Gérard Leclerc : « Il faut sauver le journalisme politique ! »

Gérard Leclerc (© Photo Lionel Guericolas)

Le journaliste Gérard Leclerc , ancien Président de La Chaîne Parlementaire (LCP), évoque dans cette tribune la crise du politique et du journalisme qui le concerne. « L’impopularité et le désintérêt (pour la politique), écrit-il, ne sont jamais agréables mais ce ne serait pas bien grave si cela ne révélait des symptômes d’une crise de la démocratie, que la montée des extrêmes et les pertes de repères, notamment chez les jeunes, illustrent de façon inquiétante ». Concernant les médias, Gérard Leclerc évoque quelques uns de leurs travers actuels et questionne leur rôle clé : « C’est aux journalistes de faire vivre le grand débat démocratique, avec leur professionnalisme et en rompant avec quelques mauvaises habitudes. À eux d’exercer un vrai questionnement et de déjouer tous les excès des stratégies de communication ». Voici son texte.

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« La politique est-elle aussi désirable qu’elle l’a été ? » s’interrogeait récemment Bernard-Henri Lévy. « Poser la question, c’est y répondre » avait coutume de dire François Mitterrand et, de fait, le philosophe pointe les signes d’un changement d’époque avec, notamment, « la moindre désirabilité des grands destins politiques ». La disparition, à la dernière rentrée, du sacro-saint éditorial matinal d’Alain Duhamel sur RTL ou les faibles scores des interventions présidentielles à la télévision sont d’autres alertes.

L’interpellation, c’est vrai, n’est pas nouvelle. René Rémond publiait il y a 20 ans « La politique n’est plus ce qu’elle était » (Calmann-Lévy). Il y recensait tous les symptômes d’une crise du politique : baisse de la participation aux élections, rejet des partis politiques, soupçon à l’égard des élus de constituer un monde à part et d’être corrompus, triomphe de l’individualisme et absence de grands projets collectifs comme avaient pu l’être l’épopée coloniale, la Résistance, la reconstruction et la modernisation de la France après la guerre. Du moins le grand politologue nuançait-il ses inquiétudes en soulignant d’autres indices marquant un intérêt maintenu pour la politique, comme la place que celle-ci continuait d’occuper dans les médias, l’audience des grandes émissions télévisées ou le succès des livres politiques. Or, en quelques années la situation s’est considérablement dégradée, aussi bien pour les élus, que la presse s’échine à qualifier improprement de « classe politique», que pour les journalistes qui traitent de ces sujets. L’opinion les range d’ailleurs dans le même sac, celui des « élites » vivant dans un autre monde, de privilégiés : ceux qui ont justement accès aux médias…

L’impopularité et le désintérêt ne sont jamais agréables mais ce ne serait pas bien grave si cela ne révélait des symptômes d’une crise de la démocratie, que la montée des extrêmes et les pertes de repères, notamment chez les jeunes, illustrent de façon inquiétante.

C’est d’abord aux politiques de retrouver leur crédibilité mise à mal par une triple crise : du résultat – 35 ans de montée du chômage et de la précarité -, de la démocratie – les affaires, le manque de transparence –, et de la parole politique avec la fameuse langue de bois que les stratégies de communication viennent encore aggraver.

Une triple crise

Mais les journalistes politiques ont également un défi à relever. Parce qu’il n’y a pas de démocratie sans la presse, et parce que leur rôle et leur place sont de plus en plus contestés. Il n’y a pas si longtemps, le service politique était un peu l’aristocratie d’une rédaction et ses éditorialistes ses mandarins. Aujourd’hui, ils symbolisent souvent la connivence et le conformisme, le prestige allant aux journalistes d’ « investigation » (dont le mérite se limite souvent à recevoir les fax ou les mails de ceux – policiers, juges ou avocats – qui ont intérêt à ce qu’une information sorte).

Plus que leurs confrères, les journalistes politiques se sont fait court-circuiter ou déposséder de leur expertise. Dans les journaux télévisés, la politique est la plupart du temps reléguée loin derrière les atrocités de la météo, les faits divers, ou les sujets dit « de proximité ». Et la rédaction doit parfois se contenter d’images de meetings tournées par les partis ou mises en scène par des agences de communication. Les News magazines, en perte de lecteurs, préfèrent consacrer leurs Unes à l’immobilier, au mal de dos ou aux hits parades des écoles et des hôpitaux. Les émissions politiques sont devenues une rareté sur les grandes chaînes, et les « vrais gens » y remplacent souvent les journalistes. Les hommes et les femmes politiques participent aux émissions de divertissement où ils s’efforcent de faire bonne figure et de passer leur message formaté entre deux plaisanteries de l’animateur vedette. À moins qu’ils ne choisissent de s’exprimer sur Facebook ou par tweet, sans avoir à répondre aux questions des journalistes, comme l’a fait Nicolas Sarkozy après le rejet de ses comptes de campagne par le Conseil Constitutionnel. D’ailleurs, les internautes ne se considèrent-ils pas comme les vrais journalistes, multipliant leurs commentaires – ce qui est une bonne chose – mais oubliant souvent que le journalisme a ses règles, notamment déontologiques (vérifier l’information, respecter le pluralisme, etc.).

