Jacques Attali: Objectif planète

Jacques Attali

Dans cet entretien, l’ancien conseiller du Président François Mitterrand plaide pour le fédéralisme européen et l’émergence d’une organisation mondiale des pouvoirs. « Agir contre la crise de la dette, exister face aux marchés et à la globalisation, poser les bases d’un nouveau modèle de prospérité soutenable, il me semble que chacun de ces défis appelle à créer un véritable échelon supranational en Europe », estime Jacques Attali. A l’échelle planétaire et pour éviter un hyperconflit, il faudra doter l’humanité, dit-il à la Revue Civique, « des moyens d’encadrer la mondialisation sans la refuser, de réguler le marché sans l’abolir, d’exploiter les ressources naturelles sans les épuiser ».

La REVUE CIVIQUE : Le débat sur l’Europe est apparu très secondaire, quasi-absent, dans la campagne présidentielle. Alors que pour sortir de la crise, et peser dans la mondialisation des échanges, la dimension européenne semble primordiale. A quoi attribuez-vous cette tendance au repli national ?
Jacques ATTALI :
On peut considérer que plusieurs éléments expliquent le faible espace qui a été réservé à l’Europe dans cette campagne. Il y a d’abord des raisons propres aux dynamiques stratégiques de la campagne électorale de la présidentielle. Dans l’optique de s’assurer un nombre de voix suffisant pour accéder au second tour, les candidats des deux grands partis se décentrent vers leur base traditionnelle, avant de retourner vers le centre une fois les partis radicaux éliminés de la course. En retard dans les sondages, le Président sortant s’est, de plus, lancé très tôt dans une course à la victoire au premier tour. Avec l’espoir que passer en tête le 22 avril lui donnerait un avantage dans la dernière ligne droite, ce qui a accentué encore le phénomène. Il se trouve que les deux grands partis en compétition pour le pouvoir font face à des franges, droites et gauches, souverainistes et eurosceptiques. M. Mélenchon ainsi que le Front national s’étaient notamment opposés au Traité constitutionnel lors du référendum de 2005. Pour le PS comme pour l’UMP, disputer des électeurs à ces partis signifiait éviter autant que possible d’aborder les points de clivage, dont l’Europe fait indéniablement partie.

Des programmes paneuropéens d’investissement

Il est vraiment regrettable que la pure politique ait dominé cette campagne. Car, et vous avez raison de le dire, la France a besoin de l’Europe pour sortir de l’ornière. Seule une intégration croissante de l’Union Européenne et un renforcement de la solidarité permettront de sauver l’Euro. Sans l’Euro, la France – dont deux-tiers des créances sont détenues à l’étranger – verrait son endettement exploser par rapport au PIB, et ne pourrait plus financer son déficit. L’Europe fait face à des problèmes systémiques et régionaux. Mais ce n’est pas par la seule multiplication des plans d’austérité que cette crise sera résolue, au contraire, ils précipiteront les pays dans des situations désespérées. Pour s’en sortir, il faut lancer la construction d’un véritable projet européen de croissance dans des secteurs d’avenir. Mais plus généralement, cette campagne n’a abordé aucun sujet de fond. Le marché du travail, l’environnement, la fiscalité, le logement… tous ces sujets sont soit oubliés, soit survolés. L’Europe n’y échappe pas.

