Des discours « arment dangereusement les haines »: le cas Zemmour, désormais au tribunal

Dans la salle d’audience comble, qui a du refuser du monde, l’avocat de la défense n’a pas été très habile. La Présidente du tribunal de Paris, constatant l’absence d’Eric Zemmour (qui a fait l’objet de multiples plaintes, de l’ouverture d’une information judiciaire et d’un signalement du CSA-Conseil Supérieur de l’Audiovisuel pour son discours ultra-radical prononcé dans une enceinte lepéniste), demande à son avocat s’il peut présenter une lettre d’excuses de M. Zemmour. Celui-ci commence par répondre: « mon client est de plus en plus victime d’agressions », comme si venir au Palais de Justice pouvait représenter un quelconque risque. « La deuxième raison est plus de principe: M. Zemmour n’est pas un juriste, c’est une personnalité intellectuelle qui veut un débat intellectuel ». Sous-entendu, une Présidente de tribunal n’est pas de son niveau, son « débat intellectuel » se situerait-il au-dessus de la Justice et des Lois ?… Comme des rires se font entendre dans la salle… l’avocat précipite la troisième raison d’absence de lettre d’excuses: « La loi l’autorise à être représenté ». Cette réponse aurait pu, plus efficacement, être la seule. La Présidente regrette sobrement: « Le tribunal aurait aimé lui poser des questions ».

Un regret largement partagé, sachant que tout ce qui suivra dément clairement le caractère présenté comme « intellectuel » des propos tenus, et répétés ces dernières années, par le polémiste professionnel plusieurs fois condamné, qui se joue manifestement des décisions de Justice : quelques milliers d’euros d’amendes pour un vaste marketing de la xénophobie, bien organisé médiatiquement, souvent dans les moments de promotion de ses livres ou quand le chroniqueur du Figaro-Magazine se sent oublié.

Le polémiste xénophobe, recruté par CNews après ce discours, pousse la provocation en prétendant que nous subirions en France avec l’immigration « une armée d’occupation », une « invasion-colonisation-occupation »; et il appelle les jeunes à « se battre pour leur libération » !

Dans un devenu célèbre discours, tenu dans le cadre d’un meeting organisé par les amis de Marion Maréchal-Le Pen en septembre 2019, le polémiste du Figaro-Magazine lance ses coups, déclare que nous sommes en France, avec l’immigration, face à « une armée d’occupation », avec « partout le djihad, le djihad pour tous ou par tous ». Il le répètera avec un plaisir non dissimulé, les Français ont à faire face à une « invasion, colonisation, occupation »! Toujours le « débat intellectuel » sans doute – « pourquoi en faire un chahut », osera son avocat – quand Zemmour le provocateur développe sa « pensée » et questionne dans son discours, qu’il a mesuré puisqu’il est écrit et le lit avec application: « les jeunes Français vont-ils vivre en minorité dans leur pays ? Si oui, ils méritent leur colonisation. Si non, ils devront se battre pour leur libération ! »

Voilà la direction donnée à la jeunesse de France: « se battre » pour sa « libération » ! Et Zemmour d’en rajouter sans cesse, en redisant (tout en ayant déjà été condamné – à simplement verser quelques milliers d’euros – pour un tel propos), à propos des migrants : « ils se comportent en colonisateurs ». Et d’évoquer l’emprise de « la kalach (comprendre l’arme kalachnikof) et la djellaba »: c’est « le djihad partout, pour tous ou par tous », les « Français de souche », assène-t-il encore, n’ayant que le choix de « se soumettre ou se démettre ». Que doivent donc faire les Français, poursuit-il devant la salle maréchaliste-lepéniste, toute ouïe ?

Après avoir martelé le triptyque de son délire « invasion-colonisation-occupation », le chroniqueur du Figaro-Magazine estime que nous devons tout remettre en ordre et « nous affranchir de la religion des Droits de l’Homme ». Rappelant les saillies de Le Pen Jean-Marie (dont il ne cache d’ailleurs pas sa proximité « intellectuelle »), Zemmour s’en prend alors à « la démocratie libérale qui, au nom de l’Etat de droit, est le moyen d’entraver la volonté populaire ».

