La faim est entrée dans la ville: l’effet terrible de la crise Covid en Amérique latine (par Sylvie Taussig)

Sylvie Taussig vit au Pérou depuis trois ans. Chercheuse au CNRS-IFEA (Institut français des études andines) à Lima et auteure, elle livre à La Revue Civique ici un témoignage saisissant sur les terribles effets de la crise Covid-19 sur la vie quotidienne de beaucoup de péruviens, qui en viennent à lutter durement contre la misère et la faim. Un texte remarquable qui, en creux, souligne aussi la chance des Français et des Européens de bénéficier de protections sociales enviées dans le monde entier.

La paralysie du corps est-elle ce qui paralyse la pensée ? Ou bien le corps immobile mais l’esprit bombardé de centaines de milliers d’informations, contradictoires ? Ma situation de chercheuse européenne, installée depuis plus de trois ans dans un pays d’Amérique latine, le Pérou, me rend sensible à des distorsions qui mettent à mal la lucidité attendue d’un intellectuel. Au Pérou, installée dans la réalité péruvienne, je reçois en continu les nouvelles européennes et vis le confinement ici. Mais, si, au Pérou, les mots pour désigner la chose hésitent – isolement social, quarantaine, enfermement, et le slogan « reste chez toi » – cela signifie pour tous : vivre bien plus qu’à moitié dans le monde virtuel, flottant sur des ondes qui fluctuent au gré de nos émotions et de nouvelles dont certaines sont trop contrôlées, les autres invérifiables. Et de tous côtés l’impuissance, soit le contraire de la liberté, qui n’a jamais tant été un synonyme de mouvement. Le choix, la décision de telle action, l’engagement vers tel ou tel futur.

Je n’avais pas idée, avant, du nombre de gens qui meurent chaque jour dans un pays comme la France – ou le Pérou. La mort était toujours celle de personnes, soit des proches, soit des figures de la vie publique. Les morts ici tant fêtés : j’ai vécu à côté d’un cimetière péruvien, et je regardais les rituels de mort, l’orchestre, le repas arrosé, les danses et les fleurs changées chaque semaine par la famille qui venait s’installer là. Et soudain nous sommes précipités, sans préparation, dans le monde de l’épidémiologie et de la statistique, dans un maelstrom de chiffres, courbes et graphes auxquels rien ne nous préparait. La panique, du grand Pan qui est mort, domine.

La réalité locale est celle d’une économie informelle, frappée, et l’absence de protection sociale ».

Cependant il faut bien regarder les chiffres : le taux de mortalité ici est très bas (1200 morts après 50 jours), en dépit de la faiblesse tragique des équipements sanitaires. Les contagions explosent toutefois dans la capitale, Lima, et dans certaines régions, vers le nord amazonien. Il faut bien regarder les cartes : d’énormes cercles rouges en Europe. Ailleurs, en Inde, en Afrique, même en Asie, la maladie n’est pas pandémique. Certes, Lima est notre Wuhan, mais le Covid19 est une maladie eurocentrique, fût-elle née en Chine.

Je dois prendre garde à ne pas plaquer mon inquiétude de Française (mes parents, mes amis) sur la réalité locale. La réalité locale, c’est une économie informelle et une absence de protection sociale ; un État faible qui ne couvre pas son territoire ; une corruption politique généralisée. Dans mon village, les paysans s’en sortent, pour le moment ; les autres, artisans, petits patrons du bâtiment, qui avaient déjà avant un potager s’y consacrent totalement, pour pouvoir se nourrir. De plus en plus de pas de portes proposent des petites choses à la vente. La vie de la campagne… Dans le bourg voisin, les petits commerçants autres que de bouche ont dépassé la préoccupation et avancent vers la détresse morale.

C’est une toute petite classe moyenne émergente qui doit pomper dans ses réserves, bientôt épuisées, puis va perdre son instrument de travail, acheté à crédit, et l’argent économisé sou à sou pour que l’aîné puisse accéder à l’université. Ils sont abasourdis : devant eux, leur soif de progrès, insatiable, frappée d’interdit. Et je mesure à quel point était frappante leur aspiration à la vie meilleure, à l’éducation, à ne plus être dans l’éternel recommencement du cycle de la survie, comme ceux qui, dans les communautés, ont une frugalité ancestrale, la vie au jour le jour.

