Mes grands-parents Isaac et Bassia ne sont pas devenus français en devenant Max et Berthe, mais en aimant la France qui les a accueillis (par Marc Knobel)

Moi, qui m’appelle Marc, j’ai connu et je connais des personnes des personnes au prénom bien coloré, bien chantant, presque exotique, qui rappelle leur pays, le bled, de là-bas, d’entre les routes et les mers, au lointain. Mais qui ont ce pays (la France) dans la peau, il coule dans leurs veines.
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Ce texte de Marc Knobel a été publié initialement par Le HuffingtonPost



Il s’appelait Isaac, Meyer Knobel. Il était né le 14 janvier 1896 à Varsovie,en Russie. Il avait quitté cette ville, probablement parce qu’il était pauvre, très pauvre. Parce qu’au loin, il y avait ce pays qui faisait rêver et dont on disait que l’on pouvait y être « heureux comme Dieu en France ». « Men ist azoy wie Gott in Frankreich! », disait ce proverbe Yiddish (la langue communautaire des juifs ashkénazes d’Europe de l’Est). Un proverbe qui faisait déplacer ces pauvres d’entre les pauvres, vers ce pays de liberté, d’égalité et de fraternité ou même Dieu pouvait/devrait se sentir heureux. Lors de son périple, il emprunta les routes boueuses et froides de l’Europe de l’Est qui le mèneront en France.

Au même moment, ma grand-mère qui s’appelait Bassia Golda Keissermann fuyait les pogroms et l’antisémitisme en Ukraine. Elle était née le 10 juillet 1895 à Krivo Ozero, en Russie. Et, comme dans le film musical de Norman Jewison, « Fidler on the roof » (un violon sur le toit) -qui conte, avec tendresse, la vie tour à tour joyeuse et tragique de la communauté juive d’un village en Ukraine- un jour elle reçut un ordre d’expulsion. Les Juifs avaient trois jours pour abandonner leur lopin de terre et leur maison. Dans leur déshérence, et au travers de ces routes, l’un et l’autre cherchaient à s’installer en France.

« Il aimait ce pays, la France, résolument » 

A un moment donné, ils rencontrèrent probablement un officier de l’état civil. Isaac Meyer, cela ne devait pas sonner très français, pensait-il. Alors, le bonhomme, fort de son autorité administrative, décida ou lui expliqua qu’il fallait forcément franciser son prénom. A défaut, il conviendrait d’en adopter un de plus. Dorénavant, mon grand-père s’appellerait également Max. A un moment donné, un autre officier de l’état civil ajouta à ma grand-mère un autre prénom, bien français celui-ci… Berthe. Parce que Bassia Golda, cela ne parle pas, ne se lit pas, ni ne s’entend dans les plaines de la Beauce. Mais ce n’est pas parce qu’il eut un prénom supplémentaire, que mon grand-père se sentit plus français, qu’il ne le devenait. Il aimait ce pays, résolument. Il avait dû voir quelque part une affiche comme celle-ci, à Paris. Durant la première guerre mondiale, une affiche rédigée par la communauté juive, en français et en yiddish. L’affiche invitait « tous les Juifs qui même s’ils ne sont pas français de droit, le sont de cœur et d’âme, à s’engager pour la France, qui la première a reconnu les Droits de l’Homme pour les Juifs, afin de défendre cette grande et noble nation ». Ce qu’il fit comme d’autres, puisque Isaac Meyer s’engagea comme volontaire Juif dans l’armée française.

Ce n’était pas parce qu’il s’appelait Max qu’il aimait plus ce pays, mais parce que ce pays résonnait en lui, ce n’était pas Max qui se battait pour la France mais bien Isaac Meyer. Et les valeurs de ce pays devaient résonner au plus fort de l’âme de mon grand-père pour qu’il prenne la décision de se battre et d’affronter l’ennemi. Il dût rencontrer là d’innombrables Jean, Philippe, Antoine, Alphonse, Alfred et autres Didier. Il parlait mal le français, lui. Mais, il mourrait s’il le fallait pour la France. D’ailleurs, il fut blessé.
Au même moment, ce n’est pas parce que soudainement, elle s’appelait Berthe, que ma grand-mère apprit le français et décida de s’installer à Paris. C’est parce que ce pays ouvrait ses portes, parce qu’elle était reconnaissante à la France, parce que c’était là assurément qu’elle y vivrait, avec Max et qu’elles auraient deux enfants. La grande fierté de ma grand-mère fut de lire une partie de sa vie le quotidien France-Soir, en français dans le texte et de me parler quelquefois des articles qu’elle avait lus, avec son incroyable accent Yiddish. Mais la langue française, elle l’aimait, plus peut-être que ne l’aimaient ses voisins.

Qu’est-ce que ce vieux cliché nauséeux ? 

Moi, qui m’appelle Marc, j’ai connu, je connais aujourd’hui des Ahmed, Amal, Asma, Aïcha, Cherifa, Mamadou, Tchang, Min, Phuong, Dalal, Li-Ming, Li-Wei, Djihane, Emna, Ezzeddine, Farid, Fahed, Ghita, Hanine, Racha, Rana, Riham, Salima, Sherine, Talat, Wassim, etc., qui ont un prénom bien coloré, qui ont un prénom bien chantant, qui ont un prénom presque exotique, qui rappelle leur pays, le bled, de là-bas, d’entre les routes et les mers, au lointain. Mais qui ont ce pays (la France) dans la peau, il coule dans leurs veines.
Et puis quoi à la fin? On ne peut préjuger d’un prénom, ni d’un nom de famille. Qu’est-ce que c’est que ce vieux cliché nauséeux ? D’ailleurs, à quoi sert-il d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance et à ce point de préjuger de qui est français ou ne l’est pas ? A quoi sert-il de stigmatiser quelqu’un à la simple évocation de son prénom ou de son nom ? De ne regarder que la couleur de peau, plus que le cœur ? De ne voir en l’autre que l’étranger indésirable et/ou menaçant ?

Et d’oublier l’essentiel et l’essentiel est là: « si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même » (Lévitique, XIX – 33). D’ailleurs, un jour, l’étranger prendra ou acquerra notre nationalité. Ses enfants porteront un prénom quelquefois bien étrange, mais ceux-là font/feront de notre pays ce qu’il est et continuera d’être, un pays d’accueil et de tolérance. Ces enfants noirs, jaunes ou blancs, ont aussi pour nom la France, car la France porte en elle toutes les couleurs et les saveurs de l’Humaine condition. Et là, est sa grandeur.

Marc KNOBEL,
chercheur, historien, est auteur notamment de « L’internet de la haine » (Ed Berg international).
(octobre 2018)


Le livre de Marc Knobel, membre du conseil éditorial de la Revue Civique.