Schengen : les risques (peu évoqués) de la fermeture

La fondation Bertelsmann propose le décryptage des conséquences qui découleraient de la reconstruction des frontières intérieures en Europe (mars 2016). Les résultats montrent l’ampleur de la perte de valeur des économies des États européens, l’impact négatif sur la croissance et l’emploi, mais aussi les conséquences politiques et sociales à craindre.

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L’Accord de Schengen est entré en vigueur le 26 mars 1995 et, aujourd’hui, 26 pays profitent de ses avantages : tous les États membres de l’Union européenne en font partie, à l’exception du Royaume-Uni, de l’Irlande, de la Roumanie, de la Bulgarie, de Chypre et de la Croatie, et d’autres pays comme la Norvège, l’Islande, le Liechtenstein et la Suisse. Pourtant, il demeure en péril : la suspension temporaire réalisée après le début des flux migratoires provenant de Syrie serait, selon plusieurs voix, le prologue de la réintroduction définitive des contrôles permanents au sein de l’UE, ce qui signifierait, en pratique, la résiliation de l’accord.

La Fondation Bertelsmann évalue dans l’étude Departure from the Schengen Agreement : Macroeconomic Impacts on Germany and the Countries of the European Union, combien coûterait aux Européens la fin de l’espace de libre circulation européen sur une période de dix ans (de 2016 à 2025). Voici les résultats de cette étude prospective.

Les conséquences sur les PIB

Même si les conséquences économiques sur les économies nationales de l’Union dépendent, bien évidemment, des caractéristiques particulières de chaque nation (telles que la structure du marché du travail ou le pouvoir de négociation des syndicats), il est possible de calculer cet impact dans deux scénarios types : l’un « conservateur », affichant le minimum d’impact que la réinstallation des contrôles supposerait, l’autre plus pessimiste.

Selon le rapport, la France perdrait au cours de la période d’évaluation au moins 81 milliards d’euros d’activité économique et, dans une hypothèse plus pessimiste, jusqu’à 244 milliards d’euros. De la même façon, l’économie allemande aurait, dans un scénario conservateur, une croissance économique en moyenne moins forte de 0,03% par année que les prévisions actuelles, soit 77 milliards d’euros. Dans un scénario moins optimiste, la réduction de la croissance annuelle du PIB allemand serait de 0,08%, ce qui équivaut à 235 milliards d’euros. Il est possible de prévoir des pertes similaires pour des pays comme l’Autriche, l’Espagne et le Royaume-Uni. Ce dernier serait affecté par la mesure, même si la Grande Bretagne ne fait pas partie de l’espace Schengen. Au total, l’Union européenne dans son ensemble (sans tenir compte de Malte, du Luxembourg, de Chypre et de la Croatie) souffrirait de pertes macroéconomiques de 471 milliards dans l’hypothèse la plus optimiste, alors que le chiffre pourrait atteindre 1430 milliards d’euros dans l’hypothèse la moins optimiste.

L’impact sur les États-Unis et la Chine serait aussi significatif. Sur la période étudiée, la Fondation Bertelsmann estime des pertes globales entre 91 et 276 milliards d’euros pour le premier et entre 95 et 288 milliards d’euros pour le géant asiatique.

Certaines industries et secteurs souffriraient spécialement

Aujourd’hui les chaînes de valeurs des entreprises européennes s’étendent tout le long du vieux continent. Sans Schengen, souligne la fondation allemande, élaborer diverses étapes du processus industriel dans différents pays serait beaucoup plus couteux et ce nouveau coût aurait un effet sur les décisions d’implantation des entreprises, ainsi que sur la compétitivité des prix. De la même façon, le temps de déplacements des travailleurs transfrontaliers augmenterait sensiblement, ce qui pourrait restreindre la mobilité de l’emploi et l’hétérogénéité croissante des marchés régionaux de l’emploi.

De leur côté, les représentants des opérateurs du secteur des transports européens considèrent que la résiliation de l’accord mettrait en cause la pertinence et l’opérabilité du grand réseau ferroviaire à grande vitesse qui est en train de se développer. Des projets tels que l’axe Paris-Budapest/Bratislava, pour n’en préciser qu’un, perdraient tout leur sens si les contrôles aux frontières étaient réintroduits. Le même argument est valable pour l’industrie du tourisme car la perte de temps dans les déplacements conduirait à une baisse sensible des visiteurs furtifs qui, le week-end, par exemple, partent visiter un pays voisin.

Les Européens ont tendance à croire que Schengen ne consiste qu’en l’abolition des frontières intérieures, mais la force de l’accord réside surtout dans la jouissance de droits dans tout l’espace de libre circulation. C’est grâce à Schengen que les citoyens profitent de la délivrance uniforme et la reconnaissance automatique des visas dans tous les États signataires. Si les règlements découlant de l’accord étaient abrogés, les demandes de visa devraient être traitées au niveau national, de sorte que la charge administrative augmenterait de manière significative.

L’impact politique et social

L’une des questions les plus pointues est celle qui concerne la sécurité : actuellement, l’échange d’information pertinente se fait sous l’égide du système d’information Schengen (SIS) dans le cadre d’une coopération policière très étroite. Si l’accord était annulé, de nouveaux règlements bilatéraux devraient être signés et l’efficacité de la coopération pourrait s’en trouver paradoxalement réduite : la coopération judiciaire ou les efforts pour lutter contre le trafic de personnes et la criminalité liée à la drogue ainsi que contre le crime organisé et le terrorisme international, en souffriraient.

Il faut aussi rappeler que l’accord de Schengen fournit la base de la future politique migratoire et d’asile commune et que, à ce titre, la réinstallation des contrôles aux frontières empêcherait la coordination paneuropéenne sur les flux migratoires et sur la répartition des réfugiés.

Enfin, avertit la Fondation Bertelsmann, il est essentiel de méditer à l’impact psychologique qui, en raison de son caractère subjectif, est impossible à mesurer en chiffres. Ainsi, argumentent les auteurs, si les Européens commencer à apercevoir le projet d’intégration comme un processus réversible auquel on peut adhérer ou non à plaisir selon la conjoncture, il s’agirait du début de la fin. Après tout, ce serait la première fois dans l’histoire de l’après-guerre européen que les pays européens feraient un pas en arrière sur le chemin vers « une Union toujours plus étroite ». Les échanges culturels, les expériences transfrontalières,  tous ces avantages enrichissants diminueraient ou s’éteindraient.

Suivrait une chaîne d’effets dont les conséquences sont imprévisibles : voici pourquoi la réintroduction des frontières est dangereuse. Cela équivaudrait à ouvrir une boîte de Pandore, un excès et une erreur que personne, très sûrement, n’est prêt à assumer.

Rafael Guillermo LÓPEZ JUÁREZ

Le rapport originel :

La résiliation de Schengen : l’impact macroéconomique en Allemagne et les pays de l’UE, par Michael BÖHMER, Jan LIMBERS, Ante PIVAC et Heidrun WEINELT, une publication, en anglais, de la Fondation Bertelsmann (mars 2016) :

A lire également :

Les conséquences économiques d’un abandon des Accords de Schengen

► The future of Schengen (proposé par ECFR, European Council on foreign relations)

► Migration panorama : Schengen in the spotlight : a Europe with or without borders ? (proposé par EPC, European Policy Centre)

Les coûts économiques du non-Schengen : ce que nous disent les chiffres (proposé par Notre Europe Institut jacques Delors)

L’espace Schengen face aux crises : la tentation des frontières (proposé par la Fondation Robert Schuman)