Sortie de l’euro : les inquiétantes dynamiques qui se déclencheraient (par l’Institut Montaigne)

L’un des axes sémantiques des mouvements d’extrême droite nationaliste dans toute l’Europe, et du mouvement de Marine Le Pen en particulier, est d’afficher le renforcement de « la souveraineté nationale ». Sur le plan des principes, personne ne peut être vraiment contre. Et pourtant… L’une des propositions-clés de la candidate du FN est d’organiser un référendum sur l’appartenance de la France à l’Union européenne, en vue de «restituer au peuple français sa souveraineté monétaire». Comprendre : sortir de l’euro, et des logiques de convergences économiques et budgétaires que porte la monnaie européenne. L’institut Montaigne analyse cette proposition phare du programme du Front National, en la chiffrant et en tirant les conséquences: les effets d’un retour au franc seraient plus qu’incertains, ils pourraient provoquer une crise de confiance des partenaires de la France en une monnaie qui perdrait gravement à la fois sa stabilité et sa valeur. Cette analyse s’inscrit dans le cadre d’un décryptage de l’élection présidentielle, que cet institut opère à partir des programmes électoraux de tous les candidats.

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Tel que l’explique l’institut Montaigne, « Marine Le Pen a souvent justifié son souhait de quitter la zone euro en raison d’une monnaie surévaluée, qui pèserait sur la compétitivité de l’économie française. Ainsi, le retour au franc constituerait un levier monétaire capable de doper les exportations et la croissance de l’économie nationale ». Pourtant, le retour à une monnaie nationale répondrait à un processus extrêmement complexe et hasardeux, qui ne peut ignorer le contexte d’intensification des échanges internationaux et de dépendance des économies entre elles.

Comment sortir de la zone euro ?

Si l’article 50 du Traité de Lisbonne prévoit l’éventualité d’une sortie d’un pays de l’Union européenne (UE), il n’existe pas de disposition précise sur une éventuelle sortie d’un pays de la zone euro (à laquelle adhèrent 19 Etats de l’UE). Dans un pareil cas (qui n’est pas semblable au « Brexit »), les États membres seraient donc contraints de trouver dans l’urgence une solution juridique.

Pour l’institut Montaigne prévient: il ne faut pas être naïfs, il n’est pas facile d’imaginer comment un pays souhaitant quitter la zone euro pourrait rester dans l’Union Européenne par ailleurs, car la vocation de tout pays européen, au moins d’un point de vue théorique, est de rejoindre la zone euro dès qu’il remplit les critères de convergence. Cette analyse renvoie Marine Le Pen à ses contradictions car elle ne dit pas explicitement si elle souhaite que la France sorte de l’Union européenne ou non. Tout en s’appuyant sur les critiques de l’UE, elle entretient un certain flou pour attirer le maximum d’électeurs et ne pas trop effaroucher les plus inquiets par les incertitudes qui pèseraient sur la monnaie.

Fixer le cours du franc

Les incohérences de la leader frontiste sont aussi ailleurs. Elle prévoit en effet de maintenir une parité parfaite de la monnaie nationale avec l’euro : un franc égal un euro. Mais comme elle reproche à l’euro d’être trop fort, d’être ainsi un fardeau pour les emplois et l’économie en général, une telle proposition semble donc illogique, en plus d’être irréaliste, affirme l’institut Montaigne.

Car personne ne peut contrôler le taux de change entre deux monnaies: dans le cas d’une monnaie librement convertible, c’est-à-dire dans le cas où l’on veuille maintenir la libre-circulation des capitaux et la maîtrise de l’inflation, ce taux est fixé par la loi de l’offre et de la demande sur le marché international. Pour cela, après un premier taux de conversion affiché comme un point de départ, Marine Le Pen et son équipe ne pourraient avoir la maîtrise des mécanismes qui font évoluer un monnaie par rapport aux autres, elle ne pourra donc pas compter, même si elle le promet, sur les effets d’une dévaluation (ou d’une appréciation), fixée à un moment « t » mais dont la stabilité ne  pourra pas être assurée.  Bien au contraire, c’est le principe d’incertitude qui prévaudrait.

Déprécier pour relancer l’économie et l’emploi

La conséquence la plus plausible du retour au franc, c’est sans doute la dépréciation de la monnaie française. Pourtant, si cette dépréciation se produisait, les taux d’intérêts (la prime de risque, le coût d’emprunt de l’argent) appliqués à la nouvelle monnaie française augmenteraient par une simple logique économique, « accentuant donc le déficit de la France » et contraignant financièrement tous ceux qui font appel à l’emprunt (entreprises, particuliers, collectivités publiques).

