Renaud Dely: le suicide de Venner illustre la violence de l’extrême droite et l’art de la dissimulation du RN. Entretien

Journaliste très respecté et auteur de renom, Renaud Dely vient de publier « L’assiégé » (éd JC Lattès), récit du suicide et du parcours d’une figure de l’extrême droite française, Dominique Venner, qui s’est donné la mort à Notre-Dame de Paris il y a une dizaine d’années. Un acte qualifié de « politique » et salué alors par Marine Le Pen. « La violence qu’illustre ce suicide est intrinsèque au projet idéologique de l’extrême droite, et bien souvent à ses modes d’action » commente pour la Revue Civique ce grand connaisseur de l’extrême droite, qui évoque une autre leçon de Venner, appliquée par la leader du RN aujourd’hui: la stratégie de dissimulation.

-La Revue Civique : Le geste suicide de Dominique Venner à Notre-Dame de Paris était peut-être désespéré mais surtout, et c’est effarant, froidement organisé, commis d’abord comme acte politique. Quel était le sens de cet acte fou et ne dit-il pas quelque chose sur la violence – et le déséquilibre – qui traverse l’extrême droite française ?

-Renaud DELY: Avant de passer à l’acte en mai 2013, Dominique Venner a préparé pendant de longues années son suicide ou plutôt ce qu’il appelait sa « mort volontaire ». Ce geste était à ses yeux profondément politique. Il s’agissait d’appeler le peuple français à se révolter contre la « submersion migratoire » qui menaçait, selon lui, de « détruire la civilisation occidentale ». Dominique Venner l’a revendiqué comme tel dans de nombreux écrits, notamment dans le dernier texte qu’il a publié sur son blog quelques heures avant sa mort et dans une trentaine de lettres, destinées à ses proches, que l’un de ses amis a postées quelques minutes après son suicide.

La violence qu’illustre ce suicide est intrinsèque au projet idéologique de l’extrême droite, et bien souvent à ses modes d’action. Ce projet consiste à vouloir édifier une communauté nationale culturellement, et même ethniquement pure, c’est-à-dire débarrassée de ses éléments exogènes considérés, par nature, comme dangereux. Cette vision du monde, Dominique Venner l’a portée pendant une soixantaine d’années: souvent de façon violente en tant que soldat, terroriste ou activiste, parfois de façon légaliste comme militant, écrivain ou historien. Et des partis politiques comme le Rassemblement national ou Reconquête ! défendent aujourd’hui devant les électeurs une vision du monde identique, pétrie des mêmes idées radicales et brutales, même s’ils le font de façon légale et de manière policée en utilisant des mots apparemment inoffensifs et en veillant à adopter des attitudes apaisantes.

Marine Le Pen avait salué « avec respect » le suicide, geste « éminemment politique » de Dominique Venner

-Quand ce personnage emblématique s’est donné la mort à Notre-Dame de Paris il y a une dizaine d’années – ce n’est pas la préhistoire ! – toute la mouvance extrême droite s’était émue et avait même salué cet acte violent, y compris Marine Le Pen elle-même ?

-En effet, Jean-Marie Le Pen, Bruno Gollnisch et de nombreux dirigeants du Front National et, au-delà, toutes les chapelles de l’extrême droite avaient rendu hommage à Dominique Venner, des réactions qui illustrent l’influence qu’il avait exercé au sein de ce courant politique depuis plus d’un demi-siècle.

Quant à Marine Le Pen, elle avait salué dans un tweet avec « respect », le geste « éminemment politique » de Dominique Venner et sa volonté de « réveiller le peuple français ». Se « réveiller » dans quel but ? Pour quoi faire ? Contre quoi ? Précisément pour combattre cette menace de prétendue submersion migratoire, autrement dit de « grand remplacement », pour reprendre le concept complotiste popularisé par l’écrivain antisémite Renaud Camus depuis le début des années 2000, et dont Dominique Venner fut bien plus tôt l’un des premiers propagateurs. Cette réaction publique de Marine Le Pen montre qu’elle partage bien les mêmes combats identitaires et poursuit les mêmes objectifs que Dominique Venner.

Par souci tactique, par prudence électoraliste, celle qui était déjà la présidente du FN et avait déjà mené sa première campagne présidentielle sous l’étendard de la prétendue « dédiabolisation » avait finalement renoncé à assister aux obsèques de Dominique Venner, de peur de s’afficher publiquement à l’enterrement d’un personnage aussi radical et aussi sulfureux. Elle y avait toutefois envoyé l’un de ses conseillers de l’époque, Paul-Marie Coûteaux, porteur d’un message de sympathie de sa part pour la famille et les proches de Dominique Venner.

Marine Le Pen et le RN ont également retenu les leçons tactiques de Dominique Venner « visant à diffuser des idées radicales en usant de l’art de la dissimulation »

-Depuis quelques années,  le RN mène des opérations de « respectabilité », de « vitrine propre ». Même si la fille de Jean-Marie Le Pen et quelques uns de ses proches veillent à toiletter la vitrine de l’ex-FN, reste-t-il en « arrière-boutique » ou dans les caves ce genre de personnages comme Dominique Venner, des tenants de thèses foncièrement xénophobes, racialistes et suprémacistes, crypto-complotistes à tendance antisémite aussi ?

-Les écrits et le message de Dominique Venner imprègnent toujours le Rassemblement National. On peut d’ailleurs croiser des militants ou des cadres du RN dans les colloques et rassemblements initiés par « l’institut Illiade pour la longue mémoire européenne », qui lui rendent régulièrement hommage. Un syndicat étudiant proche du RN comme la Cocarde tricolore dispense à ses membres une bibliographie des oeuvres de Dominique Venner qu’ils sont priés de lire pour se former !

C’est au sein de la Cocarde que nombre de députés RN ont puisé des assistants parlementaires, et plusieurs d’entre eux sont des proches de Jordan Bardella. Les passerelles et transferts sont multiples également parmi les anciens du GUD, autre groupuscule étudiant violent, dont plusieurs figures, Frédéric Chatillon, Axel Loustau et d’autres, sont de très proches amis de Marine Le Pen. Enfin, et surtout, les obsessions identitaires de Dominique Venner irriguent toujours le projet idéologique et la vision du monde du RN. De même, le parti d’extrême droite a également retenu ses leçons tactiques visant à diffuser des idées radicales en usant de l’art de la dissimulation, c’est-à-dire en utilisant un vocabulaire apparemment inoffensif pour rassurer et séduire plus large.

Cet art de la dissimulation, Dominique Venner l’a théorisé dans des textes dès 1959 lors du lancement d’une petite formation éphémère, baptisée le Parti Nationaliste. Marine Le Pen a intégré cet enseignement et s’en fait la praticienne aujourd’hui encore, en 2024, sous le nom de « dédiabolisation ». 

Propos recueillis par Jean-Philippe MOINET

(14/02/2024)

-Le livre de Renaud Dely (éd. Lattès), ou comment connaître les glaçantes idées de Dominique Venner qui ont façonné l’extrême droite française; jusqu’à aujourd’hui