Quelles sont les réformes que l’Europe devrait rapidement opérer, en termes de compétence et de gouvernance ?
Premièrement, le chantier le plus urgent est le retour des dettes européennes vers un niveau soutenable. Mais au contraire de ce qui est entrepris actuellement, la stratégie de désendettement doit viser la croissance. De sérieuses économies sur le train de vie des pays sont nécessaires mais elles ne seront acceptables que si de nouvelles opportunités sont ouvertes. Les dépenses d’éducation et de recherche doivent par exemple être maintenues. Or, cette démarche doit être coordonnée à l’échelle européenne. La pression des marchés est en effet trop forte pour les États fragilisés, qui doivent mettre en place des politiques de rigueur inconditionnelles, et la récession que ces politiques entraînent finit par grever les efforts de ces pays. L’Europe a donc un rôle central à jouer car il est certain que de nouveaux plans d’aide devront être mis en place pour les États européens en difficulté. On réalisera alors que les ressources disponibles dans le MES (Mécanisme Européen de Stabilité) sont insuffisantes, et que des politiques de désendettement coordonnées, conditionnées à un objectif de croissance, sont la seule chance pour sortir de la crise. Sans cela, nous risquons de nous enfoncer dans une crise de plus en plus profonde, dont il ressortira l’éclatement de la zone Euro et la baisse du niveau de vie des Européens. L’Europe doit favoriser le rattrapage des pays les moins dynamiques, via l’investissement dans des activités productives, mais également lancer des programmes paneuropéens d’investissement. Ces programmes doivent se focaliser sur les vecteurs de la croissance soutenable : l’énergie, les infrastructures, le développement durable. Les projets seraient évalués par des jurys internationaux, et financés par des Project Bonds et par un impôt européen. L’Europe doit également se doter d’une politique industrielle, ce qui signifie faire des investissements, mais aussi être capable de reconnaître les secteurs porteurs et donc de faire des arbitrages entre secteurs : il faut que l’union monétaire dispose d’une véritable politique économique européenne qui ait les moyens d’être juste et de se prémunir des dumpings sociaux ou environnementaux. La crise actuelle a également montré qu’une union monétaire ne pouvait pas fonctionner sans une union budgétaire fonctionnelle. Le système de contrôle des budgets nationaux par des sanctions ex post (à posteriori) a montré son inefficacité. Il ne fait que rajouter aux difficultés des pays dont le budget dérape. Il faut pouvoir contrôler les budgets nationaux avant leur mise en oeuvre. Pour cela une institution qui puisse invalider un budget national trop déséquilibré est nécessaire. Cette institution aurait un pouvoir supérieur à celui des gouvernements nationaux. Autrement dit, il faudrait qu’elle puisse s’appuyer sur un Parlement aux pouvoirs (sur les États) renforcés par rapport au Parlement actuel : c’est une Europe fédérale.

Un cadre institutionnel planétaire

Agir contre la crise de la dette, exister face aux marchés et à la globalisation, poser les bases d’un nouveau modèle de prospérité soutenable ; il me semble que chacun de ces défis appelle à créer un véritable échelon supranational en Europe. Ajoutons également que le fédéralisme apporterait également une nouvelle forme de légitimité à l’Europe. En se dotant d’un exécutif non soumis à la règle de l’unanimité, tout en évitant le problème du « déficit démocratique », l’Europe pourrait se montrer plus active, plus visible, et donner à chaque citoyen le sentiment qu’il a à sa disposition une puissance publique qui peut peser sur le monde. Rappelons que l’Union Européenne serait la première puissance économique mondiale si elle parlait en son nom. Pour toutes ces raisons, Simone Harari, Benoit Thieulin et moi-même avons lancé la pétition « Pour une Euro-fédération » que l’on peut signer sur www.eurofederation.eu. Nous sommes à un moment charnière où l’on peut et l’on doit franchir cette étape du fédéralisme, sans quoi l’Euro et le projet européen des Pères fondateurs risquent d’être mis à mal, définitivement.

Au-delà de l’Europe, on voit bien qu’une série de grands problèmes sont à traiter au niveau mondial. L’environnement, car les nuisances ne connaissent pas les frontières. Les finances, car les marchés n’en ont pas plus. Quelle est, selon vous, la prochaine étape nécessaire en matière de « régulation » mondiale ? Comment procéder pour dépasser, effectivement, les logiques politiques nationales ? Et quelle forme doit, concrètement et précisément, prendre l’idée d’un gouvernement mondial (sachant que la démocratie est loin d’être, elle-même, mondialisée) ?
Dans les quarante années à venir, le monde connaîtra un bouleversement démographique majeur qui portera sa population à 9,5 milliards d’êtres humains en 2050. De ce changement d’échelle résultera un ensemble de défis politiques, économiques et écologiques, que l’on entrevoit déjà, et qui mettra directement en péril la sécurité du monde. Le problème est que nous devrons faire face à ces défis dans un contexte où le marché aura progressivement anéanti la capacité d’action des pouvoirs publics jusqu’à rendre les États impuissants, et sera devenu la loi unique du monde. Dans cet hyperempire, les inégalités seront plus insoutenables et les tensions politiques plus grandes que jamais, et beaucoup réclameront alors que l’on interrompe la globalisation par la violence, y voyant la source de tous les maux. Ce sera alors l’hyperconflit, une guerre plus meurtrière que toutes les autres et qui se cristallisera essentiellement autour du contrôle des ressources qui, mal gérées, seront devenues bien insuffisantes pour satisfaire les besoins de la population mondiale. Il est possible d’éviter ce scénario en dotant l’humanité des moyens d’encadrer la mondialisation sans la refuser, de réguler le marché sans l’abolir, d’exploiter les ressources naturelles sans les épuiser. Pour cela, il faudra mettre en place un cadre institutionnel planétaire qui permette d’anticiper et de gérer collectivement ces défis. C’est ce que j’appelle l’hyperdémocratie : un gouvernement démocratique du monde reposant sur un ensemble d’institutions mondiales, régionales, et locales, avec l’envergure pour affronter les problèmes mondiaux, et la légitimité pour intervenir en amont de la formation du risque systémique. Les pays dominant les institutions internationales seront bien évidemment réticents à abandonner leurs prérogatives. Quant aux pays émergents, ils verraient dans l’idée d’un gouvernement mondial une tentative déguisée des pays développés de maintenir leur suprématie déclinante, et demandent plutôt un rétablissement de l’équilibre au sein des institutions existantes – FMI, Banque Mondiale, Conseil de sécurité, etc. Le défi majeur de ce siècle sera de parvenir à ce gouvernement mondial optimal sans y être obligé par l’hyperconflit ou par une menace globale imminente.

