Qu’est-ce que juger de la terreur ? Par l’essayiste et sociologue Smaïn Laacher, en entretien avec Marc Knobel

Smaïn Laacher est professeur de sociologie. Il est actuellement Président du conseil scientifique de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH), membre du conseil scientifique de l’Institut convergences migrations (Collège de France), membre du comité de pilotage de le plateforme internationale de recherche sur le racisme et l’antisémitisme (Ecole Pratique des Hautes Etudes et Fondation Maison des sciences de l’Homme). Ces dernières publications sont « Le fait migratoire et les sept péchés capitaux » (éditions de l’Aube, 2022). « .Juger la terreur. Le procès des attentats de janvier 2015 » (éd de l’Aube, 2022). « Crise du débat démocratique. Doit-on limiter la liberté d’expression ? » (sous la direction de Smaïn Laacher, éditions Hermann, 2022). Pour La Revue civique, il s’entretient ici avec l’historien Marc Knobel.

-La Revue Civique: Smaïn Laacher, vous êtes sociologue, professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg et vous venez de publier aux éditions de l’Aube un récit poignant, terrifiant également, mais aussi une analyse remarquable qui draine une multitude de sujets « Juger la terreur. Le procès des attentats de 2015. » Vous avez donc suivi toutes les audiences qui ont eu lieu, à la suite des attentats contre Charlie Hebdo, l’attaque de Montrouge et l’hyper cacher. Justement, pourriez-vous nous expliquer pourquoi vous avez voulu « suivre » ce procès ?

– Smaïn Laacher : Pour plusieurs raisons. La première, c’est que ce procès était le premier et d’une très grande importance politique en matière de terrorisme. Pour la première fois, la justice avait à examiner et à se prononcer sur un acte de violence politique fondée sur une justification religieuse, celle d’un Islam intégraliste ayant pour seul but la terreur et une supposée vengeance. La seconde raison, par familiarité avec la justice, le langage du droit, et la protection des persécutés (j’ai été de 1998 à 2014 Juge assesseur représentant le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés à la Cour nationale du droit d’asile), ce procès ne pouvait pas ne pas susciter chez moi un intérêt sociologique et un puissant désir de comprendre notre époque au travers d’une justice en acte dont l’une des missions est de comprendre ce qu’il s’est passé, comment cela s’est passé et pourquoi cela s’est passé ainsi et pas autrement. En un mot, ce procès, pour moi, en disait long sur notre époque.

Le sociologue Smaïn Laacher, auteur de « Juger la terreur. Le procès des attentats de janvier 2015 ».

« Chez les terroristes, les musulmans intégristes, nous sommes dans la caricature meurtrière ».

Pour écrire ce livre, quelle a été votre méthodologie ? Comment avez-vous travaillé ?

-Je n’ai pas utilisé de méthode précise comme je le fais d’habitude au cours de mes enquêtes. Je me suis d’abord laissé porter, lors des premières séances, par les situations, les échanges, les rituels, les controverses parfois de techniques juridiques, parfois philosophiques, etc. Puis, j’ai essayé d’articuler deux perspectives de mise en ordre du monde : le journalisme et sa pratique de l’urgence et de la construction de l’événement ; et la sociologie, en privilégiant une « branche » particulière de cette discipline, celle de l’interactionnisme symbolique (je pense ici Erving Goffman, Howard Becker, Anselm Strauss) ; mais sans oublier une sociologie souplement structuraliste, car l’événement se déroulait dans une institution mais aussi en dehors – souvenons-nous des attentats qui ont eu lieu lors du procès. Mais je dois préciser la chose suivante, en matière de méthodologie. J’ai été d’abord et avant tout, lors de ce procès, extrêmement attentif au « rebut », c’est-à-dire à ce que l’on a sous les yeux mais que l’on ne voit pas.

Vous écrivez que ce procès dégagerait quelques aspects fondamentaux sur les conceptions que nous avions du vivre ensemble. Que voulez-vous dire ? Accessoirement, ce procès est-il un baromètre des tourments de notre époque ?

-Sans aucun doute. L’institution judiciaire, au travers de sa Cour d’assise spécialement composée, a été saisie par des enjeux qui ont directement à voir avec l’organisation d’une société démocratique dans laquelle le droit, le savoir et le pouvoir sont « désintriqués ». Cet aspect est fondamental. Car c’est exactement la figure antithétique qui a cours chez tous les terroristes quel que soit leur régime argumentatif. Chez les musulmans intégristes, nous sommes dans la caricature meurtrière : non seulement le temporel et le spirituel ne sont pas, et ne doivent pas être distingués (ce qui offre, soit-dit en passant, quelques ressemblances structurales et idéologiques avec les logiques totalitaristes) mais aussi, conséquence logique, le droit, le savoir et le pouvoir doivent être étroitement intriqués. Le seul moyen d’y arriver, c’est bien évidemment la terreur de masse. Autrement dit, l’enfer sur Terre. Et donc « vivre ensemble », en tout cas avec eux, est absolument impossible puisque nous avons affaire à des groupes habitants, si je puis dire, des mondes clos et qui ne peuvent prétendre à l’existence pleine et entière que si d’autres mondes et d’autres altérités sont rayés du monde.

Vous plantez le décor, le palais, les rites, vous observez avec minutie les avocats, les magistrats, les témoins, les accusés, les gendarmes et les policiers, les victimes. Comme si vous constituiez une photographie d’ensemble, comme s’il s’agissait d’un tableau. Vous ajoutez à cet ensemble complexe, les duels symboliques, les affrontements, le langage procédural. En quoi, est-ce important ?

-Je suis sociologue et mon métier est d’observer et de comprendre. Et, à la vérité, c’est bien plus qu’un métier au sens professionnel et juridique ; c’est une passion, non pas au sens premier et religieux de « souffrance », mais au sens moderne d’une incli