Les « Gaulois » réfractaires au changement? Non, simplement « râleurs-protestataires », M. le Président

Comme tout politique, le Président français peut être débordé et déstabilisé, jouer de l’esquive, faire diversion et, comme dans les fameux arts martiaux, tenter de profiter d’une attaque pour s’appuyer sur la force du coup inattendu. Au lendemain de la démission-choc de Nicolas Hulot, la sortie d’Emmanuel Macron sur les « Gaulois réfractaires » au changement était-elle spontanée ou calculée, habile ou maladroite, drôle ou compromettante?

Tribune publiée par le HuffingtonPost

Tribune publiée par le HuffingtonPost (qui s’est hissé parmi les premiers sites d’informations et d’analyses en Fr)

Le fait est qu’elle a fait grand écho et réactions, certains diront écran de fumée: le temps que les réactions en chaînes (TV d’infos en continu) sur la surprise du départ du Ministre d’État, s’atténuent un peu. Et que la séquence remaniement puisse prendre un peu sa respiration. Mais, au fond, la formule d’Emmanuel Macron a-t-elle un sens aujourd’hui?

Des avancées contre d’apparents vents et marées

Voyons plusieurs indicateurs importants, qui montrent au contraire que les Gaulois, non, ne sont pas si réfractaires que cela aux changements: ils sont peut-être sans grand allant mais surtout, et là, oui, ils sont très râleurs et souvent protestataires, ce qui n’est pas du tout la même chose. Car ce qui apparaît sous la surface écumeuse de l’esprit français de la protestation, c’est aussi un fort courant sous-marin de la transformation. Qui avance discrètement en France, parfois contre vents et marées.

La dernière vague du baromètre mensuel de Viavoice pour Libération (1) avait ainsi ceci d’intéressant : oui, il confirmait (avant même la démission de Hulot) le fléchissement de la cote de satisfaction vis-à-vis du chef de l’État (en baisse de 2,3 points), certes le sentiment d’ «une insécurité sociale», qui taraude l’opinion, y apparaissait nettement aussi. Mais deux tableaux de résultats montrent également que des sujets présumés difficiles ou impopulaires recueillent en réalité un assentiment très majoritaire :

1/ « Selon vous, est-ce que la réduction des déficits et des dépenses publiques doit être une priorité, quitte à réduire les budgets des services publics ? »: à cette question, le total des « Oui » (« Oui plutôt » + « Oui tout à fait ») recueille l’étonnant niveau positif de 55%. Contre seulement 36% des sondés répondant au total « non » (plutôt et tout à fait non).

2/ « Concernant la lutte contre la pauvreté et les inégalités, pensez-vous plutôt que la priorité doit être : de relancer l’économie ; ou d’améliorer les politiques sociales ? » questionne encore l’institut. Réponse, à ébranler toute la tribu gauloise supposée réfractaire : 57% mettent en priorité « relancer l’économie » ; 31% seulement « améliorer les politiques sociales ».

Une France prête au mouvement, bien au-delà des milieux favorisés

Et si, finalement, au-delà des lectures réduites au champ étroit de la politique, et comme le prédisait le jeune essayiste (repéré il y a quelques années, notamment par Alain Juppé), Robin Rivaton, la réalité était que « la France est prête » ? Prête à quelques mouvements browniens de réformes. Une grande partie des Français, y compris dans les oppositions au pouvoir exécutif actuel, et bien au-delà des milieux favorisés censés être à l’aise dans la mondialisation des échanges, n’a-t-elle pas pleinement conscience, et même si elle regrette parfois « le bon vieux temps », qu’il faut adapter certains de nos logiciels franco-français : pour plus d’efficacité, si on veut en France s’en sortir (par le haut : croissance, pouvoir d’achat, niveau de vie et donc capacité de rayonnement, individuel comme collectif ) ?

N’est-il pas bien ancré, dans notre actuelle conscience collective et après tant de ratés de l’Etat-Providence (que plus personne n’ose d’ailleurs appeler comme cela), l’idée qu’il n’y aura de progrès social que si l’économie est remise en marche et renforcée, suffisamment pour tirer le pays dans son ensemble ? Ce n’est pas le premier de cordée qui vaut mais la locomotive (économique), capable ou non de tirer puissamment les wagons (sociaux). Effet du voisin allemand ? En tout cas, des réformes substantielles sont aujourd’hui perçues nécessaires par une majorité, « trans-courants », de Français.

Le gros exemple de la SNCF, dont la réforme a été vécue grandeur nature par tout le pays dans la douleur pendant trois mois, a été l’un des indicateurs marquants : annoncée par beaucoup (politiques, observateurs, médias, syndicats bien sûr) comme de nature à provoquer une révolution ou un blocage général du pays, la réforme est passée avec un soutien majoritaire, assez constant, de l’opinion. Au point de n’être plus un sujet, aujourd’hui.