Le virus est comme un nouvel impôt, qui épargne les entreprises richissimes. La faim commence à frapper ceux qui vivent du tourisme ».

Effondrement des industries, des commerces, des économies familiales : le virus est comme un nouvel impôt, qui épargne les entreprises richissimes, la oligarquía, et les gens les plus aisés. La faim commence à frapper ceux qui vivent du tourisme hors agences et donnent leur charme aux séjours ici : les guides non homologués, les prestataires de mini services, et les artisans. Dans la ville voisine, Cusco, où se sont entassés les candidats à l’exode rural, logements insalubres, revenus précaires, la faim s’est installée, malgré les paniers de vivre distribués par les services municipaux, et parfois détournés par la corruption.

À Lima, où l’exode rural a depuis des dizaines d’années précipité des villages entiers, en provenance de la zone montagneuse (les Andes) ou de la forêt (l’Amazonie) pour occuper des territoires désertiques, le long de la panaméricaine, dont ils peuvent devenir propriétaires pourvu qu’ils s’y maintiennent pendant 5 ans (les invasiones), c’est la survie des populations qui est en jeu : le Covid19 certes les menace, qui se répand d’autant plus que l’habitat est dense, qu’il n’y a pas d’eau courante et que les gestes barrières sont inapplicables, mais aussi et surtout la misère quotidienne.

Le confinement signifie renoncer à une activité misérable de revendeur, perdre son logement, ne plus manger ».

Le confinement signifie renoncer à une activité misérable de revendeur de tronçons d’ananas sur les autoroutes ou de collecteur de cartons, perdre son logement, ne plus manger. Et ce sont  plus de cent cinquante mille personnes, familles avec enfants, et leurs maigres avoirs, qui se retrouvent sur les routes ou sur les chemins, pour des marches de plusieurs dizaines de jours, tentant de regagner le village quitté naguère, dans l’espoir d’avoir, au moins quelque chose à manger. Avec le risque de transporter le virus dans des régions moins touchées.

Le confinement sauve des vies, le confinement coûte des vies. Violence domestique dans un pays où les femmes et les enfants payent déjà un lourd tribut de l’alcoolisme endémique ; détresse des populations déjà les plus précaires ; paupérisation de ceux qui commençaient à accumuler un peu de capital ; décrochement scolaire des enfants dans le dénuement économique et culturel. Le Président pèche-t-il par occidentalisme ? En Espagne, la presse se demande si le pays se « latino-américanise », mais au Pérou une grande partie de la population ne comprend pas ce confinement qui aggrave sa situation et réduit à néant les quelques améliorations matérielles de ces dernières années.

Certes, quelques commentateurs se réjouissent de ce que l’on revienne à une agriculture vivrière et rêvent que soient bannis les produits chimiques des campagnes péruviennes, ainsi que la malbouffe ; certes ils voient avec satisfaction que des pistes cyclable aient été installées à Lima, ville monstrueuse aux embouteillages gigantesques ; et de louer la transparence du gouvernement, et sa réactivité, en dépit du délabrement des infrastructures de soin, comme si ce virus pouvait faire retentir la bonne nouvelle d’un printemps démocratique. Mais que sera la démocratie dans la postpandémie ?

Il ne nous reste que le petit empire de nos quatre murs, et la promenade sidérante à travers les réseaux sociaux ».

Il y a le virus, et les vies sont bouleversées. La projection, nécessaire pour les projets, est suspendue, comme les libertés publiques. Les gouvernements ont sur nous tout pouvoir. Ici, dans la –vallée sacrée, entre Cusco et le Machu Picchu, comme dans le reste du pays, comme dans une grande partie du monde, il ne nous reste que le petit empire de nos quatre murs, et la promenade sidérante à travers les réseaux sociaux. Aucun transport d’une province à l’autre, aucun journal, aucun courrier, et les frontières aériennes sont fermées. La vie devient un présent continu : les jours défilent, et le dimanche l’interdiction est totale : personne dehors, que la police et l’armée qui sillonnent. Protégés et punis. Protégés et mis en danger.

La réflexion est paralysée. Le mal et le pire, où sont-ils ? Comment les identifier ?

Sylvie TAUSSIG, auteure, chercheuse au CNRS/IFEA à Lima (Pérou).

(mai 2020)

-Le lien vers l’institut français des études andines

Sylvie Taussig est aussi romancière.
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