppositions politiques à la fois anesthésiées et très éclatées. Pour l’instant en tout cas (et sans qu’on voit un vent contraire pouvoir prochainement le menacer), Emmanuel Macron et le gouvernement Philippe ont usé d’une méthode mêlant l’audace et le contrepoint, qui aboutit à une situation politique où tous les efforts destinés à faire émerger une alternative politique semblent voués à l’échec. Du côté des partis dits de gouvernement, c’est la grande patinoire : surtout côté PS, inaudible depuis qu’il a été contraint de vendre son siège de la rue de Solférino ; mais aussi du côté du parti LR en voie de réduction, même si Laurent Wauquiez, bien seul parmi les poids lourds (non exclus) de son parti, s’emploie à prendre date… pour dans 5 ans.

Du côté des nationaux-populistes, c’est la période de la démoralisation hivernale, des troupes et des dirigeants: Jean-Luc Mélenchon a été seul à parler – et à faire croire en septembre – en une « déferlante » d’un million de citoyens protestataires sur les Champs-Elysées; depuis sa déconvenue, il devient plus prudent dans ses pronostics militants… Quant à Marine Le Pen, c’est à une dépression de sa famille politique et personnelle, à laquelle elle assiste: après la longue crise ouverte avec le père, la séparation avec la nièce est arrivée, avant le divorce avec le frère (Philippot), qui a ajouté une déprime à la crise, amorcée par sa mauvaise prestation télévisée de l’entre-deux-tours, séquence qui la renvoie aujourd’hui, avec effroi, à l’horizon brumeux, pour le FN, de la présidentielle de 2022.

Alors, que certains sondeurs (et médias non avisés) continuent de prendre les Français par catégories, selon les préférences partisanes classiques (d’avant 2017) ou selon les anciennes catégories d’âge ou sociaux-professionnelles, les experts « Opinion » savent que ces grilles de lecture ne peuvent être que très partielles dans la compréhension des phénomènes d’opinion, en ce qui concerne Emmanuel Macron et ce qu’il a provoqué depuis six mois. Son logiciel « Et gauche, et droite », qui faisait bien rigoler il y a un an quand il lançait sa candidature dans un paysage de partis qui se croyaient bien installés, a provoqué cette année des déflagrations telles, qu’elles ne peuvent qu’avoir des impacts important dans la structuration de l’opinion elle-même et sa manière de percevoir les événements. La recomposition du paysage de l’opinion publique n’est pas finie! Le paysage politique n’est que le reflet d’évolutions de fond. Et c’est peut être la société elle-même, et la citoyenneté finalement, qui sont en train d’évoluer à grande vitesse. Sans que les sondeurs et médias traditionnels en mesurent encore toute l’ampleur.

Jean-Philippe MOINET

Fondateur de La Revue Civique, chroniqueur

Twitter : @JP_Moinet

(novembre 2017)

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