Une forte capacité de résilience française

Étonnante capacité d’oubli, proportionnelle à la capacité de résilience française, qui est l’inverse d’un handicap réfractaire. Et souvenons-nous de la rentrée, il y a juste un an : Jean-Luc Mélenchon jouait les matadores de tribunes pour les télés, et pour annoncer un million de manifestants déferlant sur les Champs-Élysées contre la loi travail. On a vu la foule déferler. Oui, mais c’était 10 mois plus tard, pour fêter notre équipe de France de foot !

Alors, réfractaires aux changements, les Français ? Pas si sûr M. le Président ! Mais très souvent râleurs, et toutes catégories socio-pro confondues, protestataires assez constants : oui, sans aucun doute. D’ailleurs, constatons comment le puissant éclat de joie nationale, liée à notre victoire au Mondial de foot, n’a duré -symptomatiquement ?- que quelques jours. Il était temps de passer aux sujets d’actualité et d’apparente préoccupation nationale : l’affaire Benalla . Les tendances lourdes d’opinion, on le sait, malgré le fléchissement d’une morosité après la présidentielle de 2017 le temps d’un printemps, montrent que les Français sont, dans le monde occidental et en Europe en particulier, parmi les plus pessimistes et les moins confiants : envers leurs élites mais aussi envers eux-mêmes et envers leurs voisins. L’eurobaromètre indique cette « gauloiserie » de la méfiance.

Les Français s’illustrent aussi par l’ampleur des radicalités, idéologiques et politiques, bien manifestées au 1er tour de la dernière présidentielle: largement plus de 40% des voix, c’est énorme, se dirigeaient vers des candidats qui n’étaient pas issus de « partis de gouvernement ». Et la candidate du national-populisme tendance xénophobe, Marine Le Pen, recueillait au deuxième tour 34% voix. C’était apparu comme bien peu glorieux mais, avec le recul, c’est très important pour ce courant « de pensée ».

Des pratiquants politiques qui ne sont pas vraiment croyants !

Certes, des analystes ont pu se rassurer (et encore aujourd’hui) en disant que Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon ne faisaient qu’entrer en compétition pour incarner une « fonction tribunicienne » que le vieux PCF portait en des temps préhistoriques. On a pu observer aussi que, même une partie des électeurs « insoumis » ou lepénistes, aujourd’hui rangés en gros bataillons de protestations dîtes populistes, sont en ces rangs sans trop y croire vraiment: ni dans le résultat final de ces démarches politiques reléguées aux marges, ni dans les mesures ou les propositions, que la droite extrême ou la gauche radicale mettent beaucoup moins en avant, et pour cause, que la posture protestataire elle-même. Posture qui plaît beaucoup, en effet, en France. En politique, il y a cette curiosité: des croyants sont pratiquants (de mouvements politiques) mais il y a aussi des pratiquants (des courants protestataires) qui ne sont pas vraiment croyants!

Les études d’opinion montrent en tout cas l’ampleur des insatisfactions, surtout quand on pose la question des élites et du pouvoir en place: politique surtout (même si les élites économiques et médiatiques sont aussi concernées par les humeurs belliqueuses françaises). Même dans les classes moyennes, les professions intermédiaires et supérieures, il y a en sommeil un citoyen révolutionnaire de « la France d’en bas » qui en veut à « une France d’en haut » exécrée. Le baromètre du Cevipof-Sciences Po (2) le démontre chaque année avec éclat. La défiance est ainsi, chez nous, devenue quasi-structurelle en terme d’opinion. Dans les institutions, seules nos Armées et nos hôpitaux sont épargnés. Alors, nos élus –surtout nationaux – n’en parlons pas ! Quelque soit les étiquettes, ou la personnalité, ils finissent vite, peu après les élections, par passer au laminoir de la défiance.

Le syndrome des élections intermédiaires potentiellement défouloir

Pas étonnant que les médias, comme des micro-baromètres de notre société, paraissent donc, en général, verser dans une râlerie permanente, qui tourne en boucle autour des petites affaires comme des grandes, des petites réformes comme des grandes. Les effets de loupe sur les « sujets explosifs », « tollés » ou autres « polémiques saisissantes » forment un ballet continu et naturel. Qui participe d’un climat, dont peuvent s’étonner parfois nos visiteurs étrangers, qui croyaient visiter le plus beau pays du monde (ce qui n’est pas faux) mais aussi le plus paisible dans ses approches rationnelles : là, notre célèbre Descartes est mis à mal!

De ce fait, finalement, les réformistes de tous bords peuvent être relativement rassurés: la caravane des réformes passe malgré de gros aboiements. Les tenants du pouvoir politique au « sommet », en revanche, peuvent s’inquiéter, et chercher une parade globale qui ne soit pas de conjoncture : les protestations polyphoniques forment un orchestre d’avenir, elles peuvent même se déchaîner et se traduire en votes à l’occasion d’élections pouvant être jugées d’autant plus défouloir qu’elles sont « intermédiaires » et présumées – à tort pour les prochaines européennes – sans enjeu. De ce point de vue, attention : grosses turbulences possibles, à l’horizon.

(début septembre 2018)

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(1) Baromètre publié le lundi 27 août 2018.
(2)Réalisé par OpinionWay.

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