11 septembre, ou l’histoire de « L’homme qui tombe »: le récit romancé de Philippe Lecaplain sur une photo auto-censurée

Journaliste et animateur d’émissions d’actualité du RFI (Radio France International), Philippe vient de publier un livre original, singulier: « L’Homme qui Tombe » (éditions LibriSphaera), à la fois enquête sur les faits et récit romancé, nourri de témoignages, de ce moment d’Histoire où un homme chute d’une des tours du World Trade Center, ces « tours jumelles » frappées par l’attentat terroriste du 11 septembre 2001. en plein coeur de l’Amérique à New York. Dans ce livre, Philippe Lecaplain décrit les protagonistes de cet instant tragique et interroge sur la censure, ou l’auto-censure, dont a été rapidement l’objet cette photo que l’Amérique, écrit-il, « n’a plus jamais voulu voir après sa publication ». Il nous confronte aussi à l’intime et au dramatique : face à l’horreur, qu’aurions-nous fait à la place de cet inconnu ? « Nous jeter dans le vide
pour échapper au feu ou espérer, malgré tout, un improbable salut ? ». Entretien.

-La Revue Civique: comment vous est venue l’idée de ce livre, le déclic qui vous a fait lancer vos recherches sur cette photo-choc ?

-Philippe LECAPLAIN : Il y a 25 ans, ce mardi après-midi là, je venais de présenter RFI-midi qui correspondait à la matinale à New York, où la radio était diffusée. Puis, j’ai présenté le premier journal après l’effondrement des tours jumelles. J’ai utilisé des mots et que des mots pour relater des faits et que des faits dans une narration faite sans adjectifs ou emportements. Car, dans ce cas-là, un professionnel doit oublier le personnel. Ce n’est qu’après que, comme tous, j’ai ressenti une forme d’effroi. Puis, dans les jours suivants, j’ai vu cette photo de l’homme qui tombe avant qu’elle ne disparaisse pendant un quart de siècle. Elle ne réapparaît aujourd’hui publiquement, et à ma connaissance que pour la première fois, au Musée du Jeu de Paume à Paris qui consacre une exposition (jusqu’au 24 septembre) aux photos que collectionne Elton John par milliers ; et cette photo, de Richard Drew d’Associated Press, y figure !

Il y a trois ans, j’avais lu un livre intitulé « Le saut vers la liberté » de Patrice Romedenne qui racontait la photo d’un Vopo, garde frontière est-allemand, qui avait sauté au-dessus des premiers barbelés de ce qui allait devenir le Mur de Berlin. Ce livre racontait l’histoire de cet homme, de celui qui l’a photographié et du traumatisme que cela représentait pour la RDA. Ce fut comme un déclic car j’ai réalisé que l’on pouvait donc raconter une histoire authentique en la narrant dans un style romanesque. Cette photo liée au 11 septembre 2001 m’est revenue en tête et j’ai donc cherché à en savoir plus. Au fil de mes recherches en open source, l’idée d’un livre à germé. Ce n’est pas un reportage, ce n’est pas un documentaire, ce n’est pas un essai géopolitique mais juste de petites histoires d’hommes pour raconter la grande histoire du monde.

« Le symbole de la vulnérabilité de l’Amérique »

-Quel symbole porte à vos yeux cette photo, effectivement très marquante, bouleversante même ?

-Si cette photo a été ostracisée par l’Amérique au point que Associatied Press l’a retirée de son fond après que les journaux, qui l’avaient publiée, aient été assaillis et submergés de critiques haineuses, c’est parce qu’elle est le symbole de la vulnérabilité de l’Amérique. L’homme qui tombe est un immigré portoricain qui avait vécu le rêve américain. A force de labeur, c’était un simple plongeur, il était devenu chef pâtissier. Tôt tous les matins, il s’élevait socialement et physiquement en prenant l’ascenseur pour travailler au restaurant qui dominait la tour Nord. Le 11 septembre, en quelques secondes, il fait le chemin inverse et quelques dizaines de minutes plus tard c’est la même chose pour l’Amérique triomphante symbolisée par le Windows on the world qui était l’établissement le plus rentable des États-Unis.

Ce marqueur du capitalisme, à deux pas de Wall Street, allait finir en ruines. Ce jour-là, les Américains ont également découvert que la guerre, ce n’était pas loin même s’ils mènent toujours les leurs – Europe, Corée, Vietnam, Koweit, Irak… – mais que, cette fois, elle frappe chez eux en plein cœur. S’il y avait bien eu Pearl Harbor, avec à peu près le même nombre de victimes, c’était en zone lointaine dans le Pacifique et à l’époque Hawaii n’était pas formellement un État américain. Cette photo de « l’Homme qui Tombe » renvoie donc les Américains à leurs peurs et les perturbe car, jusqu’alors, cette nation voyeuriste n’était pas gênée de voir les malheurs du monde étalées à la Une de ses journaux et magazines. Je pense à cette image d’un colonel Sud vietnamien qui loge une balle dans la tête d’un vietcong en pleine rue ou encore à la petite fille d’Armero qui agonise trois jours sous les objectifs dans un trou d’eau après une éruption volcanique en Colombie. Je pense aussi à ces photos des camps de concentration qui, si elles n’avait pas été prises et montrées, si elles n’avaient pas été insoutenables, n’auraient pas donné de sens à l’engagement américain en Europe pendant la Deuxième guerre mondiale.

Le 11 septembre 2001, « le monde est entré dans une nouvelle ère de son histoire avec la guerre contre le terrorisme »

-Au-delà du symbole de cette photo au sens étymololique extra-ordinaire, que reste-t-il selon vous du 11 septembre dans la conscience collective ?

-Les attentats du 11 septembre ont fait basculer le monde dans une nouvelle ère de son histoire avec la guerre contre le terrorisme. Ce conflit est le plus long qu’on ait jamais connu en regard des quatre ans de la Première guerre mondiale, des six ans de la Deuxième. Nous sommes toujours dans un conflit même s’il n’y a pas de chars et de drones sur les Champs-Élysées. Nous l’avons intégré et j’en veux pour preuve, même si cela peut bien sûr paraître anecdotique : les désagréments et les limitations de liberté qui s’imposent à vous, à nous tous, quand nous prenons l’avion par exemple à Roissy en étant obligés à se montrer publiquement comme on ne le fait que chez soi, déchaussés et dépenaillés.

Au-delà, cette guerre contre le terrorisme peut confiner à un conflit de civilisation. Valeurs orientales et occidentales au-delà d’un affrontement Est/Ouest (ndlr: même si, on le sait, les premières victimes du terrorisme, en nombre, sont celles des pays arabo-musulmans où le terrorisme a lourdement frappé; Afghanistan, Algérie des années noires, notamment). Considérations religieuses (radicales) plutôt que politiques comme lors de la guerre froide. Espérons que ce schisme protéiforme ne devienne pas un affrontement plus direct encore.

(10/09/2026)

-Le livre de Philippe Lecaplain, « L’Homme qui tombe », s’ouvre sur une dédicace : « À Johanne Sutton, grand reporter à RFI, tuée par les Talibans lors d’une embuscade sur la route de Kaboul le 11.11.01 »

-L’édito « 11 sept (2001) – 7 et 9 janvier (2015) » de Jean-Philippe Moinet, écrit en janvier 2015 (après les attentats à Paris)