Auparavant, l’auteur du « Suicide Français », toujours à la tribune lepéniste (de la nièce de Marine Le Pen), avait réuni dans une même diatribe d’extrême droite « l’islamisme universaliste » et « l’universalisme droit-de-l’hommiste » qui « nous empêche de nous défendre » ! C’est « un asservissement », lance-t-il encore, « ces deux universalismes sont deux totalitarismes »: nous serions même en France, il le clame sans rire, « sous le régime d’un nouveau pacte germano-soviétique »… Et de repartir sur sa thèse de « l’inversion de la colonisation », que nous subirions à l’échelle du pays et du continent européen.

Après avoir osé évoquer l’actuelle « extermination de l’homme blanc, hétérosexuel, catholique », après avoir rappelé doctement les épisodes du génocide des Indiens d’Amérique et de l’esclavagisme, il en vient à ce « constat » violent d’une « immigration-colonisation » selon lui actuelle, et s’adresse ainsi à son public : « Aujourd’hui, nous vivons une inversion de la colonisation. Je vous laisse deviner qui seront leurs indiens, et leurs esclaves : c’est vous ! « 

Le Palais de Justice de Paris.

Le polémiste instrumentalise cette « peur », qui est la marque de fabrique et le dangereux fonds de commerce, de tous temps et tous lieux, des extrêmes droites. Qui cherchent à attiser des haines actives.

Et d’évoquer aussi sa conception de la « question identitaire » qui n’est pas moins, à ses yeux, qu’une « question de vie ou de mort ». Et de bien souligner le fond de sa pensée, qui est une forme d’aveu : « vous avez raison d’avoir peur ». Oui, cette « peur » si utile qui, de tous temps et en tous lieux, a toujours été la marque de fabrique et le fonds de commerce des extrêmes droite, d’hier et d’aujourd’hui. C’est une constante. C’est ce qui est le danger aujourd’hui, tant on sait ce que « les peurs » peuvent produire de haines actives et de violences « libérées ». C’est le mécanisme, bien connu de tous les historiens et des observateurs actuels, des extrémismes qui s’auto-alimentent dans les mêmes appels à la haine, qui peut se propager gravement. Si les citoyens, le droit et la Justice, n’y prennent pas garde.

Après la projection du discours de Zemmour, diffusé ce jour-là en direct sur LCI, la Présidente du tribunal précise, qu’avant ce meeting nommé « Convention de la droite » (c’était en fait la convention de l’aile identitaire extrême de l’extrême droite), le compte twitter de l’événement indiquait (le 11 septembre) que « toutes les places étaient vendues », et ensuite que l’espace « presse » indiquait ne plus pouvoir accepter d’accréditations de journalistes, que des invités comprenaient des membres du RN, de LR, et un « activiste américain proche de Trump ». Aucun doute n’était donc possible, pour les juristes aussi: l’événement avait bien une « dimension publique ».

La Présidente du tribunal rappelle aussi le flot de signalements adressés au CSA, le courrier du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel adressé au Procureur de la République, qui a ouvert une information judiciaire, et la « mise en garde » adressée aussi par le même CSA à la chaîne d’info en continu. Le CSA a été en effet saisi 3600 fois de signalements et plaintes contre les propos du polémiste qui peuventdonc largement, une fois de plus, tomber sous le coup de la loi. Loi qui, faut-il le rappeler, est faite (depuis 1881) pour protéger les citoyens, en sanctionnant les injures, les appels à la haine (raciale ou religieuse), les provocations aux discriminations (fondées notamment sur l’origine ethnique ou la croyance religieuse).

Une demande de Justice exemplaire.

De nombreuses associations se sont d’ailleurs portées partie civile, la LICRA, SOS-Racisme, la Ligue des Droits de l’Homme notamment. Président de SOS-Racisme, Dominique Sopo a d’ailleurs pris la parole pendant l’audience pour souligner « la trajectoire de dérive » d’Eric Zemmour, « la montée en puissance et en violence de son propos » qui « en appelle, dans ce discours, à des passages à l’acte ». On est en effet très loin du « débat intellectuel », fait-il entendre dans la salle du tribunal, quand le polémiste du Figaro-Magazine prétend, relève Dominique Sopo, que « certains citoyens ne seraient pas Français mais des envahisseurs ».