L’unité de l’humanité

Plusieurs solutions sont concevables. L’Union Européenne peut être une inspiration dans la marche à suivre pour entraîner des États dans une intégration croissante de leurs compétences, en commençant par le domaine de l’économie. Certains parlent aussi de transformer par petites touches les institutions existantes comme l’ONU jusqu’à en faire la base d’un véritable gouvernement mondial. La manière la plus concrète, la moins utopique, d’avancer vers l’établissement d’un gouvernement mondial serait de lancer en parallèle différents chantiers substantiels ou institutionnels dont l’idée sous-jacente sera de répondre à des problèmes mondiaux par une régulation mondiale, efficace et démocratique. Je pense également à une application plus stricte du droit international existant, émis par les institutions telles que l’OMC, le FMI ou l’ONU. Des comités rattachés à ces institutions contrôleraient son application, les organisations judiciaires décideraient de sanctions grâce à des compétences élargies. Ces sanctions pourraient être mises en œuvre par des moyens de police similaires à ceux mobilisés par le GAFI ou, dans des cas extrêmes, similaires à ceux mobilisés par l’ONU – à savoir l’OTAN. Ces règles de droit communes n’en seront pas pour autant suffisantes. Des projets multilatéraux devront être menés afin d’encourager une croissance soutenable et de prévenir le risque systémique. Ce développement du multilatéralisme est déjà mis en œuvre, et montrera la voie pour la résolution de problèmes globaux. Il faudrait également encourager la levée de taxes mondiales pour le financement des institutions internationales, dans la perspective de les voir devenir des institutions mondiales. Par exemple, une taxe sur le carbone, fixée entre 20 et 25 dollars la tonne de Co2 pourrait lever 300 milliards de dollars par an pour financer le développement de projets mondiaux autour des énergies renouvelables. Enfin, avant toute chose, l’humanité doit prendre conscience de son unité, et des dangers qui la menace. Cette prise de conscience d’avoir un destin commun et de posséder un bien public mondial devra être le fait de ce que j’ai appelé les hypernomades : savants, militants associatifs, acteurs de l’économie internationale virtuelle, journalistes etc. Cela m’amène à la forme que devrait prendre un gouvernement mondial idéal : une fédération démocratique et décentralisée, mais avec des spécificités inhérentes à sa dimension mondiale. La forme fédérale semble la plus appropriée : un gouvernement mondial désigné par une assemblée élue au suffrage universel indirect traiterait les problèmes mondiaux en accord avec le principe de subsidiarité, et un Sénat des Nations veillerait au respect de l’équilibre politique et à la répartition équitable des ressources. S’ajouterait une troisième chambre, chargée de veiller aux intérêts de long-terme de l’humanité, génération futures comprises. Cette chambre de patience, nommée par les gouvernements nationaux, serait représentative des différentes cultures et composée de personnalités reconnues pour leur engagement humaniste – par exemple des prix Nobel, ou d’anciens directeurs d’institutions internationales. C’est seulement à travers un tel gouvernement que l’on pourra répondre aux besoins à venir de l’humanité dans la paix, la sécurité, et le respect des cultures, sans mettre en péril l’existence des générations à venir.

Propos recueillis par Georges LÉONARD et Aurélien MATHÉ
(in Revue Civique 8, Printemps-Été 2012)
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