Même si le nouveau franc devenait faible, piloter la politique monétaire d’une France isolée serait particulièrement difficile, ce qui contredit le but premier de consolidation de la souveraineté monétaire du pays, tel que l’affirme le FN.

Des conséquences économiques majeures

Le rapport de l’institut Montaigne se concentre aussi sur les enjeux  de politique commerciale, il explique que pour assurer le bon déroulement de l’économie d’un pays, deux facteurs sont essentiels : la confiance des acteurs économiques dans le marché des devises et le niveau d’importations et d’exportations sur le marché des biens et services.

L’institut souligne la logique des mécanismes de confiance: « si la nouvelle monnaie nationale inspire confiance, elle sera immédiatement demandée et son cours sera haut. Les acteurs économiques souhaiteront détenir du franc. La dette nationale diminuera en valeur et les importations coûteront moins cher. Toutefois, en contrepartie, nos exportations seront plus chères et nos entreprises (exportatrices) souffriront, si elles n’arrivent pas à baisser leur prix, à diminuer les salaires ou leurs marges, ou à augmenter sensiblement leur productivité ainsi que leur qualité ou bien à monter en gamme ».

L’institut souligne que le scénario le plus probable serait celui d’une dépréciation du franc de l’ordre d’environ 20%. Cette situation provoquerait une explosion de la valeur de la dette française (libellée en euros), avec des importations qui coûteront alors plus cher. En contrepartie, les exportations seraient moins coûteuses (pour les acheteurs de biens et services à l’étranger), à condition que les entreprises françaises n’augmentent pas leurs marges ou les salaires, donc leur prix. La logique, examine l’institut, pourrait être catastrophique : « si à court terme il peut paraître intéressant de voir le volume des exportations croître, la faiblesse de la monnaie nationale n’encouragera pas les entreprises nationales à monter en gamme, en qualité, en innovation, ni même en productivité. In fine, nos entreprises exportatrices risquent de se voir cantonnées dans le bas de gamme, avec des bas salaires, comme corollaires ».

Sortie et dette

Comme indiqué, la dépréciation du nouveau franc entraînerait immédiatement une hausse proportionnelle de la dette extérieure française, libellée en euros (sans parler, au détriment des consommateurs français, de la hausse du coût des biens importés). Pour résoudre le problème du financement de la dette, le Front national invoque le principe de lex monetae, qui autoriserait un pays à régler sa dette dans la monnaie en circulation sur son seul sol national… D’après la logique frontiste, puisque l’essentiel de la dette publique est sous contrat français, l’État ne rembourserait les prêteurs étrangers qu’en francs et leur ferait donc payer le coût de la dévaluation. Il apparaît que ce principe créerait, par exemple avec tous les partenaires européens prêteurs, une turbulence et une crise de confiance, qui handicaperait la France, et ses capacités d’endettement, pour l’avenir.

L’institut Montaigne souligne le fait qu’en réalité il est impossible de rompre unilatéralement un contrat en changeant de devise.  Les agences de notation pourraient même attribuer la note « D » pour défaut de paiement, la nationalité des contrats important peu en ce cas. Il faudrait alors rembourser la dette dans une monnaie dépréciée ce qui serait extrêmement coûteux (et douloureux) pour le pays, donc pour le contribuable français.

De plus, comme on l’a vu, la sortie de l’euro et les incertitudes induites augmenteraient sensiblement la prime de risque exigée par les prêteurs étrangers, comme elles augmenteraient les taux payés par l’État et les banques. Cette hausse conduirait à la nette diminution de l’investissement des entreprises et des ménages. Si le Front national envisage le financement de la dette par la Banque de France pour sortir de cette dynamique contre-productive, le recours à la maudite « planche à billets », avertit le rapport, se traduirait alors « par une inflation galopante qui pèserait sur le pouvoir d’achat des ménages et ferait courir des risques importants aux épargnants ». Entreprises et particuliers, en France, seraient alors touchés, et en situation de fragilité accentuée. Un scénario qui n’est en rien rassurant…

Rafael Guillermo LÓPEZ JUÁREZ

(mars 2017)

► Le chiffrage complet de l’Institut Montaigne estimé pour la propositions du Front National de la sortie de l’euro

► Sortie de l’euro : démêler le vrai du faux, par l’Institut Montaigne (l’analyse complète)

► A propos du monde imaginaire de ceux qui prônent une sortie de l’euro (Eric Chaney, Institut Montaigne)

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