Les provocations et appels à la haine, avec les risques de passage à l’acte, doivent faire l’objet d’un « signal fort »: un jugement ferme et exemplaire, demandent les parties civiles.

L’appel lancé aux jeunes à « se battre pour leur libération » ? « C’est un quasi appel à la ratonnade » estime le Président de SOS-Racisme, qui relève aussi que la thématique du « grand remplacement » (Zemmour mentionne son adhésion à la théorie de Renaud Camus) « ont produit des passages à l’acte », comme à Christchurch en Nouvelle-Zélande ou en Allemagne. Et de demander en conséquence au tribunal qu’un « signal fort » soit désormais adressé, par la fermeté et l’exemplarité de son jugement (qui doit être rendu en septembre).

L’appel du polémiste « à se battre » est également évoqué, comme un élément aggravant, par le représentant du CCIF (collectif contre l’islamophobie) à l’audience: des « jeunes identitaires passent à l’acte » relève-t-il, il faut savoir « stopper les dérives » ajoute-t-il. Et de rappeler que le criminel de Christchurch avait lui-même évoqué la source de son inspiration, pour sa radicalisation et son passage à l’acte, dans les écrits de Renaud Camus et la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2017. Et de rappeler aussi que c’était un candidat du FN (devenu RN) en 2015, admirateur d’Eric Zemmour de surcroît, qui a tiré sur deux personnes près de la mosquée de Bayonne, en 2019.

L’avocate de la Licra, Sabrina Goldman, a pour sa part invoqué « la rigoureuse » loi de 1881 pour dire, en réponse à l’avocat de Zemmour, qu’il n’y avait « aucune équivoque sur les faits et les qualifications » pour lesquels le polémiste xénophobe est poursuivi. Quant à l’argument, avancé aussi par la défense du polémiste, que les passages incriminés seraient « trop longs » ? L’avocate de la Licra reprend aisément au bond : « Eric Zemmour s’étend sur deux pages. Il n’a qu’à s’en prendre à lui-même ! » (rires dans la salle d’audience). La longueur des passages en question ne saurait en effet en rien être un moyen de nullité de la procédure judiciaire engagée, c’est bien le fond qui doit être apprécié et jugé. La Procureure de la République invoque d’ailleurs aussi « la rigueur » de la Loi et de la jurisprudence en ces domaines: la « longueur » du propos n’est pas un argument, bien au contraire, « même un livre peut être cité » ajoute-t-elle.

Les magistrats, après quelques heures de débats et plaidoiries contradictoires, et bien sûr aux vues des longs passages du discours qui ont provoqué l’information judiciaire puis l’audience, sont donc amenés à juger au fond. Et dire clairement si, sous couvert de « débat intellectuel », on peut impunément, dans le contexte de tensions que l’on connaît, appeler à « se battre » en France contre un groupe de personnes qui, du fait de leur origine ou leur religion, sont présentées comme des envahisseurs, des « colonisateurs » dont il faudrait « se libérer ». Il va sans dire que ce jugement est particulièrement attendu.

Jean-Philippe MOINET, fondateur et directeur de La Revue Civique, chroniqueur, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme.

(02/07/20)

-Le récit ici dans L’Obs par JP Moinet de la 1ère émission de Zemmour sur CNews: « la xénophobie sur un plateau »

Ce propos du polémiste Zemmour, tenu sur la chaîne CNews, a fait l’objet de plaintes supplémentaires et d’une procédure judiciaire séparée. Le CSA avait adressé une « mise en garde » à cette chaîne, qui a lancé l’émission quotidienne, en mode marketing comme un lessive, juste après le discours buzz de l’éditorialiste du Figaro-Magazine, dont le discours radical au meeting maréchalo-lepéniste fera donc l’objet d’un jugement au fond en septembre 2020.
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