Mettre en perspective

Alors reste-t-il une place pour les journalistes professionnels ?

À l’évidence et heureusement oui, et sans doute même plus que jamais face à la crise de notre démocratie. Mais à la condition d’une sérieuse remise en question et d’une adaptation aux évolutions de la société.

Nos concitoyens, il faut s’en féliciter, ne veulent plus que l’on pense pour eux. L’époque de l’éditorial à l’eau tiède qui a bercé les JT est révolue. L’information politique doit aussi sortir de la dictature de l’immédiateté. La vitesse de diffusion de l’information, grâce à la multiplication des sources et aux nouvelles technologies est un progrès fantastique. Mais elle ne justifie pas les « emballements médiatiques » avec toutes leurs dérives et elle n’interdit pas, bien au contraire, l’approfondissement de cette information. Le rôle du journaliste politique ne peut se limiter à révéler, comme c’est devenu la mode, les « dessous », les « coulisses », les « indiscrets » – souvent démentis – de la vie politique, ni à commenter les querelles picrocholines au sein des partis, et encore moins céder à la « peopolisation ». Sa mission première est d’analyser, de décrypter, de mettre en perspective une information de plus en plus complexe.

Enfin, c’est la mission du journalisme politique de provoquer le débat démocratique. Non pas les faux débats qui montent en épingle les « petites phrases », réservent les plateaux aux mêmes et parfois pseudos experts, et où l’on ne résiste pas à accorder « une prime à la bêtise », ces propos à l’emporte-pièce et ces mauvaises controverses qui vont faire le buzz. C’est au contraire de vrais débats dont a besoin une France qui doute de son avenir et s’inquiète de son déclin.

Nouvelle croissance économique, emplois de demain, compétitivité des entreprises, filières industrielles, réforme fiscale, avenir des systèmes de protection sociale, échec scolaire, transition énergétique, santé publique, insécurité, politique pénale, union politique européenne… : tout repenser, imaginer, redonner à la Nation un projet, un horizon à partir d’une vraie confrontation des idées. En 40 ans, la France est passée d’un excès des idéologies aux mirages de la technocratie et du pragmatisme – la fameuse « il n’y a qu’une politique possible » dictée par le « bon sens » – avant de s’abîmer dans le doute et la désespérance, comme l’indiquent toutes les enquêtes qui font de notre pays le plus pessimiste du monde. Partis politiques, institutions, organisations syndicales, toutes les forces sont concernées, et la tâche s’annonce ardue quand on constate les crispations et les oppositions que provoque le moindre changement.

Droit de suite

C’est aux journalistes de faire vivre ce grand débat démocratique, avec leur professionnalisme et en rompant avec quelques mauvaises habitudes. À eux d’exercer un vrai questionnement et de déjouer tous les excès des stratégies de communication – éléments de langage, plans média, trainings – qui heureusement fonctionnent de moins en moins comme l’ont prouvé les interviews-confessions de Dominique Strauss-Kahn ou Jérôme Cahuzac. À eux aussi d’utiliser leur droit de suite en recourant par exemple aux techniques du « fast-checking » (vérification et correction en direct des propos erronés tenus par l’interviewé). Mais à eux aussi de sortir des réflexes pavloviens qui consistent à pousser des cris d’orfraie dès qu’est émise une idée un tant soit peu originale, ou à traquer la moindre différence d’opinion pour la transformer immédiatement en polémique, les divergences en désaccords, les désaccords en conflit, les conflits en guerre ouverte… C’est la meilleure façon de tuer tout débat, immédiatement ramené à des jeux politiciens.

Les journalistes politiques ont au contraire pour mission, au-delà d’informer et d’enquêter, de susciter les échanges et de favoriser les idées nouvelles. C’est leur raison d’être, c’est rendre à la politique ses lettres de noblesse, et c’est servir la démocratie.

Gérard LECLERC, Président de LCP
(In La Revue Civique n°12, Automne 2013)  

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