« 100 mots de la République » en question (un nouveau « Que sais-je? »)

Ne pas manquer ce nouveau « Que sais-je? » : « Les 100 mots de la République ». Dans ce livre de 125 pages, les chercheurs et intellectuels Olivier Christin, Frédéric Worms et Stéphan Soulié ont réuni certains des grands penseurs européens de l’ idée républicaine. La République, plus qu’un simple régime politique, est la condition même du contrat social français. Michel Winock, Dominique Schnapper, Yann Potin, Patrick Cabanel, Pierre Singaravélou et cinquante-cinq autres auteurs s’arrêtent sur chacun des 100 mots sélectionnés, dans la mesure où ils caractérisent, de près ou de loin, l’idée républicaine dans le temps, l’espace et le monde des idées : de Cicéron à Condorcet en passant par Machiavel et Garibaldi, des républiques populaires aux républiques islamiques, du protestantisme à la laïcité… L’ambition des auteurs est ainsi de nous inviter à penser la République non comme un dogme, mais comme un objet vivant et évolutif. Olivier Christin, historien moderniste, directeur du Centre européen des études républicaines (CEDRE) et co-directeur de l’ouvrage, a accepté de répondre à nos questions afin d’approfondir le sujet de ce nouveau « Que sais-je? ».

 

-La Revue Civique : pourquoi avoir sorti ce livre maintenant ? Diriez-vous que c’est parce que la République, ses principes fondateurs, sont aujourd’hui menacés en France (et si oui, par qui ou en quoi) ? Ou, plus prosaïquement, que le sens de ce mot n’est plus aussi évident pour les Français car « banalisé » ou « ringardisé » ou par affaiblissement de l’esprit civique ?

Olivier Christin : Même si elle a des ambitions scientifiques portées par le renouvellement des études républicaines en Europe et aux États-Unis, notamment dans la célèbre École de Cambridge, cette publication répond en effet à des interrogations actuelles. Elles sont bien connues.

Le désenchantement démocratique tout d’abord que l’on perçoit un peu partout mais sans doute avec une acuité particulière en France: montée de l’abstention (50% aux dernières législatives), érosion du nombre de militants politiques et syndicaux, hostilité aux élites politiques et formes plus ou moins variées de dégagisme. Ensuite, l’éloignement citoyen vis-à-vis de formes et d’idéaux de la République, qui ne sont plus compris ou plus suivis: en 2016, un sondage rappelait que 60% des Français ne voyaient pas exactement ce que recouvrait l’expression « valeurs de la République » pourtant plus employée que jamais auparavant. Et enfin les interrogations des agents de l’État sur le civisme et par exemple de la communauté éducative sur les moyens de former à la citoyenneté de nouvelles générations qui mettent leur confiance dans d’autres formes de solidarité et d’engagement.

Un sondage rappelait que 60% des Français ne voyaient pas ce que recouvraient les « valeurs de la République »

Ce livre n’a bien entendu pas vocation à dire aux uns et aux autres ce qu’il faut penser ou dire : ce n’est pas un catéchisme. Mais il veut remettre du sens dans les mots et contribuer par là à refonder un espace de discussion en commun. Car nous avons la conviction qu’une partie de la crise politique des démocraties se joue aussi sur le terrain de la langue et qu’il faut réagir à la dérégulation des usages que nous observons : multiplication des néologismes (Brexit, Frexit, islamogauchisme, etc.), détournements sémantiques, par exemple de la laïcité que certains interprètent au rebours de ce que fondait la loi de 1905, invasion des éléments de langage qui ne donnent plus prise à la critique et au débat (comme le green washing en apporte la preuve chaque jour en délivrant des messages lénifiants avec lesquels il est impossible d’être en désaccord), triomphe de l’immédiateté et de la brièveté qui fragilise l’argumentation… La République, la citoyenneté, la sphère publique sont aussi affaire de mots et de capacité à fonder sur eux des formes d’accord.

A la lecture de ce livre, on observe que le projet « républicain » revêt des aspirations et des réalités complètement différentes d’une nation « républicaine » à l’autre et d’une époque à l’autre (États-Unis, République islamique d’Iran, République de Machiavel, Provinces-Unies protestantes, etc.). Si l’on devait résumer l’idée générale de l’ouvrage, qu’est-ce qui différencierait fondamentalement selon vous, à travers les âges et jusqu’à aujourd’hui, le « fait républicain français » des autres Républiques ailleurs ?

Nous avons voulu souligner le fait qu’il n’y a pas une histoire unique de la République et une seule manière de faire vivre les idéaux républicains, mais des traditions, à la fois proches et dissemblables, qui font toutes de la question de la liberté un principe et un objectif essentiel, même si la définition de la liberté change elle-même énormément au cours des siècles.

La IIIe République a emprunté (via Ferdinand Buisson et d’autres) au protestantisme libéral

Ce faisant, nous voulions rompre avec une inclination nationale assez courante à la nostalgie d’un âge d’or de la République triomphante, qui aurait été celui des grandes conquêtes de la IIIe République : rappeler la diversité des traditions républicaines c’est en cela rouvrir l’espace des possibles et se donner les moyens de voir ce qui a circulé d’un lieu à un autre, d’une expérience historique à l’autre: ce que la Révolution française a retenu des penseurs anglais et des débats américains, ce que la IIIe République a emprunté, via Ferdinand Buisson et d’autres, au protestantisme libéral suisse. Ce n’est nullement nier la spécificité française, notamment autour de la centralité de l’État,  de l’universalisme citoyen et de l’héritage de la Révolution Française, mais au contraire être en mesure d’en saisir pleinement les racines.

On voit dans l’ouvrage que la France a connu sur son sol d’autres régimes ou propositions de projets politiques que celui de la République : la Monarchie, l’Empire, la doctrine sociale de l’Église, etc. L’idée républicaine, au départ beaucoup plus « élitiste » et « conservatrice » dans les faits, a aussi évolué dans le temps en France : ainsi nous ne sommes un pays laïque que depuis 1905 et les femmes n’y votent que depuis 1945. Diriez-vous que la République est aussi une construction empirique, faite de compromis et de synthèse avec des traditions politiques antérieures ou parallèles en France (centralisme unitaire, égalitarisme, anticléricalisme, patriotisme, réconciliation avec nos voisins européens, socialisme, etc.) ? Ou bien qu’elle se construit en priorité en opposition avec ce qui la précède ou la conteste ?

Certainement. C’est peut-être la leçon centrale du livre: la République n’est jamais achevée. Elle suscite par sa logique même de nouvelles attentes, de nouvelles demandes, de justice, d’égalité, de reconnaissance ou de « vie bonne » aussi. Nous attendons d’elle, aujourd’hui, plus d’attention aux minorités, plus de respect de l’individu, plus de préoccupation environnementale qu’il y a vingt ans par exemple.

La République est création continue, travail de la société sur elle même

Les débats autour de Notre-Dame des Landes en sont un bon exemple, qui mêlent environnement, démocratie participative, confort de vie et lutte contre les nuisances, rejet des décisions unilatérales et même refus de la décision majoritaire chez certains protagonistes. La République en cela est création continue, travail de la société sur elle même, sans cesse remis sur le métier puisque la société change et que les défis changent.

Questions posées par Théo Labi

Décembre 2017

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